MORALE UTILITAIRE DE BENTHAM
douleurs. Une action est utile quand la somme de ses conséquences agréables l'emporte sur celle de ses conséquences pénibles. La vertu consiste à « maximiser les plaisirs et à minimiser les peines «. La morale est donc le calcul de Futilité des actes humains et devient une arithmétique des plaisirs. Dans ce calcul il faut tenir compte de la valeur du plaisir qui dépend de ses caractères. Bentham en énumère sept : 10 Intensité ; — 2° Durée ; — 3° Proximité ; — 4^ Certitude ; — — 50 Pureté (= plaisir net de toute peine) ; — 6» Fécondité (= plaisir suivi de beaucoup d'autres) ; — 7^ Étendue (= plaisir susceptible d'être goûté par un plus grand nombre) (^). Ces caractères sont extrinsèques au plaisir, c'est-à-dire font abstraction de la qualité. Pour Bentham, tous les plaisirs sont homogènes, de même espèce ; leur différence vient de la quantité (l^r et 2^ caractères) ou des circonstances extérieures (5 derniers caractères).
Bentham est loin de négliger la considération du bien social ; ce n'est pas dans un but désintéressé, mais parce qu'il croit que l'intérêt personnel et l'intérêt général sont inséparables. En effet, dit-il, en dehors de la société, l'individu ne peut se procurer ce qui lui est nécessaire pour vivre ; son bonheur dépend du bonheur des autres. « En travaillant pour la ruche, l'abeille travaille pour elle-même. » De plus, l'homme étant un être sociable, ses plaisirs les plus vifs ont leur source dans le plaisir des autres, soit qu'il le leur procure, soit qu'il en jouisse par sympathie. La doctrine de Bentham se résume en cette formule : « Le plus grand bonheur pour le plus grand nombre. » Autrement on fait un mauvais calcul. L'homme vertueux est « un économe prudent qui rentre dans ses avances et accumule les intérêts ».
B) Critique : I. — Le calcul de Bentham est impossible : on ne peut opérer sur des plaisirs comme sur des chifîres ; le plaisir n'est pas mesurable et le nombre par lequel on le représente n'est qu'une abstraction vide de sens. Voici deux plaisirs qui vous sollicitent : faire une partie de chasse, assister un ami malade. Essayez de les comparer sous les aspects dont parle Bentham et vous verrez que le calcul est chimérique. Toute mesure implique une unité.. Où la prendre ? Elle suppose encore des choses fixes et invariables. Quoi de plus mobile que les plaisirs et leurs caractères ? Qui déterminera le coefficient propre à chaque caractère ?
IL — L'intérêt inspire souvent les actions humaines ; mais il n'est
(>) Bentham fait la somme des plaisirs et des peines que produit l'ivresse. Le calcul des lonséquences qu'elle entraîne montre que c'est une mauvaise affaire. Cf. Déontologie. Trad. de B. I-aroche, Paris, 1834, T. II, Ch. n. Prudence personnelle, p. 145-146.
pas l'unique mobile de notre activité. Nous avons établi en psychologie (50, § I), contre La Rochefoucauld, l'existence d'inclinations désintéressées.
III. — Supposons que l'intérêt bien entendu obtienne pratiquement les mêmes résultats que le devoir, il ne pourrait cependant être le principe de la loi morale. Notre intérêt, dit Bentham, est d'être laborieux, sobres, justes ; soit. En suivant cette maxime on pourra être habile, mais non pas vertueux. C'est le cas de répéter ce que Fonteneller disait d'un voleur conduit en prison : « C'est un homme qui a mal calculé. >■
C'est que l'intérêt n'est pas :
1<^ Obligatoire, comme la loi morale. On n'est pas tenu d'être habile, mais honnête homme. « La maxime de l'amour de soi conseille, dit Kant, la loi de la moralité commande (^). »
2° Absolu : il est relatif aux personnes, aux situations et aux circonstances, car l'intérêt c'est l'utile, et l'utile est essentiellement conditionnel.
3° Universel : les intérêts sont souvent opposés et contradictoires.
IV. ■ — Il n'est pas vrai d'ailleurs que l'intérêt et le devoir coïncident toujours. Il n'est pas vrai que l'honnêteté est, dans tous les cas, la meilleure des .politiques. Il y a des exceptions. Ordinairement l'intérêt me conseille de ne pas voler, mais si le besoin est urgent, si la somme est considérable, si le vol doit passer inaperçu, mon intérêt n'est-il pas de prendre l'argent ? Toute règle utilitaire n'est donc qu'un impératif hjpothétique, chacun restant juge en dernier ressort s'il doit lui obéir ou passer outre.
Cependant, si par intérêt on entend non l'intérêt immédiat, mais l'intérêt définitif où les sanctions de la vie future entrent en ligne de compte, l'intérêt véritable consistera toujours à faire son devoir. Dans ce cas, intérêt et devoir coïncident en fait matériellement. Mais, formellement, l'intérêt reste distinct du devoir comme motif d'action. C'est le devoir qui doit inspirer nos actes ; le bonheur sera la conséquence du devoir accompli (40).
Stuart Mill (1806-1873) a reproché à la morale de l'intérêt bien entendu de Bentham d'être : 1» grossière, parce qu'elle ne fait attention dans le plaisir qu'à la quantité ; — 2" égoïste, parce qu'elle rapporte
( ') Kant, Critique de la raison pratique, L. I, Cli. I, § 8. Traduction Picavet, p. 61, Paris, 1906'.
( ^) Mill, Utilitarianism. — Cf. Taine, Le Positivisme anglais. Etude sur S. Mill. — GuYAU, La Morale anglaise contemporaine. — Fouillée, CriliqUe des systèmes de Morale contemporains. — Caro, Problèmes de Morale sociale, Ch. vi.
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tout à l'intérêt individuel, même l'intérêt général. S. Mill a essayé de la rectifier sur ces doux points.
A) H faut tenir compte de la qualité : Bentham, faisant consister l'utilité et le bonheur uniquement dans la quantité de plaisir, n'excluait aucune jouissance, pas même les plus grossières. Pour purifier cette morale « digne seulement de pourceaux », S. Mill introduit un nouvel élément dans l'évaluation des plaisirs : la qualité. Certains plaisirs ont une valeur intrinsèque qui les rend préférables à d'autres plaisirs plus nombreux et plus étendus : telles sont les jouissances de l'esprit et du cœur comparées à celles des sens. « Il est incontestable que l'être, dont les capacités pour la jouissance sont basses, est celui qui a le plus de chances de les satisfaire pleiTiement, et qu'un être doué de hautes facultés sent toujours qu'il ne peut atteindre qu'à un bonheur imparfait. Mais mieux vaut être un homme mécontent qu'un pourceau satisfait ; mieux vaut être un Socrate mécontent qu'un imbécile satisfait (1). »
Critique : c'est fort bien dit ; mais un utilitaire n'a pas le droit de parler ainsi, sans sortir de son système empirique. Il convient, dit-on, de donner la préférence aux plaisirs délicats et nobles qui donnent satisfaction aux facultés supérieures. Mais, dans ce cas, ce n'est pas le plaisir en tant que plaisir, qui est le vrai bien ; c'est ce qu'il y a de délicat et de noble dans le plaisir et dans les facultés élevées. Les choses différent donc en excellence et en valeur intrinsèque indépendamment du plaisir qu'elles produisent. Il y a par conséquent dans les choses un bien antérieur au plaisir, qui nous permet d'établir une hiérarchie entre les plaisirs. Ce critérium, c'est l'idée de perfection ou d'excellence qui se rapporte à la raison.
Réponse de Mill : pour parer à cette difficulté, Mill s'est efforcé de trouver un critérium purement empirique de la qualité des plaisirs. Il fait appel à un tribunal compétent, composé de ceux^qui ont fait l'expérience des deux sortes de plaisirs, entre lesquels il faut choisir.
Réplique à Mill : mais un tel tribunal est impossible à constituer, (^ui le composerait ? Ce ne sont pas les gens toujours vicieux ou constamment vertueux, car les premiers sont incompétents relativement aux |ilaisirs des facultés supérieures, et les seconds par rapport aux plaisirs des sens. Il faudra également exclure ceux qui passent d'un genre de plaisir à l'autre, parce que l'expérience, n'étant pas faite dans les mêmes conditions, n'est pas concluante. — Quand même on réussirait à trouver un pareil tribunal, son jugement serait toujours récusable comme entaché de partialité, parce qu'il est purement empirique et personnel.
Conclusion : donc ou bien l'utilitarisme doit renoncer à son point
(') .s. .Mii.i,, riaHiiritmism, Ch. ii, p. 14, Londres, 1871.
de vue empirique et sensible pour recourir au critérium du bien rationnel, ou se contenter du critérium de la quantité et, par conséquent, se résigner à n'être qu'une morale « grossière ».
B) Bonheur de l'humanité : par intérêt général, on n'entend évidemment ni l'intérêt de la famille, ni l'intérêt d'une ville ou d'une province, pas même l'intérêt de la patrie, car ce serait de l'égoïsme national. Travailler au bonheur des autres, c'est donc travailler au bonheur de l'humanité. Bentham avait déjà mis en avant le bonheur de Vhumanité comme règle de la vie morale. Mill a voulu la purifier du reproche mérité d'égoïsme. Dans la théorie de Bentham l'agent cherchait son propre bonheur en travaillant pour le bien général. Pour Mill « le critérium utilitaire ne consiste pas dans le plus grand bonheur de l'agent, mais dans la plus grande somme de bonheur général, et l'utilitarisme exige que, placé entre son bien et celui des autres, l'agent se montre aussi strictement impartial que le serait un spectateur bienveillant et désintéressé » (^). Il s'approprie, pour résumer sa doctrine, la maxime évangélique : « Aimez votre prochain comme vous-même. »
Critique : I. — Cette morale est plus élevée et plus pure que celle de Bentham, car elle exige le sacrifice et le désintéressement. En cela elle s'accorde avec la morale vraie ; mais la question est de savoir si l'utilitarisme, confiné dans l'empirisme et la sensibilité, trouve en luimême un principe capable d'imposer à l'humanité ce qu'il ordonne. Or il n'en est rien, car l'intérêt d'autrui n'est pas obligatoire par luimême. Pour le rendre obligatoire il faut invoquer un principe supérieur à l'intérêt. U" utilitarisme humanitaire donne le bonheur comme le bien suprême de l'homme. Comment peut-il alors me commander de sacrifier, en cas de conflit, mon bonheur personnel au bonheur général ? C'est poser d'un côté le bonheur comme la seule chose bonne et désirable, comme la fin unique et la raison d'être de toute l'activité ; c'est, d'autre part, exiger qu'on soit toujours prêt, le cas échéant, à sacrifier son bonheur au bonheur des autres. C'est au nom de mon bonheur me commander de sacrifier mon bonheur. Il y a là une contradiction formelle, qui montre qu'en s'enfermant dans les considérations de l'intérêt on ne peut justifier l'obligation morale de sacrifier son bonheur personnel au bonheur des autres. Il faut donc, de toute nécessité, recourir à un principe étranger et supérieur à l'intérêt même général.
Réponse de Mill : Mill a vu la difficulté. Il reconnaît, à rencontre de Bentham, que l'intérêt particulier et l'intérêt général sont loin de coïncider toujours en fait : vg. l'intérêt public exige que les soldats se fassent tuer pour défendre la patrie envahie, mais est-ce l'intérêt personnel de ceux qui se feront tuer ? L'identité des intérêts est un idéal
(•) s. Mill, TJiiliiarianism, Ch. Ii, p. '24, § / miisl.
qui n'est pas encore réalisé. Afin de se rapprocher le plus près possible de cet idéal, il faut qu'une nouvelle organisation sociale harmonise l'intérêt général et l'intérêt privé et que l'éducation et l'opinion unissent leurs efforts pour « associer dans l'esprit de chaque individu son bonheur au bien de tous ».
Réplique : la pratique de la morale utilitaire exige, de l'aveu de Mill, cette merveilleuse transformation des sociétés. Or un pareil changement est une utopie irréalisable ; la morale utilitaire est donc impraticable et chimérique.
IL — L'intérêt général ne peut constituer une règle claire : il est déjà assez difficile à chacun de calculer ce qui lui est vraiment utile. Combien plus de déterminer ce qui l'est au bien commun de l'humanité ?
III. — La morale utilitaire est incomplète : elle omet les devoirs envers Dieu. Quant aux devoirs personnels, elle en fait un simple corollaire des devoirs envers la société : il ne faut pas se dégrader, parce qu'un citoyen dégradé est nuisible à la société. La conséquence logique, mais inadmissible, serait que les hommes isolés, comme Robinson, ou inutiles comme tant .d'incurables ou de malades, n'auraient pas de devoirs. Il est manifeste au contraire que les devoirs envers Dieu et les devoirs de dignité personnelle sont indépendants de tout rapport avec l'intérêt général.
I\'. — La morale utilitaire propose un idéal inaccessible à la plupart des citoyens : le bonheur de l'humanité. Il n'y a en effet que les puissants et les favorisés de la richesse, les savants, qui peuvent songer à procurer le bien général de l'humanité. Le commun des mortels sera donc condamné, au nom de la morale, à vivre sans idéal moral et sans vertu. — En admettant même que les efforts des petits et des humbles contribuent à F avènement du bonheur général de l'humanité, il resterait néanmoins que la morale assignerait à l'effort de l'homme un but irréalisable. Le bonheur n'est pas de ce monde. L'espérance d'un âge d'or où la souffrance serait bannie est une chimère. D'ailleurs les générations présentes auront-elles le courage de se sacrifier complètement pour préparer l'amélioration lentement progressive de l'état futur de l'humanité ? Ce qui rend les misères de la vie actuelle supportables à l'humanité, c'est que chacun de ceux qui la composent espère, dans un monde meilleur, une compensation à la douleur présente. Mais donner pour fin unique à l'existence de travailler au bonheur terrestre de l'humanité actuelle et surtout future, sans autre consolation que d'y contribuer pour une part infinitésimale, c'est trop présumer des forces humaines : la masse des hommes est incapable de s'éprendre pour un idéal aussi décevant et une récompense aussi creuse. C'est pourquoi une pareille théorie mènerait infailliblement à l'inertie, quand elle n'aboutirait pas
au désespoir. L'histoire atteste que nulle doctrine n'a fait plus de désespérés et n'a provoqué plus de suicides que celles des Hédonistes et des Épicuriens, qui donnaient comme but à la vie le plaisir et le bonheur en ce monde.
V. — Elle conduit à la violation des droits individuels : comme, pratiquement, l'intérêt particulier et l'intérêt général sont souvent en désaccord, que faire en attendant qu'une nouvelle organisation sociale réalise cet accord ? On se contentera de rechercher l'intérêt de la majorité^ auquel on sacrifiera impitoyablement les droits de la minorité. Que de crimes ont été commis ou proposés au nom du salut public !
VI. — L'intérêt général peut être contraire au bien : vg. la motion de Thémistocle, proposant aux Athéniens de brûler la flotte de leurs alliés, était une injustice favorable aux intérêts immédiats des Athéniens.
VIL — La morale utilitaire aboutit finalement à l'égoïsme : supposons, en effet, qu'un jour l'harmonie rêvée entre l'intérêt général et l'intérêt particulier soit pleinement réalisée par suite de la réorganisation sociale, alors l'intérêt général, se confondant avec l'intérêt particulier, deviendra notre premier et unique intérêt. La morale de l'utilitarisme humanitaire retombe donc dans la recherche de l'intérêt personnel, puisque, à cause de la coïncidence parfaite des deux intérêts, nous n'aurons rien à sacrifier au bonheur des autres.
Remarque : « On peut dire de tous les philosophes et moralistes, qui tirent la règle de notre conduite de nos sentiments naturels, qu'ils suivent, en morale, la méthode des sciences physiques. Ils cherchent dans l'observation de notre nature psychique la loi qui régit, en fait, les actions humaines, et ils érigent cette loi de faiten maxime de conduite... »
La morale utilitaire de Stuart Mill est présentée comme le type accompli de la morale traitée par la méthode des sciences physiques. Mais, en réalité, cette prétention n'est pas justifiée. En effet, « l'observation scientifique porte sur ce qui est, sur les phénomènes observables et sur les relations données entre ces phénomènes. Et cette observation se fait par les sens. Le savant marche ainsi à l'aveugle, poussé par les faits vers des conclusions qu'il ne prévoit pas. Le moraliste utilitaire, lui, observe au dedans de soi les mouvements de l'âme. Or les données de l'observation intérieure ne sont ni précises, ni primitives. Comment distinguer, dans ces sentiments, ces opinions, ces habitudes, ces phénomènes infiniment complexes que nous trouvons en nous, ce qui appartient proprement à la nature humaine, ce qui est primitif et fondamental, de ce qui est variable, accidentel, dérivé, contingent peut-être et voulu au début par une volonté libre ?...
« Ainsi, dans le système utilitaire, d'une part, la morale a perdu sa grandeur : elle ne peut, sans vice de raisonnement, maintenir les parties