LA SOLIDARITÉ : PRINCIPE DE LA MORALE
naturelle, parce que le legs reçu des ancêtres n'est pas toujours ni de tout point acceptable.
II. — Les solidaristes insistent et font intervenir, comme tondement de l'obligation, l'idée d'une dette résultant d'un quasi-contrat : L'homme, vivant dans la société et ne pouvant vivre sans elle, est à toute heure un débiteur envers elle. Là est la base de ses devoirs, la charge de sa liberté (^). Par le fait seul que nous entrons dans la vie, que nous l'acceptons avec ses avantages, nous en acceptons aussi les charges et nous consentons, vis-à-vis de tout le reste de la race humaine, une sorte de contrat. Le Code civil reconnaît lui-même des obligations de cette nature, qu'il appelle des quasi- contrais.
Critique : 1° « Nous avons reçu ; nous devons rendre », tel est. a-t-on dit d'abord, tout le fondement de la morale sociale. Mais les solidaristes ont bientôt compris que le seul fait d'avoir reçu ne suffit pas par lui-même à créer une obligation de conscience. Quelle obligation avons-nous par rapport à l'air que nous respirons, à la terre qui nous porte, à la plante et à l'animal qui nous sustentent ? — Mais à l'égard des hommes, insistent-ils, est-ce que nous n'avons pas des obligations ? — Assurément ; mais ce n'est pas par le simple fait de la solidarité, qui ne saurait justifier le lien moral unissant les hommes. Aussi les solidaristes ont-ils finalement recours à une autre considération : ils font intervenir un quasi-contrat. L'homme vivant en société ne peut profiter des bienfaits qu'elle lui procure, sans la payer de retour, car la justice condamne une attitude égoïste. — Fort bien, mais c'est là sortir du pur fait de la solidarité, c'est recourir à un principe moral qui la dépasse, et partant reconnaître sa radicale insuffisance. L'exemple du quasi-contrat est d'ailleurs mal venu : il s'applique, d'après le Code, non pas à des nécessités naturelles, mais à « des faits purement volontaires » {^). La soUdarité, au contraire, repose sur des nécessités naturelles : les solidaristes en imaginant un quasi-contrat à la base de la dette de chaque individu envers la société, en supposant un consentement de volontés réciproque, émettent donc une hypothèse en contradiction avec l'origine de la solidarité qui découle de certaines exigences impérieuses de la nature.
20 Une dette d'ailleurs n'impose un devoir strict de restitution qu'autant que le prêteur est bien nettement déterminé et qu'il a eu l'intention d'obliger. Or, dans la doctrine des solidaristes, le prêteur, c'est tout le monde et ce n'est personne. A qui rendre ? Où sont, par exemple, u les héritiers de Gutenberg et les ayants droit de Stephenson ?
(') L. Bourgeois, L'Idée de Solidurilé et ses conséquences sociales, dans Essai d'ime J'hxloMphie de la Solidarité, p. 30-31 ; 40-41 ; 45 sqq. ; 78 sqq.
( '■) " Los fniasi-contrals sont les faits purement volontaires de l'homme, dont il résulte nii t;iit,'aKciiiciil quelronaue envers un tiers, et quelquefois un engagement ;'éciproque (Milre (l'Mix parties. ■ (Article 1371 du Code civil.)