‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 73 sur 604 · IL — CRITIQUE · texte numérisé non relu

IL — CRITIQUE

Ce que Smith nous prescrit de rechercher c'est la sympathie des autres, leur approbation, leur estime ; la règle qu'il propose, c'est en définitive le respect humain. Mais :

L — Cette règle est variable, capricieuse, comme la sensibilité d'où elle procède. Dans un entourage sain, le souci de l'estime d'autrui, le sentiment de l'honneur pourra empêcher bien des fautes. Mais, dans un milieu malsain, les actions flétries par la conscience provoquent seules la sympathie ; faudra-t-il nous mettre à l'unisson ?

( M Jouffroy, Droit naiurel, XVI'' Lev'Oii, T. I, p. 500, Paris, 1843'.

84 MORALE DE l'hONNEUR (36;

II. — Une action ne saurait être obligatoire par le fait même qu'elle est sympathique : la sympathie est un phénomène de sensibilité, qui dépend de conditions variées : elle est relative, elle ne saurait doncêtre un impératif catégorique.

m, — La sympathie et l'antipathie constituent si peu un principe d'action morale, que nous devons en faire souvent abstraction pour juger et agir honnêtement. Et après l'action la conscience morale proteste contre les applaudissements du dehors, si l'action a été mauvaise, comme elle méprise les condamnations antipathiques de la foule, si elle a été bonne. Ainsi fit Socrate et il fît bien.

IV. ■ — La sympathie, loin de fonder le jugement d'approbation, le suppose et en découle. La conscience nous atteste en efîet que c'est un jugement antérieur sur la valeur morale des actes, qui provoque la sympathie ou l'antipathie.

• V. — D'après Smith, nous ne nous jugeons nous-mêmes qu'après avoir jugé les autres ; la conscience d'autrui devient pour nous un miroir où nous apprenons à voir la moralité de nos actes. C'est là une assertion fausse :

a) Psychologiquement, car nous ne connaissons l'àme de nos semblables que par la nôtre (Log. 93, § B).

b) Moralement, car il s'ensuivrait que l'homme, vivant en dehors de la société, n'aurait aucune notion du bien et du mal, ni conséquemment aucun devoir, puisque tout cela résulte de la sympathie qui est un sentiment altruiste.

Conclusion : la morale de la sympathie aboutit à une contradiction. Après nous avoir recommandé de suivre les mouvements de la sympathie, Smith finit par nous dire de nous en défier et de contrôler ses tendances par l'avis d'un spectateur impartial. Cette impartialité implique précisément l'absence de toute sympathie et de toute antipathie. Faire appel au spectateur impartial, c'est donc récuser la valeur de la sensibilité en matière de moralité, et recourir par un biais au jugement de la conscience morale, à la raison pratique.

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