‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 74 sur 604 · SENTIMENT DE L'HONNEUR · texte numérisé non relu

SENTIMENT DE L'HONNEUR

Avant d'examiner quelle relation le sentiment de l'honneur peut avoir avec la loi morale, il faut l'envisager au point de vue psychologique, c'est-à-dire en constater l'origine et en faire l'analyse.

L — Point de vue psychologique : ce sentiment s'est épanoui surtout au moyen âge, dans une société guerrière. Après avoir été la loi du chevalier, il est devenu l'idéal du gentilhomme. Dans des sociétés! restreintes, dont les membres se regardent comme solidaires, il s'est

(36) MORALE DE l'hONNEUR 85

formé un code qui a pour sanction l'estime ou le mépris de ses pairs. Peu à peu ce sentiment s'est étendu : ce n'est plus l'apanage d'une caste, mais un sentiment individuel. Dans ce sens plus large on peut le définir : le sentiment qui nous porte à rechercher F estime des autres et à la mériter par le respect de la dignité personnelle. C'est un sentiment complexe et mêlé ; il y entre avec une part d'amour-propre raffiné et la préoccupation du qu'en dira-t-on, l'amour des autres sous forme de sympathie, et l'amour d'un certain idéal de perfection sous forme de dignité personnelle.

II. — Point de vue moral : sans doute le sentiment de l'honneur peut être un auxiliaire puissant pour l'accomplissement du devoir. Il peut même le suppléer, quelque temps, chez certaines personnes {^). Mais c'est là un fait d'exception. Il ne s'ensuit pas qu'on ait le droit de les confondre ni surtout de les substituer l'un à l'autre. On peut distinguer deux cas : le devoir et l'honneur sont en conflit ou sont d'accord.

A) Conflit du devoir et de l'honneur : il arrive parfois que le code de l'honneur parle d'une façon et la règle du devoir d'une autre : vg. on reconnaît que le duel est condamné par la morale ; mais on rougira de ne pas répondre à un outrage par un cartel. On sacrifiera en conséquence la loi morale, la loi naturelle à la loi artificielle de sa coterie, au préjugé de l'opinion. Il est clair qu'en pareil cas le sentiment de l'honneur ne peut remplacer l'idée du devoir. « Toute persone d'honeur, dit Montaigne, choisit de perdre son honeur plus tost que de perdre sa consciance {^). » Mais, dira-t-on avec raison, dans ce cas et autres analogues, il ne s'agit que de faux points d'honneur. Parlons donc de l'honneur véritable qui concorde avec le devoir.

B) Accord du devoir et de l'honneur : même alors on ne peut les confondre. Le sentiment de l'honneur ne peut prendre la place et jouer le rôle du devoir, car :

10 On reconnaît qu'il y a un vrai et un faux honneur : il faut donc choisir. Qui le fera, sinon la conscience morale à la lumière de l'idée du devoir ?

2° Le devoir s'impose au nom d'un principe supérieur à l'homme, au nom de Dieu qui doit nous demander un jour compte de tous nos actes. — Le sentiment de l'honneur ne commande qu'avec l'autorité, après tout récusable, de la société à laquelle nous sommes fiers d'appartenir. Quand on est seul, sans autre témoin que Dieu et sa conscience, la voix de l'honneur, loin du regard de nos pairs, sera-t-elle bien efficace ?

(M C'est la thèse développée par G. Feuillet clans Monsieur de Camors. ( °) Montaigne, Essais, L. II, Ch. xvi, à la fin. — II. Savatier, De l'honneur. — Champdevaux, L'honneur considéré en lui-même et relativement au duel. — A. Gay, L'hon-

neur : sa place dans lu Morale.

Page 1