MORALE DU BIEN RATIONNEL
Nous avons prouvé que ni le plaisir, ni l'intérêt, ni le sentiment, ni l'idéal esthétique, ni le bonheur rationnel, ni l'obéissance à la nature, ni le respect de la loi ne peuvent être le principe de la loi morale. Le motif du bien en soi, du bien rationnel, c'est-à-dire de ce qui est conforme à la nature raisonnable de l'homme, étant le dernier motif de nos actions constaté par l'observation psychologique, il s'ensuit que lui seul peut être le principe de la loi morale. Mais on peut l'établir directement par l'analyse de l'idée du bien en soi. Cette idée a tous les caractères qui conviennent à la loi morale (-). L'idée du bien est :
I. — Obligatoire : c'est par là qu'elle se distingue des autres idées de la raison. Quand je dis : c'est un mal de mentir, c'est un bien
(') A. Cresson, La Morale de Kant, Cli. m, § IV, p. 159, Paris, 1897. — V. Delbos, La philosophie pratique de Kant.
( *) P. Janet, La morale, L. II, Ch. ii. — Mgr d'Hvlst, Conférences de Notre-Dame, 1891, 3= et 4« C. — Beaussire, Les principes de la morale.
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d'honorer ses parents ; ces jugements ne sont pas seulement spéculatifs comme des vérités scientifiques, ils sont pratiques : j'affirme que je suis tenu de ne pas mentir et d'honorer mes parents.
II. — Absolue : elle s'impose à la raison sans condition. La conscience ordonne, au nom du bien, indépendamment du plaisir, de l'intérêt et du sentiment. Le bien en soi n'est en somme que notre nature idéalisée. Or l'idéal de notre nature étant le terme dernier de notre tendance, au delà duquel nous ne saurions aller, la raison voit en lui une fin en soi qui doit être voulue pour elle-même. Il serait absurde de la vouloir conditionnellement, car alors elle ne serait plus une fin dernière, mais une fin relative, c'est-à-dire un moyen d'arriver à un autre bien.
III. — Universelle : c'est un fait que tout homme a l'idée du bien et qu'il distingue le bien du mal. Les erreurs ne portent pas sur les principes fondamentaux de la morale (12). — C'est un fait aussi que la conscience ne confond pas le bien avec le plaisir, l'intérêt, ou les sentiments divers qui accompagnent notre activité. Cela se comprend : puisque le bien est fondé sur la nature humaine, il doit être universel et immuable comme elle.
IV. — Claire et pratique : tous entendent les préceptes généraux de la loi morale et s'attribuent la faute de leur violation. — De plus. Dieu ne pourrait, sans aller contre sa justice et sa sagesse, nous imposer le joug d'une loi impraticable. Or le bien en soi est admirablement adapté aux exigences de nos facultés, puisqu'il est, par définition, ce qui est conforme à notre nature raisonnable.
Conclusion : le bien rationnel, qu'on nomme d'un mot l'honnête, étant une règle obligatoire, absolue, universelle, claire et pratique, est donc le souverain bien, la fin suprême de l'activité humaine et le principe de la morale.