‹ Traité de philosophie (volume 2)Chapitre 99 sur 604 · NATURE DE L'IDÉE DU BIE)î RATIONNEL · texte numérisé non relu

NATURE DE L'IDÉE DU BIE)î RATIONNEL

§ A. — EXPOSÉ

Qu'est-ce que le bien ? Quelle est sa nature ? Les uns considèrent cette idée comme simple et irréductible. D'autres la regardent comme complexe et ont essayé d'en déterminer la compréhension. C'est ainsi que l'idée de bien a été ramenée à l'idée :

I. — De fin, par Aristote (^) et Jouffroy (1796-1842). Le bien est la cause finale, ce que tous les êtres désirent. « Le bien est la coordination de toutes les fins », c'est la fin universelle, suprême. Faire le bien, c'est tendre à sa fin ; mal faire, c'est s'en écarter.

Critique : sans doute la fin d'un être c'est son bien. Mais il vaut mieux définir la fin par le bien que le bien par la fin. De ces deux idées, l'idée de bien est la première. C'est parce que nous jugeons un objet meilleur que celui dont nous jouissons, que nous tendons vers lui comme à une fin. — De plus, Jouffroy a eu tort de ne pas déterminer en quoi consistait cette fin universelle et suprême (^).

IL — Du vrai par Wollaston (1659-1723) (^), philosophe anglais. Agir c'est affirmer : le bien n'est donc que le vrai exprimé dans nos actions. Une action est bonne quand elle est conforme au vrai, mauvaise quand elle est en contradiction avec lui : vg. manquer à la piété filiale est mal, parce que c'est affirmer que l'on ne doit rien à ses parents. Haïr Dieu c'est un mal, parce que c'est nier sa bonté.

Critique : métaphysiquement le vrai et le bien s'identifient dans l'être absolu, en Dieu. Mais ils sont distincts par rapport à nous et à

( M Aiustote, Morale à Nicomaque, L. I, Ch. i, § 1 : « Le bien c'est ce qui est recherché par tout être. » TayaOèv oO Tiav-' fiisTat.

( -) Jouffroy, Cours de droit nalurel, Leçons XXVIII-XXXII.

(') WoLLASTON, Esquisse de la relifjion naturelle. — Cf. Jouffroy, Cours de droil naturel, XXIV^ Ijeçon.

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nos actions. Sans doute, toute bonne action est la réduction en pratique d'une vérité. Cependant l'idée du vrai s'étend plus loin que l'idée du bien : tout ce qui est bien est vrai, mais tout ce qui est vrai n'est pas fl^cessairement bien moralement : « Donner de l'arsenic pour empoisonner, dit Jouffroy, c'est respecter la vérité chimique.» Il y a nombre de vérités qu'on peut affirmer sans être pour cela vertueux, car les vérités morales formenl un ordre à part, elles ne sont pas seulement vraies pour la raison, mais obligatoires pour la volonté.

m. — De l'ordre par Montesquieu (1689-1755). « Faire le bien, c'est respecter les rapports essentiels qui dérivent de la nature des choses ; les violer c'est faire mal (^). » L'ensemble de ces rapports constitue les lois, l'ordre. Le bien c'est donc, en définitive, le respect de l'ordre. Critique : cette formule a le tort d'être imprécise. De quel ordre s'agit-il ? Outre l'ordre moral, il y a l'ordre logique, l'ordre mathématique, l'ordre physique, etc. Nous ne sommes pas tenus de respecter n'importe quel ordre. En fait, nombre de lois et de rapports n'intéressent en rien la moralité. — Bien plus, les actes coupables peuvent exister sans se conformer à un certain ordre logique, physique, etc. — Nous nous soumettons aux lois de la nature, non comme à une nécessité morale qui nous oblige, mais comme à une contrainte inévitable, parfois odieuse,

IV. — D'universalité par Kant (1724-1804) (2). — L'idée d'universalité est en effet l'un des caractères du bien rationnel ; mais ce n'est pas là le bien tout entier. L'universalité est une pure forme, qui réclame un contenu. Or ce contenu ne peut être que la satisfaction ou Vexcellence des rapports qui unissent les êtres entre eux (Cf. V). C'est ce caractère de perfection qui permet à la raison de distinguer les fins universalisahles de celles qui ne le sont pas, assignables par conséquent à tout être raisonnable. Kant d'ailleurs a dû en venir à ce critérium de la perfection. Faire de la personne humaine la fin en soi, la fin absolue, n'est-ce pas reconnaître implicitement que la personnalité est la perfection même ?

V. — De perfection par Malebranche (1638-1715). De même qu'il y a des rap])orts de grandeur qui sont l'objet des mathématiques, il y a des rapports de perfection qui sont l'objet de la morale. Une bête est plus estimable qu'une pierre et moins estimable qu'un homme, parce qu'il y a un plus grand rapport de perfection de la bête à la pierre que de la pierre à la bête, et qu'il y a un moindre rapport de perfection entre la bête comparée à l'homme, qu'entre l'homme comparé à la bête. C'est un ordre immuable que les esprits soient plus nobles que les corps, comme c'est une vérité nécessaire que deux fois deux soient quatre

(M .Md.NTEsyijiEU, De l'esprit des lois, L. I, Ch. i. ( ') Cf. supra, 4-2, § A, IV, 3°.

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OU que deux fois deux ne fassent pas cinq. Dieu aime et veut les choses à proportion de leur perfection, c'est-à-dire à proportion qu'elles lui ressemblent (^).

Critique : cette doctrine nous semble vraie. L'idée de bien, l'idéal moral se ramène à l'idée de perfection. Il faut noter cependant qu'il ne s'agit pas de la perfection en général, mais de la perfection en harmonie avec notre nature, de la perfection humaine. C'est en réalisant la perfection proportionnée à sa nature et à ses forces que l'homme imitera Dieu et réalisera la définition de la vertu donnée par Platon : La vertu consiste à se rendre autant que possible semblable à Dieu.

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