CHAPITRE PREMIER LA CONSCIENCE OU PERCEPTION INTERNE
Le mot de conscience est équivoque ; il signifie :
1. La conscience morale : faculté de discerner le bien du mal : c'est un juge (Cf. Morale, L. I, Gh. i).
2. La conscience psychologique : perception immédiate que l'âme a d'elle-même et de ses phénomènes actuels : c'est un témoin.
A) Modes : la conscience psychologique a deux Modes : spontané et réfléchi :
l. — La conscience spontanée : c'est la connaissance immédiate et comme le sentiment de ce qui se passe en nous. Kant l'appelle conscience empirique et les philosophes écossais sens intime.
IL — La conscience réfléchie : faculté par laquelle l'esprit se replie sur lui-même pour s'expliquer le moi et les phénomènes psychologiques. C'est une faculté intellectuelle complexe, qui implique Yattention, la mémoire. Son acte, c'est la réflexion ou observation interne.
B) Comparaison : L ^ — ^ a) La conscience spontanée est primitive : c'est celle de l'enfant, de l'animal. Elle donne une connaissance expérimentale : aussi l'appelle-t-on sens intime. Elle est commune à l'homme et à l'animal.
b) La conscience réfléchie est ultérieure : elle suppose l'éveil de la raison. Elle nous donne une connaissance rationnelle. — Elle est propre à l'homme.
IL — a) La conscience spontanée est synthétique, confuse : elle se confond avec le fait lui-même. Les états psychologiques ne sont pas rattachés à un sujet déterminé. Ainsi, l'animal a conscience de sa souffrance ; cependant il ne sait pas que cette souffrance est sienne, car il n'a pas conscience de lui-même.
b) La conscience réfléchie est analytique, claire, distincte : elle se distingue du fait psychologique. Par elle, le sujet prend possession de lui-même et, tout en se séparant de ses propres phénomènes, les rapporte à lui et se retrouve en eux. L'état réfléchi ne va pas sans l'idée d'un moi particulier. « La conscience réfléchie, ou conscience de soi, commence avec le premier je ; elle se précise et se complète avec la différence du Je et du me, lorsque l'on dit : Je me connais moi-même... Dans la conscience confuse... le moi sujet ne se distingue pas du moi objet ; ... ou, pour mieux parler, il n'y a pas encore de moi. Le moi ne s'est pas dégagé des phénomènes où il est enveloppé ; il ne se nomme pas encore lui-même (^). »
III. — a) La conscience spontanée a un domaine plus large : elle est la forme commune de tous les phénomènes psychologiques. Tous les faits internes sont sentis par la conscience spontanée, mais tous ne sont pas expressément pensés. La conscience spontanée est donc coextensive à toutes les facultés. Elle a la même durée et la même intensité que les phénomènes psychologiques ; elle est comme eux susceptible d'une infinité de degrés. — La conscience spontanée et les phénomènes sont simultanés.
b) A chaque moment la conscience réfléchie ne saisit qu'un phénomène ou un petit nombre de phénomènes qui se détachent alors en plein relief. Mais au-dessous d'eux s'agite une masse de faits dans la pénombre d'une conscience confuse. — Elle est postérieure au fait observé. — Elle n'est possible que si ce fait n'est ni trop fugitif, ni trop violent, — Elle n'a pas nécessairement la même intensité ni la même durée que lui.
IV. — La conscience spontanée sert de base à la conscience réfléchie. La réflexion a besoin d'une matière à laquelle elle puisse s'appliquer, et c'est la conscience spontanée qui la lui fournit. La conscience réfléchie est donc la « conscience de la conscience ».
La connaissance qui résulte du témoignage de la conscience est : I. — Intuitive ou Immédiate : « Dans tout autre mode de connaissance, l'objet connu et l'esprit connaissant se distinguent l'un de l'autre : le moi, l'esprit, le sujet est d'un côté ; le non-moi ou objet est de l'autre. Mais ici, qui connaît ? C'est moi. Qui est-ce qui est connu ? C'est encore moi, car ma sensation, ma pensée, ma volition, c'est moi sentant, moi pensant, moi voulant. C'est donc le moi qui connaît le moi ; le moi sujet
(') p. Janet, Psychologie, n. 105.
qui connaît le moi objet ; et le trait caractéristique de la conscience c'est Videntité du sujet et de V objet (^). » Par exemple, souffrir et avoir conscience que l'on souffre, c'est une seule et même chose. Les états de conscience n'existent que dans le sentiment qu'on en a. De là vient la certitude absolue de la conscience.
II. — Absolument certaine : quand je perçois une chose par les sens, qui me prouve immédiatement que la représentation que j'en ai en soit la reproduction fidèle ? Cette perception est indirecte : elle se fait par V intermédiaire des sensations. Los objets extérieurs n'agissent sur nous qu'à travers des milieux qui peuvent en déformer la représentation. Rien de semblable pour le témoignage de la conscience : ici, l'objet connu et le sujet connaissant sont identiques, inséparables. L'erreur n'est pas possible puisqu'il n'y a pas d'' intermédiaire. Qui peut douter de ses souffrances, de ses idées, de ses volitions ? Cette certitude de la conscience est :
A) Inattaquable : on ne peut nier ou révoquer en doute le témoignage de la conscience, sans se contredire, car, pour nier ou révoquer en doute le témoignage de la conscience, il faut s'appuyer sur ce témoignage. Aussi les pyrrhoniens, pourtant sceptiques déterminés, n'allaient pas jusqu'à douter de la réalité des phénomènes de conscience. Descartes s'efforce de douter de tout, mais il ne peut douter de son doute lui-même. C'est pourquoi la certitude psychologique est :
B) Primitive, antérieure aux autres certitudes ; celles-ci la supposent :
1. La certitude sensible ou physique, la certitude de l'existence et des propriétés des objets extérieurs, impUque la certitude des sensations, puisque nous ne connaissons le monde que par les sensations qu'il détermine en nous (95). Mais les sensations sont des modifications attestées par la conscience.
2. La certitude rationnelle, la certitude des vérités nécessaires, implique la certitude de l'intuition consciente, par laquelle nous percevons leur nécessité.
C) Supérieure aux autres certitudes ; certains philosophes se demandent :
i. Si des objets extérieurs répondent à nos sensations. C'est pourquoi la Logique de Port- Royal dit : « Les choses que l'on connaît par l'esprit sont plus certaines que celles qu'on connaît par les sens. »
2. Si les (hérités rationnelles sont objectivement nécessaires. Mais personne n'a songé à révoquer en doute soit les sensations, soit la nécessité subjective des vérités qui s'imposent à l'esprit.
m. — Personnelle, impénétrable : on n'a conscience que de
(') p. Janet, Psychologie, ii. 105.
soi-même et de ce qui se passe en soi. La conscience ne sort pas d'ellemême. On peut deviner par des signes extérieurs les sentiments, les pensées et les volontés des autres ; mais on n'en a pas conscience. — De même, nous n'avons pas conscience du monde extérieur ni de notre corps, mais seulement des sensations qui nous en révèlent l'existence et les qualités. — De même enfin nous n'avons pas conscience de Dieu, mais seulement de l'idée de Dieu (71, II). Ce n'est que par la raison que nous pouvons interpréter les données de la conscience et affirmer des réalités autres que nous-mêmes.
A) II y a deux opinions sur ce point (^) :