‹ Traité de philosophieChapitre 182 sur 921 · B. — ARGUMENTS TIRÉS · texte numérisé non relu

B. — ARGUMENTS TIRÉS

I. — Du raisonnement {a priori) : si une cause A produit un effet B, tout fragment a de la cause devra produire un fragment b de l'effet. Si vg, une excitation physique produit une certaine sensation, tout fragment de l'excitation devra produire un fragment de la sensation totale. Or ce fragment de sensation ou sensation partielle n'est pas pei'çu ; il est donc inconscient.

Les partisans de l'inconscience apportent des exemples : a) bruit des vagues (^) : nous entendons le bruit des vagues de la mer et nous

(') Nouveaux essais, L. Il, ch. xxix. — Monadologie, § 19 à 25.

(') Du monde comme volonté et comme représentation.

(') Philosophie de l'inconscient.

{*) Cet exemple est emprunté à Leibniz : » Pour entendre ce bruit comme l'on fait, il faut bien qu'on entende les parties qui composent ce tout, c'est-à-dire le bruit de chaque vague, quoique chacun de ces petits bruits ne se fasse connaître que dans l'assemblage confus de tous les autres ensemble, c'est-à-dire dans ce mugissement même, et ne se remarquerait pas, si cette vague, qui le fait, était seule. Car il faut qu'on soit affecté un peu par le mouvement de cette vague et qu'on ait quelque perception de chacun de ces bruits, quelque petits qu'ils soient; autrement on n'aurait pas celle de cent mille vagues, puisque cent mille riens ne sauraient faire quelque chose. » {Nouveaux essais... Préface, Œuvres philosophiques, Édit. Janet, t. I, p. 20, Paris, 1900'). — Cî. TAiyE, De l'Intelligence, Part. I, L. III, Ch. 1, § 3. Ch. II, § 2.

n'entendons pas le bruit de chaque goutte d'eau dont l'ensemble forme les vagues. 11 faut pourtant que le choc de deux gouttes d'eau produise une sensation partielle, sinon la sensation totale serait le résultat de zéros de sensations ; or zéro multiplié par zéro no peut donner que zéro. Chaque sensation partielle existe donc dans l'âme, bien que non perçue par elle ; il y a donc des sensations inconscientes.

b) Bruit des feuilles d'une forêt ; — c) Rumeur d'une grande i>ille, etc.

Réponse : 1° Le principe est faux, pris d'une façon générale. Tout fragment d'une cause complexe no produit pas nécessairement un fragment de l'effet total : vg. 95^ de chaleur ne produisent pas un commencement d'ébullition. Ce qui est vrai, c'est que chaque fragment de cause doit produire quelque effet, mais pas nécessairement le même effet que la cause totale : 95° de chaleur produisent assurément un certain effet dans l'eau, mais pas l'effet de l'ébulHtion. Pour que l'effet d'une cause complexe se produise, il faut que la somme de ses conditions nécessaires et suffisantes soit réalisée.

2° Le principe invoqué doit être rétorqué : on peut l'appliquer ainsi aux exemples allégués : si la sensation qui résulte de l'excitation totale (vg. bruit des vagues) est consciente, la sensation provenant de l'excitation partielle doit être de même nature, donc être consciente aussi, en vertu même du principe : Toute partie d'une cause produit une partie de l'effet de cette cause. — ■ En réalité, quand nous percevons le bruit de la mer, etc., nous avons conscience de percevoir une sensation complexe, faite de sensations multiples partielles, qui composent la sensation complexe et confuse, qu'on appelle le bruit des vagues, la rumeur d'une grande ville, etc. Plus un auditeur a l'ouïe fine et exercée, mieux il percevra distinctement les sensations élémentaires dont est faite la sensation totale. C'est ainsi qu'un musicien peut discerner les voix diverses de ceux qui chantent en choeur, tandis qu'un auditeur ordinaire ne percevra qu'une sensation plus ou moins confuse.

IL — Des faits [a posteriori) : les partisans de l'inconscience prétendent qu'on trouve des phénomènes inconscients, qui se rapportent à chacune de nos facultés :

A) Sensibilité : 1° Sensations : Pascal occupé à résoudre un problème ne sent plus son mal ; — un malaise général est la résultante d'une multitude de petites sensations, qui ne sont pas senties isolément.

2° Sentiments : l'ennui, l'émotion esthétique sont l'effet d'un grand < nombre de sentiments simples, qui, séparément, ne sont pas conscients.

B) Intelligence : 1» Perceptions inconscientes quand l'impression est trop : a) faible : moins de 32 vibrations par seconde ; — b) forte : plus de trente-quatre mille ; — c) répétée : vg. pression de l'atmosphère ; contact des vêtements ; tic-tac du mouhn.

2" Mémoire : conservation latente d'une multitude d'idées.

3° Association des idées : vg. on parle devant Hobbes de la mort de Charles l^^; il demande aussitôt la valeur du denier romain; l'idée intermédiaire inconsciente était le souvenir de Charles I®^ vendu par les Écossais.

40 Opérations intellectuelles : il se produit des jugements, générahsations, raisonnements, dont l'esprit ne constate qu'après coup l'existence en voyant le résultat ; vg. solution d'un problème trouvée au réveil ; — exemple des savants, artistes, etc., qui ne savent pas rendre compte de l'histoire de leur découverte scientifique ou de leur création artistique. II s'est donc fait en eux un travail latent qui leur a échappé.

C) Activité : 1° Instinct : il est inconscient : vg. on étend la main pour parer un coup, sans y penser.

2° Habitude : elle finit par devenir inconsciente : vg. pianiste.

3° VoLiTiON : vg. dans une longue marche, chaque pas est voulu, mais cette volition est inconsciente.

De ces faits et autres analogues on conclut que les phénomènes psychologiques sont naturellement inconscients ; que la conscience est un épiphénomène, un surcroît qui s'y ajoute quand ils remplissent certaines conditions d'' intensité, de durée, de complexité.

Réponse : il faut établir une distinction dans les faits allégués et autres semblables :

A) Les uns sont psychologiques, et alors conscients à quelque degré : vg. la preuve que le meunier entend vaguement le bruit de son mouhn, c'est que, si le bruit cesse, il le remarque aussitôt. — Ce sont là des faits de « moindre, de sourde ou de basse conscience », « subconscients », que les Allemands appellent « perceptions crépusculaires », « le côté nocturne de l'âme ». C'est sans doute ce qu'entendait Leibniz quand il parlait des « petites perceptions ». Ces faits d'inconscience relative sont réels et fréquents, car la conscience spontanée peut passer par une infinité de degrés, comme les phénomènes qu'elle accompagne : vg. bruit de chaque feuille ; — pression de l'atmosphère ; — malaise général et vague, etc.. — Pour certains de ces faits, l'attention est parfois si faible qu'ils sont à peine sentis au moment où ils se passent ; et, comme ils ne laissent aucune trace dans la mémoire, ils paraissent avoir été absolument inconscients.

B) Les autres sont purement physiologiques et, par conséquent, <^absolument inconscients, car ce sont des états non de l'âme, mais du cerveau : vg. nous avons eu la volonté générale de marcher, peut-être même la volonté expresse de faire le premier pas ; mais les pas suivants n'ont été que des déplacements mécaniques de l'organe locomoteur. — La raison pour laquelle l'impression physiologique ne franchit pas le « seuil de la conscience », c'est que l'attention a fait défaut ou bien que l'excitation a été soit trop forte, soit trop faible (26, B).

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