THÉORIE DE L'ASSIMILATION VITALE C
D'après Abistote, S. Thomas et les Scolastiques, toute connaissance suppose l'union intime du sujet et de l'objet, du connaissant et du connu. La perception externe sera donc « l'acte commun du sensible et du sentant. » ('H oè toû al<70ï]Toî3 IvÉpyeta xa\ TTJç atffôi^ffsioç ^, aùd) |iiv èîTi xai (xi«) (2). Or, l'objet sensible ne pouvant s'unir au sujet sentant dans sa forme matérielle, il faut qu'il s'unisse à lui par une action qui le représente. « Le sens reçoit les formes sensibles sans la matière, comme la cire reçoit l'empreinte de l'anneau, sans recevoir le fer et l'or dont il est fait. » (... 'H asv aîcrOr,(Tiç eart xo ^e/.tcxov twv aîffOviTÔJv eîâwv aveu tÎ)ç uXyjç, oiov 6 xTipoç toÎI oa/CTuÀîou àvsu toïï criâTipoi» xat tou xpuaou Jé^eTai tÔ <ni[ji.eÏ3v.) {^)
La sensation est causée par l'action de l'objet sur le sens qui la reçoit et réagit sous cette détermination venue du dehors. Elle est une connaissance intuitive précédée d'une impression. Cette impression est à la fois : subjective, en tant qu'elle est dans le sens, comme l'empreinte est dans la cire, — et objective, en tant qu'elle est la forme représentative de l'objet extérieur. C'est un phénomène mixte, et cependant un, parce qu'il n'y a qu'un seul sujet sentant, mais composé d'un corps^ et d'une âme substantiellement unis.
On distingue deux phases dans la perception externe :
1° Phase passive : Impression reçue. — L'objet imprime dans l'organe une certaine représentation de lui-même que subit l'esprit : on l'appellçi empreinte ou impression {species sensibilis impressa).
2° Phase active : Réaction du sujet sentant. — Le sens étant vivant (car c'est l'organe animé) réagit sous l'excitation venue de l'objet, passe de la puissance à l'acte. Dans cette réaction, il dégage et exprime de l'espèca impresse une autre forme représentative de l'objet, qu'on nomme espè expresse {species sensibilis expressa). C'est par cette forme exprimé en lui que le sens perçoit l'objet. La sensation est donc l'acte par lequel le sens exprime son objet, le perçoit en se l'assimilant.
(M A. Farces, Le cerveau, l'âme elles facultés, I P., § 3 ; II P., § 2. — de Vorges, La perception el la psychologie thomiste. — P. Bulliot, La véritable assimilation scolaslique (Cf. Annales de philosophie chrétienne, 1887).
(•) Aristotk, De Anima, L. m, C. ii, n. 4.
'') ARI3T0TE, De Anima, L. II, C. Xll, n. i.
(84) THÉORIE DE l' ASSIMILATION : ARISTOTE 163
Dans la phase passive, l'objet s'est fait semblable au sujet ; dans la phase active, le sujet s'est conformé à l'objet, c'est-à-dire s'est assimilé la forme imprimée en lui par l'objet {}).
Cette théorie diffère de celle de Locke : a) chez Locke, l'âme reste passive ; ici, elle est active. — b) Chez Locke, Vimage est ce qui est directement perçu ; ici, elle est la condition déterminante de la perception, ce par quoi on perçoit la chose extérieure {species est id quo percipitur) ; mais elle-même n'est pas perçue {non est id quod percipitur). Aussi les ScoL ASTIQUES, bien qu'ils supposent l'intermédiaire de cette espèce sensible entre l'esprit et le monde, prétendent soutenir la théorie de la perception immédiate des choses extérieures, parce que, d'après eux, cet intermédiaire n'est pas connu, mais sert seulement à déterminer la connaissance directe des objets.
Critique : 1" on a objecté que l'âme n'a pas conscience de l'existence de cette species ; or il est contradictoire de supposer que cette species soit dans l'âme et ne soit pas connue, parce que les phénomènes psychologiques inconscients répugnent (70).
2» Cette théorie rend compte des deux caractères que le sens commun attribue à la perception externe, qui parait être : a) objective, — b) immédiate, intuitive.
3° Il faut se garder « de confondre avec la doctrine péripatéticienne,
ainsi qu'on le fait quelquefois, cet immédiatisme simphste et intégral,
, qui se contente d'objectiver en bloc et sans discernement le contenu de
' toutes nos sensations. Les données les plus récentes de la physique et
! de la psychologie ne permettent pas de supposer que nos sensations
soient toujours et en tout l'expression fidèle et adéquate de la réalité.
\ Seules, nous l'avons montré plus haut, les qualités premières existent
i certainement dans les objets telles qu'elles sont représentées par les
■ sensations qu'elles provoquent en nous. Or la théorie péripatéticienne de
V assimilation vitale sauvegarde parfaitement la distinction des qualités
premières et secondes sans compromettre aucunement V immédiatisme
de la perception. En effet, elle considère la réaction vitale représentative,
en quoi consiste formellement la connaissance, comme jouant par rapport
à l'objet un rôle analogue à celui de l'image virtuelle présentée par un
miroir. Par le moyen d'une telle image, c'est l'objet seul qui est atteint
et non quelque intermédiaire qui le remplacerait ; et, d'autre part,
l'image virtuelle produite par l'action du miroir reflète l'objet à sa manière
'à elle selon ses propres lois. C'est à la critique, exercée par l'esprit sur
les données des sens, qu'il appartient de déterminer le degré et le mode
de fidélité matérielle de cette représentation sensible » ('^).
(') Pour une exposition plus détaillée de la Théorie de V Assimilation, Cf. G. Sortais, Histoire de la Philosophie ancienne, § 51, vu, 3°, p. 199-204, Paris, 1912.
(") Ch. Lahr, Cours de Philosophie : Psychologie, 1. 1, p. 124-125, Paris, 1920.