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THÉORIE DE LA PERCEPTION INTUITIVE

D'après Hamilton {^), Ad. Garnier (2), la perception est une intuition ou vision immédiate des objets extérieurs. Le sens commun, disent-ils, constate cette prise de possession immédiate des objets extérieurs par la conscience : vg. j'étends la main sur du marbre ; aussitôt et simultanément j'éprouve une sensation désagréable et je perçois quelque chose de froid. Dans l'intuition de la perception, nous avons du même coup Y intuition de l'objet de la perception. Nous avons conscience du monde extérieur en même temps que de nous-mêmes (71, II).

Critique : le sens commun est, ici, dupe des apparences, car cette thèse intuitionniste semble :

I. ■ — Superficielle : elle n'explique pas comment se fait le passage du subjectif à l'objectif, comment la perception est objectivée, projetée hors de nous et rapportée à un objet extérieur ; elle constate seulement le fait.

II. — Insoutenable : car : A) Prétendre que nous avons la perception ou conscience des objets extérieurs, c'est s'imaginer que la conscience pénètre dans les objets ou que les objets pénètrent dans la conscience. Les deux hypothèses sont inadmissibles. D'une part, la conscience ne peut sortir du moi pour pénétrer dans les objets. D'autre part, les objets, comme l'avaient remarqué Aristote et les Scolastiques, ne peuvent arriver jusqu'à la conscience que par le moyen d'un substitut, en devenant images (species), idées, faits de conscience (^).

H) Ce que nous appelons quahtés sensibles des corps : couleurs, sons, saveurs, etc., n'existe formellement qu'en nous : « Abstraction faite de l'animal qui perçoit, dit Paul Janet, il n'y a, dans la nature, ni chaud, ni froid, ni lumière, ni obscurité, ni bruit, ni silence ; il n'y a que des mouvements variés, dont la mécanique détermine les lois et les conditions. »

Les expériences de Muller (*) ont établi en effet : a) qu'une seule] et même cause physique produit en nous des sensations différentes si elle agit sur des organes différents : vg. un courant électrique peut provoquer des sensations de lumière, de son et de saveur. — b) Réciproquement, les causes les plus différentes donnent lieu à une même sensation : vg. une sensation lumineuse peut être produite non seulement par une source lumineuse, mais par un choc, par l'électricité, par les actions chimiques.

(') Hamilton, Lectures on Metaphysics, Lectures XXIV seqq.

(') Al). Garnier, Traité des Facultés de l'âme, T. I, L. vi, ch. xxxiv.

(') Les Scolastiques (lisaient : Quidquid recipitur ad modum recipientis recipiiur ; ce que ion pourrait traduire par ces mots de M. Rabier : « Pour devenir objet de pensée, il faut que la matière se spiritualise, en quelque sorte, et se fasse pensée ». {Psychologie, ch. xxxi,

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(*) Physiologie, traduction française de Jourdan, T. II, L. V, ch. iv.

[86) * l'intuition bergsonienne 165

Il semble par conséquent que nous ne percevons pas les qualités sensibles telles qu'elles sont dans les corps. Or, d'après les intuitionnistes, nous devrions les percevoir ainsi, puisque d'après eux nous les percevons immédiatement. Leur théorie contredit donc les conclusions de la science, qui nous montre que nous n'avons des qualités des corps qu'une connaissance relative (^).

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