THÉORIE DE L'INFÉRENCE
L'idée de cette théorie a été empruntée à Descartes par Cousin (^). La perception extérieure implique l'intervention des principes rationnels de causalité et de substance. Voici ce que dit Descartes : « Ce qui m'avait porté à croire à l'existence des choses matérielles, c'est que, trouvant en moi des sensations qui ne dépendaient point de ma volonté, j'avais été conduit par là à supposer qu'elles dépendaient de causes extérieures. »
I. — Principe de causalité : la connaissance du monde extérieur est fondée tout d'abord sur une inférence qui a pour base le principe de causalité : tout ce qui arrive a une cause. — Je constate en moi deux sortes d'états. Les uns sont produits par moi : vg. je veux lever le bras. Les autres sont en moi sans moi : les sensations (vg. une brûlure) s'imposent à moi, se présentent sans que je l'aie voulu, demeurent sans que je puisse les faire cesser et disparaissent -malgré moi. Je produis les premiers,
(') « La sensation est un phénomène de la conscience aussi incontestable que les deux autres [la pensée et la volition] ; or, si ce phénomène est réel, nul phénomène ne pouvant se suffire à lui-même, la raison qui agit, sous la loi de causalité et de substance, nous force de rapporter le phénomène de la sensation à une cause existante, et cette cause évidemment n'étant pas le moi, il faut bien que la raison rapporte la sensation à une autre cause, car l'action de la raison est irrésistible : elle la rapporte donc à une cause étrangère au moi, placée hors de la domination du moi, c'est-à-dire à une cause extérieure ». {Fragments de Philosophie contemporaine, p. xxiii-xxiv, 5<= Edit., Paris, 1866.) — Cousin dit plus brièvement ailleurs : « Le principe de causalité est le père du monde extérieur. »
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je suis leur cause ; je sens bien qu'il n'en est pas de même pour les seconds. Cependant, ces derniers, ces sensations sont des phénomènes ; ils doivent donc, comme tout ce qui arrive, avoir leur cause. Puisque la cause n'est pas le moi, elle doit être hors du moi ; de plus, comme l'effet est réel, la cause qui le produit doit être réelle aussi. C'est grâce à cette inférence spontanée, à ce raisonnement inductif, que nous acquérons l'idée de l'existence d'objets extérieurs en général.
II. — Principe de substance : Comment arrivons-nous à l'idée d'un objet particulier ? Par la collaboration de tous nos sens et l'emploi du principe de substance. Nous attribuons les qualités, c'est-à-dire l'élément significatif de nos sensations, à la cause qui les produit. Voici vg. une pomme : pour la connaître, il faut que je la présente à chacun de mes sens ; chacun me fournira sur elle les données de sa compétence : ainsi la vue m'informera de sa couleur, l'odorat de son odeur, le goût de sa saveur, le tact de sa résistance, de sa forme, de sa température, etc. Mais nous avons là autant d'objets différents que nous avons de sens distincts : l'objet de la vue ne ressemble pas à celui du goût ; l'un est couleur, l'autre est saveur ; de même l'objet de l'odorat n'a rien de commun avec celui du tact ; quelle analogie entre une odeur et une forme ? etc. Comment pouvons-nous désigner d'un même nom « pomme » des objets aussi dissemblables ? C'est notre esprit qui, synthétisant et groupant ces sensations en un tout, construit un objet déterminé.
Mais, pour cette opération constructive du monde extérieur, le principe de causalité ne suffit pas ; on doit lui adjoindre le principe de substance : tout phénomène suppose une substance. Il faut en effet une raison à la coexistence des phénomènes sensibles ; or cette raison ne peut être que la présence en eux d'un même sujet qui les ramène à Vunité. — De plus, pour croire que les objets extérieurs, même quand nous ne les percevons pas, continuent d'exister, il faut encore admettre l'intervention du principe de substance. D'après l'expérience interne nous concevons la substance comme un sujet un et permanent de phénomènes multiples et changeants ; nous étendons par analogie cette conception aux objets du monde extérieur.
Objections : I. — L'animal et l'enfant nouveau-né sont incapables de raisonnement et cependant ils connaissent le monde extérieur. Cette connaissance n'est donc pas due à un raisonnement inductif, à une inférence fondée sur le principe de causalité.
Réponse : sans doute l'animal et l'enfant n'appliquent pas le principe de causalité, parce que l'animal n'a pas la raison et que celle de l'enfant n'est pas éveillée. Aussi leur connaissance du monde extérieur est-elle instinctive : ils exécutent automatiquement certains mouvements à la suite de certaines sensations, sans interpréter ces sensations comme signes d'objets extérieurs. Mais, à l'éveil de la raison, l'enfant, étant