HALLUCINATION VRAIE : HUME, S. MILL
Mais comment se fait cette projection de nos sensations au dehors ? Les partisans de cette théorie répondent : seules, parmi les états do conscience, les sensations s'objectivent, parce que toutes sont liées à des mouvements musculaires. Ceux-ci portent avec eux une idée de distance^ car tout mouvement suppose un espace traversé, l'éloigneraent d'un point de départ. La sensation associée à un mouvement est aussi associée à l'idée d'une distance. « Cette projection a donc lieu grâce à Vassociation des sensations avec l'idée d'un mouvement accompli, c'està-dire d'une distance parcourue. Ainsi procède l'aveugle que l'on vient d'opérer : l'objet coloré lui semble d'abord une tache sur son œil ; puis, quand, par un mouvement de son bras, il a atteint cet objet, et qu'en le mouvant en tous sens il a fait varier son impression visuelle, il comprend que cet objet touché est la cause de cette impression ; l'impression visuelle s'associe dès lors à l'idée de l'objet, se soude à cet objet et se trouve par là même projetée à distance (^).
« ...Il s'ensuivra que cette illusion fondamentale, qui donne naissance à l'idée du monde extérieur, équivaut à une connaissance et que cette hallucination., fausse en elle-même,... se trouve vraie par une heureuse rencontre... Par exemple, le livre que je crois percevoir est constitué par un groupe de sensations projetées hors de moi. Mais il se- trouve qu'en effet, hors de moi, il y a un livre réel qui, s'il n'est pas en soi de tous points semblable à la représentation que j'en ai, est du moins la condition nécessaire de cette représentation C^). »
Comment distinguer les hallucinations ATaies des fausses ? Les fausses sont contradictoires, incohérentes, ne peuvent se ramener à des lois stables et réguhères : vg. une série de sensations, où une barre de fer se plierait sous mes doigts, comme une cire molle, tout en conservant les autres propriétés du fer, serait hallucinatoire. — Les vraies s%armonisent entre elles au moment présent., concordent avec les sensations passées et s'enchaînent d'après des règles qui permettent la prévision : c'est en ce sens que Leibniz a dit : « Nos perceptions externes ne sont que des rêves bien liés. »
B) CSritique : L — Cette théorie n'explique pas le comment de la perception : affirmer que nos sensations tendent à s'objectiver, c'est répéter, sous une autre forme, après Reid, que certains états psychiques sont naturellement extériorisés. — Dire ensuite que cette objectivation est vraie quand les sensations sont cohérentes, et fausse quand elles sont incohérentes, c'est bien indiquer le critérium de la vérité et de la fausseté, mais ce n'est pas expliquer pourquoi les sensations, cohérentes ou non, tendent à s'extérioriser. — Recourir enfin à V association ne tranche pas
(') (•) Rabier, Psychologie, ch. xxxi, p. 422, 423 et n. 2.
(95) THÉORIE DE l'iNFÉRENCE : DESCARTES 173
la difficulté. On établit par là commont les sensations visuelles, situées au même endroit que les sensations du toucher, sont objectivées, mais on n'établit pas comment les sensations du toucher le sont. Si on suppose que ces dernières sont extériorisées, la question est résolue par une pétition de principe, car il s'agit précisément de savoir comment toutes les sensations, sans en excepter celles du toucher, sont projetées hors de nous.
II. — Le procédé est illogique : en effet, l'hallucination, que cette théorie pose comme le fait primitif, est au contraire un fait dérivé, un fait dont la production serait impossible, s'il n'y avait avant lui une perception qui lui fournisse des matériaux : vg. jamais on ne rêvera au lion, jamais on n'en aura l'image hallucinatoire, si jamais on n'en a vu un, réel ou figuré. La perception est donc le fait primaire : elle est claire, cohérente, commune à tous : c'est une production ; l'hallucination est un fait second : elle est plus ou moins obscure, incohérente, variable : c'est une reproduction de sensations déjà éprouvées. Il est donc manifeste que l'hallucination suppose préalablement la perception et n'est concevable que par elle ; il est par conséquent illogique d'expliquer la perception par l'hallucination.