‹ Traité de philosophieChapitre 227 sur 921 · III. — Ouïe : les sons · texte numérisé non relu

III. — Ouïe : les sons

IV. — Toucher : la résistance étendue et la forme solide (l'étendue à trois dimensions). La résistance prend différents noms selon ses divers degrés : vg. V impénétrabilité, c'est une résistance invincible ; — la dureté,

(') Garnikr, Traité des /aculMs de rdme, L. VI, chap. m, § 13. Cf. Lachelieh, Fondement..., p. 48.

(•) WuNDT, Psychologie physiologique. — Sergi, La Psychologie physiologique, L. I, chap. V. — Bain, Les sens en'inteJHffence, première partie, chapitre ii — J. Balmès, Philosophie fondamentale, L. II. Des sensations, chap. viii à xv.

une grande résistance ; — la fluidité., la mollesse, une résistance nulle ou faible ; la ténacité, une résistance à la séparation des parties ; le poids, quand je fais un effort pour soulever un objet.

Le toucher fournit encore des notions secondaires, telles que : la distafice, la température (chaud, froid), le poli, le rugueux. C'est au toucher actif, au sens musculaire, que l'on doit les notions :

a) De la résistance étendue : pour avoir la notion d'étendue il faut bien poser la main quelque part et, par là même, sentir une certaine résistance simultanée ;

b) De la forme solide : c'est en passant la main sur une étendue résistante que nous percevons la disposition relative des diverses parties dans le sens des trois dimensions : longueur, largeur et profondeur ;

c) De la distance : je vois un objet hors de ma portée ; je m'en approche jusqu'à ce que je puisse le toucher ; c'est ainsi que j'obtiens l'idée de la distance qui me sépare de cet objet.

V. — Vue : la couleur (l'étendue colorée) et la forme plane (surface). La couleur paraît inséparable de l'étendue. En percevant l'étendue colorée, la vue en perçoit les limites ; or percevoir les limites de l'étendue, c'est en percevoir la figure ou la forme.

Un point très discuté est celui de savoir si la vue perçoit naturellement la troisième dimension et la distance des objets, ou si c'est une perception acquise. Les nativistes (vg. Leibniz {^), Lotze {^), Paul Janet (^) sont pour la première hypothèse ; les empiristes (vg. Berkeley (4), DuGALD Stewart (^), S. MiLL {^) soiit pour la seconde.

Arguments et Réponses : L — Les empiristes donnent d'abord deux raisons : 1» l'œil croit voir la troisième dimension, alors qu'il n'a devant lui que des surfaces planes, où des figures ont été dessinées d'après les lois de la perspective. — 2° La vue se trompe en évaluant les distances.

Réponse des nativistes : !« l'argument tiré des illusions de la perspective n'est pas probant. C'est en étudiant les jeux de lumière, qui accompagnent la troisième dimension, qu'on a découvert les lois de la perspective. Rien d'étonnant dès lors que la perception de ces divers jeux de lumière, quand ils sont bien imités sur une surface plane, suggère l'idée de la troisième dimension. Mais de là on ne peut rien conclure ni contre ni pour la perception visuelle de la troisième dimension dans les

(M Nouveaux essais, L. II, chap. ix.

(^) Principes de psychologie physiologique.

(') Perception visuelle de la distance, Revue philosophique, janvier 1879, p. 1-17.

(*) Essai sur une nouvelle théorie de la vision.

(') Éléments de la philosophie de l'esprit humain, III" P., Ch. II, Sect. I. Trad. Peisse,

{') Philosophie de Hamilton, chap xni.

objets réels. — 2° Évaluer la distance et la percevoir sont deux choses différentes. L'erreur dans l'évaluation ne prouve pas que la distance n'est pas une perception naturelle de la vue.

II. — Les empiristes ajoutent des arguments plus décisifs : expériences faites sur les aveugles-nés opérés de la cataracte. Ces aveugles (vg. celui opéré par Cheselden en 1728) ont affirmé que les objets semblaient toucher leurs yeux ; même quelques jours après l'opération, ils se trompaient encore sur la forme des objets et sur leur distance.

Réplique des nativistes : a) Ils opposent à^autres faits, qui semblent contredire les précédents : vg. le poussin va droit aux grains et les picore ; le poulain, peu de temps après sa naissance, sait bien trouver sa mère et la téter. — b) Lorsque les aveugles, récemment opérés, assurent que les objets touchent leurs yeux, c'est une manière de dire qu'il ne faut pas prendre à la lettre. — Quant à leurs gestes et tâtonnements, ils prouvent qu'ils ne savent pas évaluer exactement la distance et non pas qu'ils n'en ont aucune idée.

Instance des empiristes : a) On ne saurait conclure absolument de ce qui se passe chez l'animal à ce qui se passe chez l'homme. ■ — h) Les faits relatifs aux aveugles opérés prouvent bien qu'il ne s'agit pas d'un langage métaphorique : vg. on en cite qui, après leur opération, marchent avec les plus grandes précautions, mettant les mains devant les yeux, pour n'être pas blessés par les objets {^).

Conclusion : il semble plus probable que la couleur sous deux dimensions est seule perception naturelle de la vue, tandis que la profondeur et la distance sont des perceptions acquises par la vue associée au toucher {^).

VI. — Aristote appelle : A) Sensibles propres, les notions que nous devons à chaque sens, parce que seul il peut nous les donner : vg. un aveugle n'a pas la notion de la couleur, parce que la couleur est le sensible propre de la vue.

(M Taine, De l'intelligence, P. II, L. II, chap. ii, § 5. — Dunan, Revue philosophique, janvier 1889, p. 58-72.

(') Problème de Molineux : Locke le pose ainsi, d'après Leibniz : « Supposez un aveugle (le naissance, qui soit présentement homme fait, auquel on ait appris à distinguer, par l'attouchement, un cube d'un globe de même métal, et à peu près de la même grosseur, en sorte que lorsqu'il touche l'un et l'autre, il puisse dire quel est le cube et quel est le globe. Supposez que, le cube et le globe étant posés sur une table, cet aveugle vienne à jouir de la vue ; on demande si, en les voyant sans toucher, il pourrait les discerner, et dire quel est le cube et quel est le globe. » (Leibniz, Nouveaux essais, L. II, chap. ix, § 8). Locke répond négativement et Leibniz affirmativement. — On pourrait peut-être concilier les deux opinions en disant : l'œil en tant qu'organe visuel ne perçoit pas naturellement la profondeur et la distance ; mais en tant qu'organe musculaire, grâce aux sensations musculaires qui accompagnent les sensations visuelles, il peut nous donner quelque idée de la forme et de la profondeur. Cependant, pour obtenir une évaluation exacte de la troisième dimension, il faut associer les sensations musculaires de Vœil aux sensations tactiles musculaires de la main.

B) Sensibles communs, les perceptions naturelles qui nous viennent par plusieurs sens. Aristote cite l'étendue, la figure, le mouvement, le temps, le nombre. Mais il semble bien que Vétendue à deux dimensions soit le seul sensible commun à la vue et au toucher. La vue l'atteint au moyen de la couleur {étendue colorée) et le toucher au moyen de la résistance (étendue résistante).

Page 1