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C. — CAUSES DES ERREURS D'INTERPRÉTATION

I. — Milieux interposés entre nous et les objets : vg. air, lumière, eau. Si ces milieux se modifient ou modifient le mouvement qui vient de l'objet, sans que rien nous en informe, alors la sensation sera modifiée, nous jugerons que l'objet est autre, tandis qu'en réaUté, il n'a pas changé :

vg. quand un bâton plongé dans l'eau nous semble brisé au point d'immersion, la forme brisée est bien la l'orme apparente, qu'il doit nous présenter d'après les lois de la réfraction. Or la forme réelle n'est pas une perception naturelle de la vu§ ; si donc je confonds la forme apparente et la forme réelle, c'est une erreur de jugement, qui provient de l'habitude de juger d'une sensation actuelle d'après les sensations passées qui lui ressemblent. La forme réelle d'un bâton dans l'air est une perception acquise de la vue ; mais, ici, un nouveau milieu : l'eau, s'interposant, il fallait contrôler cette sensation nouvelle par le toucher, et l'erreur de jugement eût été évitée : « Quand l'eau courbe un bâton, dit La Fontaine, ma raison le redresse. »

Inversement, l'objet peut être modifié, sans que la sensation le soit : vg. dans les illusions d'optique et d'acoustique.

IL — État anormal des organes : vg. dans la jaunisse, les objets paraissent jaunes ; dans la fièvre les aliments sont sans saveur, etc. L'erreur serait de croire que tout le monde voit ainsi ou trouve la nourriture insipide. Mais il est parfaitement vrai que celui qui a la jaunisse a la sensation de jaune. Pour savoir si nos perceptions sont normales, ressemblent à celles des autres hommes, il faut nous assurer si nos organes sont sains, soit par notre propre expérience lorsque nous n'y constatons aucun désordre, soit par la comparaison de nos jugements actuels à nos jugements antérieurs ou aux jugements de nos semblables sur les mêmes objets.

III. — Oubli de certaines circonstances : vg. lorsque nous sommes en bateau, nous croyons que les arbres de la rive se meuvent. Nous en concluons que la vue nous trompe, mais à tort. Le mouvement est un changement de position d'un corps patt rapport à d'autres corps. Ici, il y a changement de position de mon corps par rapport aux arbres de la rive. Si j'oublie que le bateau se meut et m'emporte avec lui, je croirai que les arbres se meuvent, et l'illusion est d'autant plus facile que moimême je suis immobile. C'est une erreur, mais pas de la vue. La vue me montre un changement de position des arbres par rapport au bateau, et cette perception est vraie. Mais c'est à tort que j'attribue le mouvement aux arbres et non au bateau : c'est une erreur de jugement. Il faut donc éviter toute précipitation dans les jugements.

Conclusion : si l'on suppose avec le sens commun et l'école intuitionniste que la perception normale est l'intuition des objets eux-mêmes, la perception anormale est inconcevable, car elle ne serait dans cette hypothèse que l'intuition d'objets qui n'existent pas. Ce qu'on nomme erreur des sens est donc un cas singulier de la perception, qui semble prouver qu'elle n'est pas, malgré les apparences, une intuition de la réalité. C'est pourquoi les partisans de l'inférence la regardent comme une interprétation des sensations, qui sont les signes des choses externes.

Dans l'existence de la sensation l'esprit découvre l'existence de l'objet ; dans les qualités de la sensation, les qualités qu'il attribue à l'objet. L'habitude, on associant cette interprétation à la sensation qui est immédiate, lui donne le caractère d'intuition apparente (96, III).

Remarques : I. — Les erreurs d'interprétation sont beaucoup plus fréquentes dans les perceptions acquises que dans les perceptions naturelles, parce que celles-ci sont beaucoup plus simples que celles-là (98, 99). C'est pourquoi il faut toujours contrôler les perceptions acquises en recourant aux sens qui donnent les perceptions naturelles : vg. la forme réelle est une perception acquise de la vue ; je la contrôlerai par le toucher dont c'est une perception naturelle : en passant la main sur le bâton plongé dans l'eau je constaterai qu'il n'est pas brisé.

IL — Formes pathologiques de la perception : vg. hallucination, Cf. infra, 121, ii.

Les sensations internes sont localisées dans l'espace que circonscrit notre corps ; — les sensations externes le sont à la limite ou au delà de cet espace. Il y a donc deux sortes de locaUsations : interne et externe. L'une et l'autre sont apparentes et illusoires. Le cas des amputés, qui continuent à situer leurs sensations dans le membre enlevé, le montre pour la première (32). Le cas des hallucinés, qui situent leurs sensations dans un endroit de l'espace où n'existe aucun objet correspondant, le prouve pour la seconde.

La locahsation n'est pas, comme certains l'ont cru, un fait primitif et spontané. La conduite des aveugles-nés, opérés de la cataracte, le montre bien, du moins pour la locahsation externe, car ils doivent apprendre à situer dans l'espace les sensations visuelles qui leur semblent d'abord situées sur un plan unique tangent à l'œil. Voici, d'après Taine (^) et Rabier (2), l'exphcation de cette double locahsation.

Pour résoudre la question il faut d'abord savoir comment se construit la représentation de notre propre corps ; il faut ensuite exphquer comment, dans ce corps représenté, s'opère la localisation de nos sensations internes de plaisir et de douleur, de froid et de chaud, etc;

(M Taine, De l'intelligence, P. II, L. ii, Ch. ii. (») Rabier, Psychologie, ch. xxxii, pp. 424-433.

A. — Construction de la représentation de notre corps : c'est un fait que certaines de nos sensations (sensations musculaires^ tactiles, visuelles) possèdent naturellement la forme extensive (98, A), car l'objet propre du tact c'est V étendue résistante et celui de la vue, c'est l'étendue colorée.

1° La première idée de notre corps propre provient des sensations musculaires, qui manifestent l'efTort moteur. Par le fait même que je suis éveillé, tous mes muscles sont tendus ; cet effort général produit une multitude de sensations musculaires vagues ; de là l'intuition, vague aussi, d'une étendue continue. — Cet effort général est suivi d'efforts particuliers^, auxquels correspondent des sensations musculaires déterminées ; de là l'intuition de parties distinctes dans l'étendue continue.

2» Ensuite les sensations tactiles s'associent aux sensations musculaires : vg. je remue la main, il en résulte une sensation d''étendue musculaire ; si ma main touche un objet, il en résulte une sensation d'étendue tactile. Ces deux impressions étant répétées s'associent dans la conscience et, dès lors, je me représente ma main tout ensemble comme une étendue musculaire et tactile.

3° Enfin l'image visuelle de ma main s'associera plus tard à ces images musculaires et tactiles. Et de même pour les autres organes. C'est ainsi que peu à peu se coordonnent les trois ordres de sensations extensives et que nous acquérons une connaissance concrète et détaillée de notre corps.

B. — Localisation des sensations internes : ayant ainsi acquis la représentation de mes organes, je peux localiser dans ces organes les sensations qui n'ont pas la forme extensive (plaisir, douleur, chaud, froid, etc.). Cette localisation se fait selon une loi et exige une condition :

1° Loi : une sensation se localise là où se rencontre sa cause, au moyen du toucher explorateur, c'est-à-dire du mouvement volontaire et du toucher combinés : vg. si en touchant un organe blessé je fais varier la sensation, ces variations m'apprennent qu'en ce point est la cause de la sensation. Aussi l'idée de la douleur s'associera-t-elle avec l'idée de l'organe qui la conditionne. Cette expérience, répétée souvent, rend si irrésistible l'habitude de rapporter la sensation à l'organe qui en est la cause, que cette habitude persiste, même quand le membre a été amputé.

Voici comment s'exphque cette illusion : la sensation dépend des centres nerveux et non des extrémités des nerfs. C'est pourquoi la localisation musculaire continue d'avoir lieu, quoique les membres extrêmes manquent et elle est toujours accompagnée des images tactiles et visuelles, qui lui ont été associées par l'habitude.

2» Condition : Signe local. Cette loi de localisation exige une condition, c'est que chaque sensation porte avec elle un caractère spécial, que l'esprit interprète comme signe de la situation qui doit lui être

attribuée : c'est le signe local. Il est difficile à discerner dans les sensations internes. Le cas rapporté par M. de Biran (^), d'après le médecin Rey Régis, a mis sur la voie. Un hémiplégique ne pouvait remuer la moitié de son corps, tout en ayant encore la faculté de sentir. Il ressentait donc, comme auparavant, les sensations des piqûres, etc., mais il était incapable de les localiser. Quand il eut recouvré la faculté du mouvement volontaire, il put localiser ses sensations. Il semble donc que le signe local des sensations internes consiste dans leur association avec les sensations musculaires.

Pour savoir comment se construit la représentation des corps étrangers, il faut voir comment s'opère la :

A. —Localisation des sensations extensives {tactiles et visuelles) : la première idée du non-moi vient de la projection des sensations tactiles et visuelles à une certaine distance du tact et de la vue. On admet communément que les sensations du tact, tant passif qu'actif, sont localisées dans les organes du tact avant d'être projetées au dehors : les premières sensations de cette sorte n'éveilleraient donc aucune idée d'un corps en contact avec le nôtre. Mais certains ont soutenu que les sensations visuelles sont naturellement extériorisées. Nous avons réfuté les arguments de l'école nativiste et montré que l'idée de distance ne semble pas associée primitivement aux perceptions de la vue (98, A, V°). Donc les sensations tactiles et optiques paraissent adhérer d'abord aux organes du tact et de la vue. Comment sont-elles, dans la suite, extériorisées ? Par une nouvelle association avec l'idée d'un mouvement effectué, c'està-dire avec l'idée d'une distance parcourue (94).

Loi : la sensation externe se localise là où le toucher explorateur a coutume de rencontrer Vobjet. Nous venons de voir que les sensations tactiles et visuelles s'associent d'abord avec l'idée de l'organe qui les conditionne (§ II, A). — D'un autre côté, comme les sensations tactiles résultent souve it d'un mouvement en avant pour prendre l'objet et comme elles varient avec ce mouvement, elles finissent par s'associer aussi avec l'idée du mouvement, de la distance. Il en va de même pour les sensations visuelles. — Nous sommes donc en présence de deux associations opposées : l'une avec l'idée de V organe ; l'autre avec l'idée def Vobjet distant. Laquelle prévaudra ? La seconde, parce que, comme le remarque Taine, les conditions externes de nos sensations tactiles et

(*) Œuvres inédites, t. I, p. 238. (Édit. par Naville).

optiques ont pour nous un intérêt pratique supérieur à celui de leurs condition organiques ; il s'en suit que l'attention se porte de préférence sur les conditions externes. Ainsi naît la première connaissance des choses extérieures.

Cette idée devient peu à peu plus précise. La main, sachant déjà extérioriser ses sensations, connaît d'abord l'objet comme quelque chose de résistant. Puis, prenant son étendue comme unité de mesure et se mouvant dans tous les sens, elle appUque cette unité aux trois dimensions de l'objet : nous obtenons ainsi l'idée de la forme réelle et du volume de l'objet.

La vue suit toutes ces expériences du tact et leurs sensations s'associent. — C'est ainsi que s'acquiert la représentation d'objets à trois dimensions^ résistants, colorés.

B. — Localisation des sensations sans forme extensive {son., chaleur, saveur et odeur) : la localisation du son étant la plus nette, prenons-la pour exemple :

lo Loi : nous localisons : a) d'abord les sensations acoustiques là où se rencontre leur cause la plus proche : dans V organe de l'ouïe ; b) ensuite., là où se rencontre leur cause externe : dans Vobjet sonore. Nous procédons de même pour les sensations de chaud, de saveur, etc.

2o Condition : Signe local. — Il est plus aisé à trouver que pour les sensations internes. Ainsi vg. pour :

a) L'ouïe : V intensité plus ou moins grande du son est le signe de sa distance ; — la correspondance des variations du son avec les mouvements de la tête indique sa direction.

b) La vue : c'est la grandeur relative de l'objet visible ; — sa situation relative dans l'ensemble de la sensation ; — la distribution relative des ombres et de la lumière, etc. Ces signes provoquent dans l'œil des mouvements qui produisent des sensations musculaires spéciales : et ces sensations deviennent elles-mêmes des signes immédiats de la distance et de la forme réelle des objets {^).

Bain, Les sens et V intelligence, L. I, Ch. ii. Balmès, La philosophie fondamentale, L. II. Bernstein, Les sens.

Bourdon, La perception visuelle de Vespace.

(») Cette explication du mécanisme de la localisation est contestée. Cf. Fakues, L'objeclivilé de la perception des sens externes et les théories modernes,

CocHiN (D.), La perception extérieure.

DuQUESNOY, La perception externe, opération exclusive de Vâme. Farges, V objectivité de la perception des sens et les théories modernes» Garnier, Traité des facultés de Vâme, T. I, L, VI, Gh. m. James (W.), Principles of Psychology, ch. xix. > Jaurès (J.), De la réalité du monde sensible.

Martin (Fr.), La perception extérieure et la science positive.

Stuart Mill, Philosophie de Hamilton, ch. x, xi, xiii.

Sully (J.), Les illusions des sens et de Vesprit.

Domet de Vorges, La perception et la philosophie thomiste.

Helmholtz, Optique physiologique.

A. Michotte, Les signes régionaux.

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