SENS COMMUN ET BON SENS
duelle, susceptible de degrés variés et, en fait, plus ou moins développée dans les différents esprits. C'est l'aptitude à bien juger, à discerner le vrai du faux dans les cas particuliers. C'est ainsi que Nicole l'a compris, car il dit dans la Logique de Port-Royal : « Il n'y a rien de plus estimable que le bon sens et la justesse de l'esprit dans le discernement du vrai et du faux... Il est étrange combien c'est une qualité rare que cette exactitude de jugement. On ne rencontre partout que des esprits faux, qui n'ont presque aucun discernement de la vérité... Il n'y a point d'absurdités si insupportables qui ne trouvent des approbateurs... et les plus ridicules sottises toujours des esprits auxquels elles sont proportionnées » {Premier discours.)
Descartes semble dire le contraire : « Le bon sens est la chose du monde la mieux partagée (^) ; car chacun pense en être si bien pourvu que ceux mêmes qui sont les plus difficiles à contenter en toute autre chose n'ont point coutume d'en désirer plus qu'ils en ont... La puissance de bien juger et distinguer le vrai d'avec le faux, qui est proprement ce qu'on nomme le bon sens ou la raison, est naturellement égale en tous les hommes C^). »
On a conciUé ces deux opinions, en apparence contradictoires, en disant que Nicole parle de la raison déformée par un mauvais usage, tandis que Descartes a en vue la raison native, avant tout exercice. Ce qui parait incontestable c'est que des esprits, également justes à l'origine, peuvent grandement différer dans la suite, selon l'emploi qu'ils font de leur raison. La méthode a une influence décisive sur le développement intellectuel, comme l'ajoute Descartes un peu plus loin : « Ce n'est pas tout d'avoir l'esprit bon, mais le principal est de l'apphquer bien. « Il semble cependant que Descartes exagère l'importance de la méthode en affirmant que l'inégalité des esprits tient uniquement à la différence des méthodes employées. Les faits prouvent contre Descartes que les aptitudes naturelles ne sont pas identiques chez tous : les esprits ne sont pas tous également bien doués. Il n'y a d'ailleurs que les bons esprits à savoir tirer profit d'une bonne méthode.
Ce qui est égal, chez tous les hommes, c'est le sens commun, c'est-àdire la raison spontanée, la faculté des premiers principes. Mais si l'on identifie le bon sens avec la faculté « de bien juger et de distinguer le :vrai d'avec le faux », comme nous l'avons fait avec Descartes, il n'est [pas vrai que cette faculté soit « la chose du monde la mieux partagée » ini égale chez tous.
(^) La Rochefoucauld a dit équivalemment : « Tout le monde se plaint de sa mémoire, personne de son jugement. » {Maximes, 89. Cf supra, p. 268, n. 2.) {') Discours de la Méthode, première partie.
288 PRINCIPE d'identité et ses dérivés (158-159)
§ A. — VÉRITÉS PREMIÈRES '^ 158. — DÉFINITION ET CLASSinCATION
A) Définition : ce sont des jugements portant sur des rapports nécessaires, universels, évidents par eux-mêmes. « On ne doit considérer comme vérités premières, dit Leibniz, que les vérités qui n'ont pas besoin de démonstration », puisqu'elles servent à démontrer les autres. On n'entend pas ici par vérités premières celles que l'on aperçoit immédiatement, vg. vérité de notre existence, mais celles qui tiennent sous leur dépendance toutes les autres vérités : c'est pour cela qu'elles peuvent servir de principes directeurs de la connaissance.
B) Classification : on distingue dans l'ordre :
I. — Logique : les principes d'identité, — de contradiction, — du tiers exclu.
II. — 3Iétaphysique : les principes de raison suffisante, — de causalité, — de substance, — des lois, — de finalité.
III. — Moral : les principes de l'obligation morale, — de la distinctioa du bien et du mal, — de la responsabilité, etc. (Cf, Morale),