B. — PRINCIPE DE FINALITÉ
I. — Formules : A) Aristote : la cause de ce qui arrive n'est pas seulement l'activité efficiente de l'agent, c'est encore et même acant tout la fin qu'il se propose, s'il est intelligent, ou qui lui est fixée par la nature, s'il est dénué de raison, parce que c'est la fin qui fait agir la cause efficiente (§ A, III). Le principe de causalité : « Tout ce qui arrive a une cause », implique donc le principe de finalité qu'on peut formuler : « Tout se fait en vue d'une fin » ou, avec Aristote, « Rien en vain » Ouô£v u.àrr,v. Si rien n'arrive sans cause efficiente, il faut donc ajouter : rien n'arrive sans cause finale. Les formules sont analogues, car les principes sont corrélatifs : de même que tout vient d'une cause, tout va vers un but {^).
B) Bossuet : « Tout ce qui montre de l'ordre, des proportions bien prises et des moyens propres à faire de certains effets, montre aussi une fin expresse, par conséquent un dessein formé, une intelligence réglée et un art parfait (^) ». On peut la résumer ainsi : « Tout ce qui est ordonné suppose une intelligence et un but ».
Critique : ce principe n'affirme pas qu'il y a des causes finales, mais seulement que, partout où il y a de l'ordre il y a finalité ; ce qui est évident, car l'idée d'ordre, c'est-à-dire l'adaptation des moyens en vue d'un résultat, des parties en vue du tout, est corrélative de l'idée de fin. Ce principe est donc hypothétique ; il en présuppose un autre, catégorique, qui permette de décider s'il y a réellement des causes finales. C'est ce principe qui sera vraiment le principe de finalité.
C) Reid : « Les marques évidentes de l'intelligence et du dessein dans l'effet prouvent un dessein et une intelligence dans la cause (*) ».
(M Paul Janet, Les causes finales.
(•) RAVA13S0N, La philosophie en France au XIX^ siècle : «Tout ce qui arrive ne vient pas seulement de quelque part, mais va aussi quelque part. « § 36, p. 254, 2« édit.
(') De la cinnaissance de Dieu... eh. iv, § 1.
(*) Essais sur les facultés intellectuelles de T/iomme, Essai VI, eh. vi, p. 146 (Éd. JouF- FHOY, T. V, 1829).
Critique : a) Ainsi formulé, ce principe n'est qu'une appUcalion du principe de causalité à une certaine classe (Voïïcls. L'effet ayant sa raison dans la cause, ce qu'il y a d'intelligence dans l'effet a sa raison dans l'intelligence de la cause. Il n'est donc ni universel, ni proprement final. — b) On peut le formuler autrement : « Un effet produit en vue d'une fin suppose nécessairement une cause intelligente ». C'est sur cette formule qu'est fondée la preuve de l'existence de Dieu dite des causes finales (Cf. Théodicée) ; mais alors il revient à la formule de Bossuet ; il est par conséquent hypothétique. Ce principe est Vindice qui sert à découvrir ; Vexistence, le fait de la finalité dans tel ou tel cas, mais il n'affirme pas que tout ce qui arrive doit avoir une fin.
D) Paul Janet (^) : selon lui, notre raison affirme seulement que \ « V accord de plusieurs phénomènes, liés ensemble avec un phénomène I futur déterminé, suppose une cause où ce phénomène futur est idéalement représenté », c'est-à-dire une fin. La finalité n'est alors qu'un attribut propre à certaines combinaisons de phénomènes, aux phénomènes organisés, dans lesquels est visible l'accord des parties avec le tout et du présent avec le futur.
Critique : mais, ainsi entendu, ce principe n'est plus un principe premier, car il n'est pas universel. Or c'est une tendance spontanée de la raison de croire à la fînaUté universelle. Ce qui le prouve, c'est que l'application du principe de finalité est aussi naturelle à l'enfant que celle du principe de causalité ; il ne demande pas seulement : qui a fait ceci, cela ? mais encore : pourquoi ceci, cela ? La formule primitive, vraie de la finalité est donc bien : Bien en vain (Aristote) ou « Tout a un but » (Jouffroy).
IL — Origine ; il vient de l'expérience interne interprétée par la raison : de la notion concrète fournie par la conscience (§ A, IV.) l'intelligence dégage la notion abstraite et générale de fin. — Puis la raison, comparant l'idée de : « ce qui arrive », de « ce qui se fait », saisit le rapport nécessaire qui les unit et formule le principe : « Tout ce qui arrive a une fin » ou «Tout se fait en vue d'une fin. » i III. — Applications aux sciences (Cf. 185, II, D).
I. — Adversaires : a) Dans l'Antiquité, les Épicuriens, dont Lucrèce l'est fait l'éloquent interprète. — b) Dans les temps modernes, F. Bacon i discrédité les causes finales ; elles peuvent servir, d'après lui, en thêoogie et en morale, mais ne servent à rien dans la philosophie naturelle.
(M Les causes finales, L. I, ch. i.
— Pour Descartes, elles sont impénétrables. — c) Certains savants contemporains, spécialement les Èvolutionnistes, comme Lamarck, Darwin, Spencer, H^ckel, Huxley, en nient l'existence. II. ■ — Objections : la recherche des causes finales serait :
A) Impossible : c'est l'opinion de Descartes : « ... tout ce genre de causes, qu'on a coutume de tirer de la fin, n'est d'aucun usage dans les choses physiques ou naturelles ; car il ne me semble pas que je puisse sans témérité rechercher et entreprendre de découvrir les fins impénétrables de Dieu (^). » C'est l'abus, que l'ancienne physique faisait des causes finales, en les déterminant arbitrairement a priori, qui aura dégoûté Descartes de leur recherche.
Réponse : les découvertes faites dans les sciences naturelles, à la lumière de la finalité, ont donné un éclatant démenti à la parole de Descartes (Cf. injra^ D). Sans doute, souvent la finahté externe des êtres nous est inconnue ; nous voyons bien, vg. que tous les organes de tel insecte ont pour but sa conservation (= finalité interne) ; mais à quoi sert cet insecte ? Cette ignorance ne prouve pas la non-existence de la cause finale, mais simplement les bornes de notre esprit, car les progrès de la science viennent chaque jour confirmer la vérité du principe de finahté. Elle ne nous empêche pas d'affirmer avec certitude que les yeux sont faits pour voir, les ailes pour voler, etc.
B) Dangereuse : car la préoccupation de la finahté nuit à l'impartiahté de l'observateur et conduit à une multitude d'erreurs : vg. on a affirmé que la terre était le centre du monde, parce que l'homme était roi de la création.
Réponse : sans doute, la détermination a priori de la finalité mène à l'erreur. C'est l'emploi abusif d'une bonne chose. Est-ce un motif pour le proscrire absolument ? Lorsqu'on va des faits aux causes finales et non des causes finales aux faits, c'est-à-dire lorsqu'on s'appuie sur Tobservation, la recherche de la finalité est sans danger.
C) Inutile : les Épicuriens et les Èvolutionnistes prétendent que les causes efficientes suffisent à tout expliquer. L'oiseau, disent-ils, n'a pas des ailes pour voler, mais il vole parce qu'û a des ailes.
Réponse : l'expUcation d'un fait par la causahté n'exclut pas la finahté. Sans doute l'oiseau vole parce qu'il a des ailes, mais pourquoi a-t-il des ailes, sinon pour voler ? Le vol de l'oiseau est un résultat (il vole parce qu'il a des ailes), mais c'est aussi un but (il a des ailes pour voler. Cf. 184, A, III).
(M Méditation quatrième, n. 5. — Voici la raison qu'il donne : «... Sachant déjà que ma nature est extrêmement faible et limitée, et que celle de Dieu, au contraire, est immense, incompréhensible et infinie, je n'ai plus de peine à reconnaître qu'il y a une infinité de choses en sa puissance, desquelles les causes surpassent la portée de mon esprit et cette seule raison est suffisante. »
Instance : les adversaires insistent. L'existence des ailes s'explique sans qu'il soit besoin de recourir à Vidée préalable du vol. Les Darwinistes prétendent rendre raison de la finalité apparente des êtres vivants par la concurrence vitale et la sélection naturelle. Dans la lutte pour la vie, les plus faibles périssent ; ceux qui se sont adaptés aux exigences du milieu subsistent et transmettent leur organisation à leurs descendants.
Réponse : cette hypothèse, même en concédant qu'elle explique la survivance des plus aptes, n'expliquerait pas Vorigine des adaptations. Cette origine est due : soit au hasard ; mais qui expliquera cette coïncidence merveilleuse et constante de tant de causes aveugles ? — soit à une loi vitale, en vertu de laquelle les êtres vivants tendent à s'adapter aux conditions d'existence ; mais cette loi de la vie nous la nommons loi de finalité.
D) Stérile. — Réponse : 1° Il suffit de rappeler que des savants de premier ordre, comme Kepler, Newton, Cuvier, etc., furent d'un avis opposé.
20 Les faits d'ailleurs attestent les services rendus par les causes finales aux sciences :
a) Naturelles : tout être vivant est conçu comme un système de moyens et de fins. C'est en appliquant le principe de fînahté que Cuvier a fait la belle découverte de la corrélation des organes^ ce qui lui a permis de reconstituer, à l'aide de quelques os fossiles, l'organisme tout entier d'animaux disparus.
b) Morales : en Psychologie, les facultés et les actes de l'âme ne s'expliquent que par la finalité : vg. l'intelhgence est faite pour connaître le vrai ; dans nos actes raisonnables, la conscience nous atteste que nous poursuivons un but. — En Ethique : l'idée du bien n'est qu'une forme de l'idée de fin : Bonum habet rationem finis. (S. Thomas). La fin d'un être est son bien propre : il a toute sa perfection quand il a atteint sa fin dernière.
c) Métaphysiques : l'existence de Dieu et sa Providence, l'immortalité de l'âme sont fondées sur le principe de finalité. Les anciens, spécialement Socrate et Platon, ne cessent de nous montrer dans l'ordre du monde, dans l'organisation admirable de notre corps et dans l'harmonie de nos facultés, la sagesse infinie du « divin Géomètre ». — Cicéron dans le De natura deorum, et Fénelon, dans le Traité de Vexistence de Dieu, ont fort bien développé la preuve de l'existence de Dieu basée sur les causes finales. En examinant les tendances de l'âme, je vois qu'elle est apte à connaître, à aimer le vrai, le bien et le beau infinis, éternels ; j'en conclus qu'elle est faite pour ce qui est immortel, qu'elle ne meurt pas avec le corps. — Seul, parmi les grands métaphysiciens. Descartes a néghgé les causes finales : c'est qu'il procède a priori et construit le monde d'après ses idées claires. — Mais Platon, Aristote, S. Thomas,