ANALYSE DE L'ACTE VOLONTAIRE ET LIBRE
A) Côté négatif : dès qu'une image a surgi dans la conscience de l'animal, celui-ci, incapable de résister, la réalise aussitôt. Mais l'homme a le pouvoir de se rendre compte de ses désirs spontanés et de ses représentations. Cette réflexion a pour résultat de comprimer les mouvements qu'ils tendent naturellement à réaliser. Alors l'homme peut se poser cette question inconnue à l'animal : « Le ferai-je ou ne le ferai-je pas ? » La volonté se révèle donc d'abord comme une faculté d' inhibition, d'arrêt : elle suspend ou modère le mouvement que tout désir et toute idée tendent à provoquer, les soumet à un contrôle qui réprimera leur élan ou ne leur donnera libre carrière qu'à bon escient. Lutte critique, dans laquelle l'homme apparaît comme l'arbitre de ses désirs.
B) Côté positif : la volonté est encore et surtout une puissance d'initiative^ et c'est là son aspect positif. Quelle est la nature de cette puissance d'initiative ? Pour s'en rendre compte, il n'y a qu'à prendre un de ses actes et à l'analyser dans les différentes phases de son évolution. Prenons l'exemple classique. Un ami m'a confié une somme considérable. Il vient à mourir subitement. Personne ne sait que j'ai en dépôt une part de l'héritage. En outre, je suis dans le besoin. Rendrai-je le dépôt ? J'hésite un moment, partagé entre le devoir et l'intérêt. Mais bientôt la voix de la conscience l'emporte : je juge que je dois restituer le dépôt ; je m'y décide et je le rends. Si nous analysons cet exemple ou un autre analogue, nous y trouvons trois phases successives :
L — Délibération intellectuelle : elle est elle-même un acte complexe qui comprend plusieurs moments :
1» Conception de deux actes contraires, de deux alternatives, entre lesquelles il faut choisir : rendrai-je le dépôt ou le conserverai- je ? — U advertence est une condition nécessaire de l'acte volontaire : Nil volitum nisi prœcognitum.
2o Conception des raisons pour ou contre les actes qui sont l'objet de la déhbération. On les divise en deux catégories : a) Les motifs : ce sont les raisons d'ordre intellectuel : vg. l'idée du devoir, de l'intérêt. — b) Les mobiles : ce sont les raisons d'ordre sensible, les impulsions de la sensibihté : vg. telle action nous choque, nous répugne ; telle autre nous agrée, flatte notre amour-propre, répond à nos secrètes sympathies. Il est de mon devoir de rendre le dépôt, parce que c'est le bien d'autrui ; mais il me serait bien agréable de le garder pour soulager ma misère, etc. Chaque alternative possible amène à sa suite tout un cortège de motifs et de mobiles. Ces motifs et ces mobiles agissent sur la volonté et cherchent à l'entraîner chacun dans leur sens.
30 Examen, comparaison : à peine ces motifs et mobiles sont -ils
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mis en présence que l'âme les compare, les pèse, les évalue ; c'est la délibération proprement dite, l'acte par lequel l'esprit apprécie les motifs d'action. Elle peut durer plus ou moins longtemps, selon l'importance du parti à prendre. Elle se fait quelquefois avec une telle rapidité que l'acte volontaire a l'apparence de la spontanéité.
40 Jugement : après avoir examiné les motifs d'action, l'esprit reconnaît la supériorité qu'a chacun d'eux à un point de vue particulier : vg. je juge qu'il me serait plus avantageux immédiatement de conserver l'argent pour subvenir à mes pressants besoins ; mais je juge aussi que le devoir m'oblige à le restituer sans retard. La délibération est terminée par ces jugements pratiques sur la valeur respective des motifs et des mobiles.
II. — Détermination {décision, choix, résolution, volition) : elle suit la délibération et constitue Vessence même de l'acte volontaire. Elle consiste à choisir entre les différentes alternatives, à opter pour l'une d'elles. La volonté prononce à la fois un i>eto et un fiât ; un veto par lequel elle empêche tous les autres possibles de se réahser ; un fiât par lequel elle fait que le possible choisi se réaUse, en vertu même de son choix : vg. je rendrai le dépôt.
III. — Exécution : c'est la réahsation extérieure de l'acte intérieur, de la décision prise par la volonté : je prends l'argent du dépôt et je vais le rendre aux héritiers. Ordinairement l'exécution suit la résolution et la traduit extérieurement. Mais il n'est pas nécessaire pour qu'il y ait acte volontaire que la détermination soit exécutée, parce que cette exécution peut être entravée par des circonstances qui ne dépendent pas de nous : vg. si je meurs subitement après m'être résolu à restituer le dépôt. L'acte volontaire a été complet et j'en ai tout le mérite. Cependant l'acte volontaire suppose toujours un effort, un mouvement intérieur pour réaliser la détermination choisie. C'est la marque de la résolution réelle, de la volition vraie, qui sert à la distinguer de la simple velléité, car cet effort est toujours en notre pouvoir, tandis que l'exécution en est parfois indépendante.
Remarques : I. — Primum in intentione (ici, rendre le dépôt) est ultimum in executione (sa restitution). Cf. 184, § A, III.
IL — '- On réserve ordinairement le nom d'acte à la détermination de la volonté, à ce qui est intérieur, et celui à^action à l'exécution, à ce qui est extérieur.