B. — OPINION DE CONDILLAC ET DES SENSU ALISTES
La volition est un désir : on veut quand de plusieurs désirs, en conflit dans l'àme, l'un l'emporte et entraîne l'action. La volition est donc un désir prédominant, absolu (168) {^).
Critique : il y a sans doute des rapports entre le désir et la volonté ; mais ces relations étroites ne détruisent pas les différences radicales qui les distinguent.
I. — ■ Rapports : 1° Dans le langage courant, on dit souvent je voudrais pour signifier un simple désir.
(') Éthique, II» Partie, Proposition 49 ^ Dans le corollaire de cette proposition, Spinoza identifie la volonté et l'intelligence : » La volonté et l'entendement sont une seule et même chose. »
(') Traité des sensations, Part. I, Ch. III.
362 NATURE DE l'aCTE VOLONTAIRE : CONDILLAC (197)
2° Le désir et la volonté sont tous deux des modes de l'activité psychologique et tendent à des fins.
3° Tout désir sollicite la volonté et toute volition est précédée d'un désir (10, I), car, si l'idée d'un acte à réaliser n'est pas en harmonie avec nos inclinations, elle traverse l'âme sans stimuler la volonté. De là vient que la volonté n'est jamais plus énergique que lorsqu'elle est secondée par un vif désir.
IL — Différences (^) : la volition et le désir diffèrent par leurs :
1° Caractères : le désir est fatal, comme l'inchnation dont il est la forme apparente. Il s'élève souvent en nous sans nous ; il prévient l'advertence de l'intelligence et le consentement de la volonté. — La volonté est libre : la volition est en nous par nous. Il dépend d'elle de céder ou de résister au désir. Les désirs coupables sont les désirs consentis ou provoqués par la volonté. C'est la différence fondamentale.
2° Objets : a) nous ne voulons que ce qui nous parait possible (bien qu'il puisse être impossible en réalité) ; — nous désirons même V impossible pour nous (quoique possible en soi) : vg. voler dans les airs.
b) Nous ne pouvons vouloir que ce qui dépend de nous ; — nous désirons des choses indépendantes de nous : vg. gagner à une loterie.
c) Nous ne pouvons vouloir la fin sans les moyens ; — nous désirons la fin sans les moyens : vg. la santé sans le remède amer.
d) On peut désirer sans vouloir : vg. désirer se venger et ne pas vouloir le faire.
3° Conditions : la volonté a pour condition nécessaire la réflexion : elle est éclairée ; le désir devance la réflexion : il est spontané., irréfléchi^ aveugle. Aussi le même homme peut éprouver au même moment des désirs contradictoires, tandis qu'il ne peut prendre en même temps deux déterminations opposées.
4° Effets : plus un homme se laisse aller au cours de ses désirs, moins il se possède, moins il a de personnalité. « Le désir, a dit Cousin, est si peu la volonté qu'il l'abolit. » — Au contraire, plus un homme veut énergiquement, et plus sa personnahté s'affirme et s'accentue.
5° "Relations : ils diffèrent jusque dans leurs rapports. Si on peut désirer sans vouloir (vg. désirer une friandise et ne pas vouloir la prendre), on ne peut vouloir sans désirer. En effet « toute volonté suppose une fin, toute fin suppose la notion d'un objet comme bien, et toute notion de bien suppose dans le sujet le sentiment que l'objet est désirable » {^).
C) Aristote, Elhic. Nicom. L. III, C. iv, v. Magn. moi'alium, L. I, C. xvii. — Locke, Essai sur l'entendement humain, L. II, C. xxi. — Reid, Essais sur les facultés actives de l'homme, Essai II, Ch. i. — Maine de Biran, Œuvres inédites, T. III, p. 479 et seq. — Cousin, Du vrai, du beau et du bien, Ch. xviii. — Rabier, Psychologie, Ch. xxxviii.
{') Rabier, Psychologie, Ch. xxxviii, p. 529, n. 1.