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DE LA FORCE

Objection : les faits du monde physique ne sont que les formes successives d'une même énergie. Cette énergie, malgré ses transformations variées, se retrouve toujours en quantité rigoureusement constante, car dans la nature rien ne se perd et rien ne se crée. Les phénomènes physiques, si divers qu'ils soient en apparence, sont tous au fond identiques : ils se ramènent au mouvement. C'est pourquoi ils sont enchaînés les uns aux autres. — Mais s'il y a continuité entre les différentes forces physiques, il doit y avoir enchaînement entre celles-ci et les forces vitales, car natiira non facit saltiim. La vie ne peut donc être que le résultat de transformations plus compliquées des forces physicochimiques. — De même, il ne saurait y avoir discontinuité entre la vie et la pensée. Les phénomènes psychologiques ne sont qu'une évolution plus complexe de l'énergie nerveuse. Donc tous les phénomènes, qu'ils soient physiques, biologiques ou psychologiques, ne sont que des modes variés d'une même énergie qui subsiste, en quantité immuable, au milieu de ses transformations multiples. « L'état du monde entier, dit du Bois- Reymond, y compris celui d'un cerveau quelconque, est à chaque instant le résultat mécanique absolu de son état précédent, et la cause mécanique absolue de son état dans l'instant suivant... Le monde est une machine et, dans une machine, il n'y a pas de place pour la liberté » (^).

(M Les sept énigmes du monde (Revue philosoph., févr. 188-2, T. I, p. 180-184).

En effet, si la liberté existait, elle produirait, à son gré, des mouvements qui seraient, par rapport aux mouvements antécédents, quelque chose d'absolument nouveau, au lieu d'en être la transformation et la conséquence nécessaires. C'est impossible, car ce serait admettre que la volonté introduit dans le monde une quantité de force nouvelle ; et, si petite qu'on la suppose, ce serait aller contre le principe de la conservation de l'énergie en quantité constante.

Bref, la science démontre a priori et vérifie a posteriori la loi de la conservation de la force. Or cette loi serait violée si la volonté pouvait produire des mouvements (vg. lever le bras) qui ne soient pas la conséquence nécessaire de phénomènes antécédents.

Réponse : I. — La Mécanique prouve cette loi a priori et i?i abstracto, en supposat7t des éléments inertes, c'est-à-dire incapables de produire du mouvement ou de modifier le mouvement reçu, et formant un système fermé, c'est-à-dire dans lequel aucune action étrangère n'intervient, dans la suite, après la première impulsion donnée. Mais cette démonstration abstraite laisse irrésolue la question de savoir si les êtres vivants sont inertes et si aucune action du dehors n'intervient dans le monde matériel.

II. — a) Dans le domaine de la Physique et de la Chimie^ la loi a pu être vérifiée expérimentalement. Mais, même dans ce monde inorganique, la vérification n'a été (in' approximative Q-).

h) Dans le domaine biologique la vérification est impossible, parce que l'être vivant n'est jamais semblable à lui-même : tantôt il acquiert quelque chose qui lui manque, tantôt il perd quelque chose qu'il possède. C'est un flux et un reflux continuels. Pour que la vérification fût possible dans le monde organique, il faudrait pouvoir « mesurer un nombre infiniment grand d'infiniment petits » (^. Boutroux constate aussi, après Rabier, cette impossibilité et l'étend même au monde inorganique : « L'ensemble de ces démonstrations parait dépasser invinciblement la portée de l'expérience... Comment prouver que nulle part les phénomènes physiques ne sont détournés du cours qui leur est propre par une intervention supérieure ? » {^). On ne peut donc démontrer par l'expérience que la volonté ne crée pas les mouvements qu'elle imprime aux organes.

(') « Les lois physiques et chimiques les pliis élémentaires et les plus générales énoncent des rapports entre des choses tellement hétérogènes, qu'il est impossible de dire que le conséquent soit proportionnel à l'antécédent et en résulte, à ce titre, comme l'effet résulte de la cause... La quantité d'action phy.>ique peut augmenter ou diminuer dans l'univers ou dans des portions de l'univers. » (E. Boutroux, De la contingence des lois de la nature, ch. V, Des corps, p. 74 (3« Édit.). — Cf. G. Sortais, La Providence et le miracle devant la science moderne, p. 53-62.

(') Rabier, Psychologie, Ch. xxxix, p. 543.

(') Boutroux, Op. cit., Ch. vi, p. 85.

La loi de la conservation de la force n'est incontestable que dans l'ordre abstrait. Dans le domaine concret de l'expérience, elle se vérifie, non pas rigoureusement, mais jusqu'à une certaine limite d'approximation pour les phénomènes mécaniques et physico-chimiques. La vérification est impossible pour les phénomènes biologiques. Quand même cette vérification serait faite un jour, et d'une façon rigoureuse, ce serait une hypothèse gratuite de transporter à l'activité volontaire une loi qui régit les forces matérielles et organiques, car les phénomènes psychologiques sont irréductibles aux phénomènes physiques et physiologiques. « Toutes les forces vives qui s'échangent entre ces quatre domaines (domaines de la mécanique, de la physique, de la chimie et de la biologie), dit fort bien Mgr d'HuLST, appartiennent à un réservoir commun qui est le monde de la matière. Au-dessus il y a le monde de l'esprit. Non seulement il n'est pas nécessaire qu'il soit régi par les mêmes lois que le monde des corps, mais il serait bien extraordinaire qu'étant de nature différente, il n'eût pas ses lois propres (^). »

II. — Instance : mais on insiste en disant : alors il faut que la volonté crée elle-même une énergie nouvelle ; son action serait dans ce cas un commencement absolu, puisqu'elle ne résulterait pas nécessairement des antécédents posés. Or l'introduction de ces énergies nouvelles par les différentes volontés humaines bouleverserait l'ordre de l'univers et empêcherait toute précision scientifique.

Réplique : i°) Il n'est pas nécessaire de supposer que la volonté crée l'énergie de toutes pièces. On peut admettre que le Créateur a donné à chaque volonté une certaine somme d'énergie qu'elle peut dépenser à son gré et communiquer au monde des corps {^). Cette action motrice des esprits ne consisterait donc pas à créer une force nouvelle, mais à dégager une force préexistante. La volonté trouve d'ailleurs emmagasinée dans le cerveau la force corporelle nécessaire à l'exécution de ses déterminations ; elle n'a qu'à la mettre en jeu et à la diriger dans le sens qui lui convient.

2o) Pour que l'ordre de l'univers fût bouleversé par l'introduction de ces forces nouvelles, il faudrait que Dieu ne les ait pas prévues ni fait rentrer dans l'harmonie générale du monde. Or cette hypothèse répugne à la sagesse infinie de Dieu.

30) La dernière partie de l'instance peut se formuler ainsi : si la volonté libre était une source d'énergie nouvelle, les prévisions de la science seraient impossibles ou troublées; or, de fait, elles ne le sont pas ; c'est donc la preuve que cette source d'énergie n'existe pas. On peut

(') M. d'Hulst, Conférences de Noire-Dame, 1891, note 27, p. 396-397.

(==) FoNSEGRiVE, Essai sur le libre arbitre, II« P., L. III, ch. 11, p. 510, Paris, If

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