B. — L^ LIBERTÉ ET LE PRINCIPE DE CAUSALITÉ
On objecte ensuite que la hberté est en opposition avec certains principes de la science, comme le principe de causalité et le principe de la conservation de Vénergie.
I. — Objection : c'est un argument que Kant tire du déterminisme de la nature C^). L'esprit humain croit spontanément que tout ce qui arrive a une cause et la science constate que tout se tient dans la nature. Tous les phénomènes sont rehés entre eux par des rapports nécessaires et forment des séries réguhères, où chacun d'eux est appelé par ceux qui le précèdent et appelle à son tour ceux qui le suivent (^). De la sorte, le phénomène conséquent trouve sa condition nécessaire et suffisante dans le phénomène antécédent. Il n'y a pas de solution de continuité : ce serait admettre, contrairement au principe de causalité, un fait sans cause. Or l'acte libre est, par définition, un phénomène qui ne résulte pas nécessairement des antécédents posés ; il suppose donc une solution de continuité dans l'enchaînement des phénomènes naturels et constitue un « commencement absolu », un véritable « miracle ». L'accepter est impossible, car c'est se mettre en contradiction avec le déterminisme universel, c'est faire de l'homme « un empire dans un empire » en le plaçant en dehors et au-dessus de la loi de causalité qui régit toute la nature.
Réponse : cette objection renferme une pétition de principe et repose sur une fausse notion de la causalité. Elle n'admet en effet, comme
(M Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, II'' P., ch. ii, § IX, p. 242-243. (') Critique de la raison pure, Trad. Tissot, T. II, n. 530 et suiv. (') Lachelier, Fondement de l'induction, p. 11-12, Paris, 1896».
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possible, qu'une seule espèce de cause, la cause unilalérale, c'est-à-dire déterminée à produire un effet unique. Assurément cette conception s'applique parfaitement aux phénomènes du monde physique, qui sont régis par le principe d' uniformité de la nature : Dans les mêmes circonstances les mêmes causes produisent les mêmes effets. Mais de quel droit l'étendre aux faits de l'ordre moral ? C'est commettre une pétition de principe, car c'est supposer ce qui est précisément en question, à savoir s'il n'y a qu'une conception possible de la causalité, la conception unilatérale. Or la conscience nous atteste que la volonté est une cause bilatérale, c'est-à-dire indéterminée, enveloppant en puissance deux effets contraires. Son témoignage est d'autant plus recevable que la causalité interne est la seule que nous connaissions directement.
D'ailleurs, dans les deux hypothèses, le principe de causalité reste intact, car il exige simplement qu'il n'y ait pas de changement sans cause assignable, faisant abstraction de la question de savoir si le changement provient d'une activité fatale comme celle des agents physiques ou d'une activité libre comme celle de la volonté. La hberté n'est donc pas incompatible avec le principe de causalité. Ce qui est vrai, c'est qu'elle n'est pas régie par le principe d'uniformité de la nature que l'objection confond avec le principe de causalité.
Les savants conçoivent la cause physique comme un phénomène passager, qui est l'antécédent nécessaire et suffisant d'un autre phénomène. La causalité vraie, au sens complet du mot, telle que nous la révèle la conscience, est une substance, douée d'une énergie permanente, qui est en quelque sorte transcendante par rapport aux phénomènes psychologiques qu'elle produit (183, § A, IV). La volonté est une cause de ce genre : pour n'être pas, comme les causes physiques, un des anneaux de la série phénoménale, elle n'en est que plus cause. C'est donc à tort que l'objection voit dans l'acte libre un fait sans cause, un commencement absolu, un miracle, car c'est à lui que le principe de causahté s'applique plus pleinement.
IL ^ — Instance : Kant insiste : si l'on admet la possibilité d'actes libres, c'est-à-dire la possibilité d'une solution de continuité dans les phénomènes naturels, la science devient impossible faute de fixité dans son objet, dans ses lois.
■ Réplique : 1° Les lois scientifiques sont, comme le principe d'uniformité, conditionnelles et non absolues, Jujpothétiques et ?ion catégoriques : elles affirment des rapports invariables entre tels antécédents et tels conséquents, si les circonstances et l'antécédent restent les mêmes. Mais qu'une cause quelconque, libre ou fatale, intervienne et modifie les circonstances et l'antécédent, l'effet sera modifié, mais la loi ne sera pas violée, car il serait absurde que, la cause changeant, l'effet restât le même. Autant vaudrait dire que la loi de la pesanteur est violée quand je lance
en l'air un ballon et que je l'empêche de tomber à terre en le relançant de nouveau.
2») Quand le savant veut établir une loi, il étudie les phénomènes en écartant les cas où des causes étrangères peuvent troubler ses observations. Que ces causes soient hbres ou fatales, peu importe, car il fait abstraction des cas où intervient leur influence perturbatrice.
III. — Solution de Kant : la liberté nouménale. — Kant a lui-même essayé de répondre à l'objection qu'il a posée. D'une part le principe de causahté, condition nécessaire de la science, imphque le déterminisme ; d'autre part le devoir postule le hbre arbitre. Comment lever cette aïitinoinie ? Kant distingue le monde phénoménal et le monde nouménal (^).
Dans le monde des phénomènes, des apparences, il n'y a pas place pour la hberté, parce que l'intelhgence, pour connaître, doit enchaîner les choses les unes aux autres. Le monde des noumènes, c'est-à-dire des choses en soi, des réahtés, n'est pas atteint par la pensée et dès lors reste absolument en dehors de la loi du déterminisme. Il y a deux vies pour l'homme : la vie hors du temps et la vie dans le temps. Uhoynmephénomène, dont la vie s'écoule dans le temps, est déterminé ; Vhommenoumène, l'homme éternel, dont l'existence est en dehors du temps et de l'espace, jouit d'une hberté complète. D'après Kant, l'homme actuel n'est qu'une série de phénomènes. Mais il y a eu pour lui avant, il y a pendant, il y aura après cette existence phénoménale, une autre existence, l'existence nouménale. Il n'était pas avant sa naissance, il ne sera plus après sa mort une série de phénomènes. Le fond de son être échappe donc à l'existence phénoménale, au temps, par conséquent au déterminisme. Avant de naître à la vie phénoménale, il a fait un libre effort. C'est cet acte libre fondamental qui se reflète sur toute son existence phénoménale, et lui donne sa valeur morale. A la mort, l'homme est donc moralement le même qu'au moment de sa naissance. Telle est la théorie de la hberté dans le Criticisme (^).
Critique : 1°) Nous avons montré ci-dessus que le hbre arbitre n'est pas incompatible avec le principe de causahté. Quand un acte libre inter\'ient dans la série des phénomènes psychologiques, sa cause sans doute n'est pas dans cette série phénoménale ; il en a une cependant et
(') Critique delà raison pure, t. II, n. 606, 641, 645 et suiv.
(') Le Néo-crilicisme, dont Renouvier est l'un des fondateurs et qui réduit tout au ■pJiénoménisnw, prétend que le libre arbitre et la nécessité sont l'un et l'autre indémontrables. Il faut choisir entre la croyance à l'un ou la croyance à l'autre. Pour se guider dans ce choix, Renotivier s'approprie le dilentme de Lequier et conclut en faveur de la liberté, parce que c'est elle qui exige la moindre dépense de croyance et donne le plus grand résultat, car elle est le fondement de la science, comme de la morale. Pour l'exposition et la réfutation du dilemme de Lequier. Ci. Foxsegrive, Éléments de philosophie: Métaphysique : VI«. Leçon.
c'est la volonté, qui, pour être indépendante des phénomènes, n'en est que plus cause.
2°) La solution de Kant n'est pas satisfaisante. La liberté nouménale qu'il invente ne nous intéresse pas. Il ne nous importe pas d'être libres dans un monde inconnu, inaccessible à notre pensée. Mais nous vivons dans le monde que Kant appelle phénoménal. C'est dans ce monde que nous avons conscience d'être libres ; c'est donc une liberté capable de s'y exercer qu'il nous faut ; et c'eH précisément cette liberté que Kant nous dénie.
3°) La théorie de Kant est en contradiction avec les faits les plus incontestables. Pourquoi assumer la responsabihté de certains actes et rejeter la responsabilité de certains autres, si tous les actes de notre vie sont la conséquence fatale de l'acte intemporel de la liberté nouménale, c'est-à-dire sont nécessaires ? Si nous ne pouvons que subir le déterminisme de notre existence phénoménale, à quoi servent les préceptes de la morale, à quoi bon la loi du devoir ? Cette doctrine aboutit donc à la négation de toute morale.