LE DÉTERMINISME PHYSIQUE ET PHYSIOLOGIQUE
Aristote a dit que, pour être digne de louange ou de blâme, l'homme doit être le « principe et le père de ses actions » (^). Libre, l'homme est l'artisan de sa destinée. On conteste cette vérité et l'on prétend que la volonté est le produit nécessaire des circonstances physiques et des conditions de V organisme. C'est la thèse du déterminisme physique et physio-
(>) M. D'HuLST, Conférences de Noire Dame, 1891, 3« Conf. p. 132-133.
(») FoNSEGRiYE, Op. cit.,, 509. — Certains supposant que la loi de la conservation de la force est d'une rigueur absolue, ont tenté une conciliation directe. Cournot, Renouviek, DE S.mnt-Venant, Boussinesq, Delbœuf, de Tilly, etc. ont eu recours à des solutions mathématiques qui sont contestables. On peut en voir l'exposé et la critique, soit dans la note déjà citée de Mgr d'Hulst, soit avec plus d'ampleur, dans le livre intitulé : La liberté et la conservation de l'énergie, qui fut d'abord une thèse de doctorat, brillamment soutenue en Sorbonne p^ M. Couailhac. Ce dernier a cherché une solution nouvelle et originale dans une autre mrection, qui paraît meilleure. Il remarque que la pensée, qualité pure, est active. Or la cause, en agissant, demeure intacte, sans rien perdre de sa substance ou de son énergie. C'est pourquoi la pensée, en produisant des qualités, peut faire varier la direction du mouvement sans en accroître la force. C'est une question de qualité et non de quantité ; le principe de la^conservation de la force en quantité constante est donc sauvegardé.
{') Af/ViV £Îv«t y£VV7,T7jV Twv TrpâçECOV, waTTEO xai tÉxvwv. Éthique à ISicomaque, L. m, Ch. V," § 5. — Cf. Grande Morale, L. I, Ch. XI, § 1.
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logique, soutenue vg. par Gall {^), Cabanis {^), Broussais {^), Taine, MoLESCHOTT, Ses partisans redisent volontiers, soit avec Taine C), que « le vice et la vertu sont des produits comme le sucre et le vitriol », soit avec MoLESCHOTT (^), que « l'homme est la résultante de ses aïeux, de sa nourrice, du lieu, du moment, de l'air et du temps, du son, de la lumière, de son régime et de ses vêtements ; sa volonté est la conséquence nécessaire de toutes ces causes ; elle est liée à une loi de la nature que nous reconnaissons dans sa manifestation, comme la planète à sa marche et la plante au sol sur lequel elle croît »,
I. — Exposé : le déterminisme physique soutient que nos action 5 dépendent des circonstances physiques : vg. de la température, du climat, du régime, etc., bref, du milieu où se passe la vie.
II. — Réponse : ces circonstances extérieures peuvent suggérer à notre esprit certains motifs d'action et lui imprimer certaines tendances. Mais ces tendances, étant générales, ne peuvent expliquer les actes particuhers. D'ailleurs, tant que nous restons capables de concevoir des motifs opposés, il nous est possible de ne pas céder à la pression des circonstances physiques.
Remarque : même réponse s'il s'agit des circonstances tnorales comme Véducation, les exemples, les occasions, etc.
I. — Exposé : les actes des hommes ont leur raison dernière dans leur tempérament. Le tempérament c'est la constitution physique particulière à chaque individu d'après la prédominance de certains éléments organiques. On naît avec tel ou tel tempérament ; on le reçoit tout fait et on le subit. Le tempérament sanguin pousse à la colère et à la sensualité ; le bilieux à la haine et aux passions violentes ; le nerveux à l'inconstance ; le lymphatique à la mollesse, etc. Les actes de la volonté ne sont donc que l'expression fatale du tempérament.
(M Fonctions du cerceau, etc.
{^) Rapports du physique et du moral. Mais, dans une lettre à Fauriel, Cabanis finit par déclarer qu'il fallait de toute nécessité admettre un principe immatériel.
(^) Traité de l'irritation et de la folie.
(*) Taine a dit en parlant de l'homme : « C'est un animal. Sauf quelques minutes singulières, ses nerfs, son sang, ses instincts le mènent. La routine vient s'appliquer par-dessus, la nécessité fouette et la. bête avance. » (Histoire de la littérature ayiglaise). Il a dit encore : « Une civilisation, un peuple, un siècle sont des définitions qui se développent. L'homme est un théorème qui marche. » — Il tempéra, plus tard, ces excès.
(^) La circulation de la vie (Trad. Gazelles, T. II, p. 189).
II. — Réponse : 1° Le tempérament n'imprime ordinairement à la volonté qu'une impulsion générale, qui ne détermine pas les actions particulières. Un homme vigoureux, jouissant d'une parfaite santé, éprouve un vif besoin d'agir. Mais il pourra dépenser son activité en bien ou en m.al, se signaler par des actes de dévouement ou par des actes de violence.
2° Parfois cependant le tempérament pousse dans un sens déterminé : vg. à la colère, à la sensualité. Mais si le tempérament influe sur le moral, l'expérience constate aussi l'empire de la volonté sur le tempérament. On peut réagir contre les tendances de son tempérament et ainsi le modifier peu à peu : vg. s'exercer à la douceur pour vaincre la colère, dominer Timpressionnabilité pour arriver au calme et au sangfroid. L'histoire des âmes offre de beaux exemples de ces victoires morales, depuis SocRATE (^) jusqu'à Garcia Moreno {^).
L'influence de l'organisme et des circonstances physiques n'est pas contestable ; mais c'est une influence prédisposante et non pas nécessitante.
Remarque : on traiterait d'une façon analogue la question de l'influence des passions, des habitudes, du caractère sur les déterminations volontaires, mais en ajoutant que les passions, les habitudes et le caractère ne se sont développés qu'avec le concours de la volonté (^).
I. — Exposé : ce système affirme que nos vohtions sont nécessairement déterminées par le motif le plus fort. C'est, à vrai dire, la seule difficulté sérieuse contre la hberté, et c'est dans la doctrine de Leibniz qu'elle a trouvé son expression la plus nette. Leibniz s'appuie sur le principe de raison suffisante. On peut réduire sa théorie aux deux propositions suivantes : Pas de volition sans motif. — La volonté suit toujours le motif le meilleur.
En eft'et, la vohtion, comme tout le reste, doit avoir sa raison d'être ; et cette raison ne peut être que le motif, c'est-à-dire l'idée de l'acte à accomplir, de sa valeur morale ou utile. Une volition non motivée serait un acte irrationnel et dépourvu de morahté ; la volonté ne serait plus qu'une puissance aveugle et arbitraire. Donc sans motif pas de volition.
Il faut ajouter : la volonté suit toujours le motif le plus fort. On peut supposer trois cas. La volonté se trouvera en présence :
(•) Cf. XÉNOPHON, Entretiens mémorables de Socrate.
(») Cf. l'intéressante vie de Garcia Moreno, par le R. P. Berthe (Paris, Téqui). (*) Fouillée, Tempérament et caractère. — Marion, La solidarité morale, Première partie, chap. i, ii, m.
1° D'un seul motif ou de plusieurs motifs inclinant dans le même sens ; en ce cas, la volonté suivra nécessairement ce motif et ce sens.
20 Ou, bien de plusieurs motifs opposés, mais d'égale force ; alors la volonté, n'ayant aucune raison de suivre l'un plutôt que l'autre, restera indécise.
30 Ou bien de plusieurs motifs opposés, mais de force inégale ; alors le motif le plus fort déterminera nécessairement la volonté. Autrement, c'est-à-dire si la volonté suivait le motif le plus faible, le moins l'emporterait sur le plus, ce qui n'a pas sa raison d'être. La volonté ressemble donc à une balance ; les motifs sont les poids ; la volonté penche nécessairement du côté le plus lourd (').
Or malgré cela, Leibniz a la prétention de sauvegarder le libre arbitre : « Nous avons fait voir que la liberté, telle qu'on la demande dans les écoles théologiques, consiste dans V intelligence, qui enveloppe une connaissance distincte de l'objet de la déhbération ; dans la spontanéité avec laquelle nous nous déterminons ; et dans la contingence, c'est-à-dire dans l'exclusion de la nécessité logique ou métaphysique. L'intelligence est comme l'âme de la liberté, et le reste en est comme le corps et la base. La substance libre se détermine par elle-même, et cela suivant le motif du bien aperçu par l'entendement qui l'inchne sans la nécessiter ; et toutes les conditions de la liberté sont comprises dans C3 peu de mots (^). » Ailleurs il se résume ainsi : « Tout est donc certain et déterminé par avance dans l'homme, comme partout ailleurs, et l'àme humaine est une espèce d'automate spirituel, quoique les actions contingentes en général, et les actions libres en particulier, ne soient point nécessaires pour cela d'une nécessité absolue, laquelle serait véritablement incompatible avec la contingence (^). «
Ainsi un acte, pour être libre, doit être :
10 Intelligent, c'est-à-dire fait en connaissance de cause.
2° Spontané, c'est-à-dire exempt de toute contrainte extérieure.
(') « Il y a toujours une raison prévalante qui porte la volonté à son choix... Jamais la volonté n'est portée à agir que par la représentation du bien qui prévaut aux représentations contraires... Nous suivons toujours, en voulant, le résultat de toutes les inclinations qui viennent tant du côté des raisons que des passions... » (Leibniz, Théodicée, première partie, n. 45, 51). — Il accepte la comparaison de la balance, qu'il emprunte à Bayle, mais il en propose une autre qu'il préfère : « Cependant, comme bien souvent, il y a plusieurs partis à prendre, on pourrait, au lieu de la balance, comparer l'âme avec une force qui fait effort en même temps de plusieurs côtés, mais qui n'agit que là où elle trouve le plus de facilité ou le moins de résistance. Par exemple, l'air étant comprimé trop fortement dans un récipient de verre, le cassera pour sortir. Il fait effort sur chaque partie, mais il se jette enfin sur la plus faible. C'est ainsi que les inclinations de l'âme vont sur tous les biens qui se présentent ; ce sont des volontés antécédentes ; ma;s la volonté conséquente, qui en est le résultat, se détermine vers ce qui touche le plus. » {Ibid, 111'= P., n"^ 324, 3'25).
{^) Leibniz, Théodicée, III« P., n» 283.
(') Leibniz, Théodicée, V partie, n" 52.
3° Contingent, c'est-à-dire pouvant être ou n'être pas, ou être autrement. Or le déterminisme leibnizien annule la troisième condition. Il est manifeste en efîet que la volonté, si elle suit toujours le motif le plus fort, perd par là même le pouvoir de choisir ; par conséquent l'acte posé n'est pas contingent et la volonté cesse d'être libre.
II. — Critique : est-il bien vrai que la volonté suive toujours le motif le plus fort ? C'est la question préalable à résoudre. On a essayé d'y répondre soit en disant que la volonté est si peu déterminée par les motifs qu'elle est capable de se déterminer sans motif ; c'est la thèse de la liberté d'indijjérejice ; soit en réduisant les motifs au rôle de condition nécessaire, mais non nécessitante : c'est la véritable solution.