‹ Traité de philosophieChapitre 424 sur 921 · I. — LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE · texte numérisé non relu

I. — LIBERTÉ D'INDIFFÉRENCE

A) Exposé : la Hberté d'indifférence (^) ou d'équilibre, c'est le pouvoir de se déterminer sans motif ou les motifs opposés étant égaux. Si l'on prouve l'existence d'une telle indifférence, on prouve par là même que la volonté est indépendante de l'influence des motifs et par conséquent qu'elle est libre au moins dans certains cas {^). Bossuet et Thomas Reid ont soutenu cette thèse. « Pour sentir évidemment notre hberté, dit Bossuet, il en faut faire l'épreuve dans les choses où il n'y a aucune raison qui nous penche d'un côté plus que d'un autre... Que si plus je recherche en moi-même la raison qui me détermine (vg. à mouvoir ma main plutôt à gauche qu'à droite), plus je sens que je n'en ai aucune autre que ma seule volonté ; je sens clairement par là ma hberté, qui consiste uniquement dans un tel choix (^). » Sit pro ratione voluntas. Reid dit de son côté : « Prétendre que ce cas ne peut jamais se présenter, c'est contredire l'expérience du genre humain. Assurément un homme, qui a une guinée à payer, peut en posséder deux cents d'une égale valeur pour celui qui donne et pour celui qui reçoit, et toutes également propres à la fin qu'il s'agit d'atteindre. Dire qu'en pareil cas le créancier ne pourrait payer son débiteur, serait une prétention encore plus extravagante ; et cependant elle aurait en sa faveur l'autorité de quelques scolastiques qui ont soutenu qu'entre deux bottes de foin parfaitement égales, un âne resterait immobile et périrait d'inanition (^). »

(M Les Scolastiques ont employé aussi ce mot, mais dans un tout autre sens, très vrai : pour eux cette indifférence consiste dans l'exemption de toute nécessité. C'est l'essence même du libre arbitre.

(-) " Car si jamais action faite sans motif s'est rencontrée, les motifs ne sont point les seules causes des actions humaines ; et si nous avons le pouvoir d'agir sans motif, ce pouvoir s'ajoutant au plus faible des motifs peut contrebalancer le plus fort. » (Reid, Essais sur les facultés actives de l'homme, Essai IV, Chap. iv, § 3. Œuvres, T, vi, p. 215).

(') Bossuet, Traité du libre arbitre, Chap. ii.

(') Reid, Ibidem.

B) Réponse : cette thèse est insoutenable, car :

10 Quand môme l'homme agirait Hbrement, en l'absence de tout motif, il ne s'ensuivrait pas qu'il fût hbre lorsqu'il y en a. Il faudrait le prouver.

2^ L'hypothèse de motifs absolument égaux et opposés, qui se fassent complètement équilibre, semble, selon la remarque de Leibniz {^), chimérique. C'est à Buridan, philosophe du xiv" siècle, qu'on prête l'exemple de l'âne placé entre deux bottes de foin également appétissantes, quoiqu'on ne le trouve pas dans ses œuvres. En supposant cette condition parfaitement réalisée, il est clair que l'âne restera immobile, car il n'a pas de motif qui le détermine à manger l'une des bottes plutôt que l'autre ; et, n'ayant pas la raison, il ne peut imaginer un motif pour sortir de son indécision. Il en serait tout autrement dans le cas d'un homme placé entre deux plats absolument semblables ; il trouverait toujours une raison pour entamer l'un plutôt que l'autre, quand ce ne serait qu'il faut bien commencer, sous peine de mourir de faim.

3° Nous ne nions pas l'existence d'actes indifférents, c'est-à-dire non motivés ; mais nous prétendons que ces actes ne sont pas volontaires et libres. En effet, dans les exemples cités par Bossuet et par Reid, ou dans les exemples analogues, on doit distinguer deux actes. L'un est motivé et par là même volontaire : vg. le débiteur, dont parle Reid, veut payer sa dette et il a des raisons pour le faire : mettre ordre à ses affaires, éviter des poursuites, etc. L'autre est sans motif et par conséquent sans volonté : le débiteur en question ne veut pas payer sa dette avec la guinée A plutôt qu'avec la guinée B. Il ne choisit donc pas, mais prend une guinée au hasard. C'est l'excuse qu'il ferait valoir, si on l'accusait plus tard d'avoir donné une pièce fausse.

"" Les actes faits sans motif, c'est-à-dire sans raison connue et voulue par nous, ne sont donc pas hbres. Ils ont pourtant une cause ; elle est dans certains antécédents organiques dont nous n'avons pas conscience ou dans certaines circonstances extérieures. Si le débiteur a pris la guinée A plutôt que la guinée B, c'est que vg. elle se sera trouvée la première sous sa main. On n'a pas de motif pour partir du pied gauche plutôt que du pied droit ; mais il y a eu dans l'organisme une cause mécanique qui a fait lever l'un plutôt que l'autre.

40 Quand même la liberté d'indifférence existerait, elle ne s'apphquerait qu'à des actes insignifiants, sans valeur morale, pour lesquels il n'y a aucun intérêt à nier ou à affirmer l'existence de la hberté, ainsi qu'on le voit par les exemples allégués. Comme toute détermination de quelque gravité est réfléchie, motivée, la doctrine de la liberté d'indiffé-

(•) Leibniz, Théodicée, première partie, n»' 35, 44, 45, 46, 49. — 111= P., n"' 302 à 314.

rence ne s'étendrait pas à ces sortes de déterminations, c'est-à-dire précisément aux cas où il importe de sauvegarder le libre arbitre.

Conclusion : il faut donc admettre, avec le déterminisme psychologique, que la volonté ne s'exerce pas sans motif ; c'est la part de vérité que renferme la théorie de Leibniz. Mais elle contient une part d'erreur, à savoir que la volonté suit toujours le motif le plus fort, le meilleur : c'est la thèse de la « prévalence « des motifs. Reste à la réfuter en montrant le véritable rôle des motifs.

§ II. — riNFLUENCE DES MOTIFS SUR LACTE LIBRE

Le motif est la condition préalable, mais non la cause déterminante de l'acte hbre ; il est nécessaire^ mais il n'est pas nécessitant. La cause efficiente c'est la volonté. Comme c'est une cause intelligente., elle ne peut agir sans raison ; or ce sont les motifs que lui présente l'intelligence, qui éclairent et dirigent le choix de la volonté ; ils rendent ce choix possible, mais ils ne le déterminent pas. C'est ainsi qu'un flambeau éclaire et dirige la marche, en montrant le chemin et le but, à travers les ténèbres ; mais il ne produit pas la marche, car ce n'est pas lui qui met en branle les nerfs et les muscles.

Malgré tout, les déterministes soutiennent que la volonté suit toujours le motif le plus fort.

Réponse : I. — Affirmer la « prévalence » de tel motif sur tel autre, parce que, de fait, il l'a emporté, c'est faire une prédiction après Vévénement. Il faudrait, avant toute détermination, dire lequel des motifs l'emportera. Or, en fait, une telle prédiction sera toujours incertaine et aucun déterministe ne voudra la risquer (^), quand même il connaîtrait parfaitement tous les motifs en conflit. C'est que, pour prédire sûrement, il faudrait pouvoir comparer entre eux les divers motifs. Or cette comparaison est impossible, parce que les motifs envisagés en eux-mêmes., étant le plus souvent hétérogènes, il n'y a pas entre eux de commune mesure. Quelle comparaison établir entre l'honneur et l'argent, entre l'intérêt et le devoir ? etc. i^).

II. — Si l'on considère les motifs dans leurs rapports avec les facultés de sentir et de connaître et avec le caractère, il n'est pas absurde, comme le

(') G. BuFFiER, Traité des premières vérités, III« P., Chap. ni, n" 419.

(^) « Dans le cas où les motifs contraires sont de la même espèce et ne diffèrent que par la quantité, il est facile, j'en conviens, de déterminer quel est le plus fort : ainsi un présent de mille guinées est un motif plus fort qu'un présent de cent guinées ; mais quand ils sont d'espèce différente, comme l'argent et la réputation, le devoir et l'intérêt, la santé et le pouvoir, les richesses et l'honneur, je le demande, par quel moyen apprécierons-nous leur force comparative ? » (Reid, Essais sur les facultés actives de l'homme, Essai IV, Chap. iv, § 5. Œuvres, T. VI. p. 216-217).

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prétend Jouffroy {^), de parler de motif le plus fort. Quel sera-t-il ?

1° D'après les uns, le motif le plus fort est celui que nous jugeons le meilleur, le plus grand bien ; celui qui, au regard de V intelligence, paraît le plus conforme au devoir.

Réponse : cette affirmation reçoit chaque jour de l'expérience un démenti formel, car trop souvent les déterminations de la volonté ne sont pas inspirées par la raison. N'est-ce pas le cas de répéter avec Ovide ;

Video meliora proboqiie Détériora seqiior (")

ou avec Racine {^) traduisant Saint Paul (^) :

Je ne fais pas le bien que paime Et je fais le mal que je hais.

20 D'après d'autres, le motif le plus fort, c'est celui que nous jugeons le plus conforme à notre intérêt.

Réponse : l'homme vertueux sacrifie l'intérêt au devoir, et le jouisseur le sacrifie au plaisir immédiat.

3° D'après un grand nombre, le motif le plus fort est celui qui est senti comme le plus attrayant, celui qui éveille, excite le plus vif désir.

Réponse : ici encore l'expérience atteste que la volonté sait parfois résister aux impulsions du désir et aux attraits du plaisir.

40 D'après l'interprétation la plus commune, le motif le plus fort est celui qui cadre le mieux avec notre caractère. Aussi, quand on connaît bien le caractère d'un homme, peut-on prévoir la détermination qu'il prendra dans telle et telle circonstance.

Réponse :nos déterminations sont, il est vrai, ordinairement conformes à notre caractère. Mais :

(M Jouffroy (Cours de droit naturel, 1 1 « leçon) ramène à trois les raisons d'agir ; le plaisir, c'est-à-dire la satisfaction actuelle de l'une de nos inclinations ; c'est un mobile, parce que le plaisir relève de la sensibilité ; — l'idée A'intcrêl, c'est-à-dire d'un plaisir à venir en vue duquel on sacrifie les jouissances immédiates ; — ■ la notion du devoir, c'est-à-dire de la nécessité morale de faire le bien. L'intérêt et le devoir sont des motifs proprement dits parce qu'ils se rapportent à l'intelligence. Or, comment comparer motif et mobile, l'élément rationnel et l'élément sensible ? Mais Rabier {Psychologie, Ch. xxxix, p. 548, note 2) fait justement remarquer que d'une part plaisir, intérêt et devoir sont connus et, à ce titre, deviennent tous des raisons d'agir d'ordre intellectuel ; que d'autre part, ils sont se?i/is et, de ce chef, deviennent tous des raisons d'agir d'ordre sensible. A ce point de vue, où l'on considère les motifs dans leurs relations communes avec les facultés de connaître et de sentir, on peut établir une certaine comparaison.

C^) Metamorph. VII, Fab. i, v. 20-21. C'est Médée qu'Ovide fait parler ainsi.

(') Cantiques.

(*) Epist. ad Romanos, VII, 15 : Non enim quod colo bonum, hoc ago ; sed quod odl malum, illud fado.

a) Il y a des cas où nous agissons contre notre caractère, contre nos tendances liabituelles.

b) S'il y a, dans le caractère, un élément inné, c'est-à-dire un ensemble de tendances naturelles, il y a aussi un élément acquis, c'est-à-dire un ensemble d'habitudes librement contractées. Le premier est indépendant de nous, mais il peut être modifié par l'effort d'une volonté énergique. Le second est l'œuvre de la volonté. Par conséquent, si le caractère explique bon nombre de nos déterminations, on ne peut rien en conclure contre la liberté, puisqu'on peut réagir contre les tendances natives de son caractère et que le caractère formé est en somme ce que l'a fait la volonté libre (212).

c) Quant aux prévisions fondées sur la connaissance du caractère, elles ne sont point infaillibles. — Elles le seraient, répliquent les déterministes, si cette connaissance était adéquate. On peut tout aussi légitimement supposer que cette incertitude tient à l'intervention de la liberté.

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