‹ Traité de philosophieChapitre 449 sur 921 · II. — L'habitude est une loi de l'activité · texte numérisé non relu

II. — L'habitude est une loi de l'activité

A) Exposé : c'est une loi propre aux êtres vivants, en vertu de laquelle ils tendent à persévérer dans leur être et par conséquent dans l'action. C'est la théorie d'ARisTOTE. Sans doute, on peut, si l'on y tient, appeler habitude la persistance passive, dans la matière, des modifications qu'elle reçoit. Mais il faut admettre que, dans le domaine de la vie, l'habitude ajoute à l'idée de persistance passive l'idée d'effort, de tendance à reproduire dans l'être un état antérieur. Qui dit inertie dit indifférence à toute modification. Au contraire l'habitude est le besoin de sortir de l'état présent pour reconstituer un état passé. Entendue dans ce sens strict, l'habitude ne commence qu'avec la vie. La pierre jetée en l'air des milhons de fois, dit Aristote, ne cessera pas de retomber en bas. Incapable de commencer le mouvement, la pierre est incapable de le recommencer ou de le modifier : elle ne peut donc acquérir d'habitude (^).

De plus, l'habitude se développe en proportion même du degré de vie. Elle apparaît dans le règne végétal : l'acclimatation des plantes est une forme de l'habitude. Chez les animaux, où la vie est plus parfaite, l'habitude a un rôle plus considérable. La bête s'adapte au milieu. La domestication introduit dans l'animal des modifications qui deviennent habituelles. — Mais c'est chez l'homme que l'habitude a un domaine très étendu : toutes ses facultés : physiques, intellectuelles ou morales peuvent contracter des habitudes (221).

B) Preuves : la théorie qui voit dans l'habitude un phénomène passif ne rend pas compte de sa vraie nature :

1"^) L'assimilation des habitudes acquises par les vivants aux modifications durables des êtres inanimés est contestable, au point de vue physique. Chez les êtres inorganiques, on ne constate qu'une permanence

{') Aristote, Éthique à Nicomaque, L. II, Ch. i, § 2. Voici le texte complet : « Jamais les choses de la nature ne peuvent, par l'effet de l'habitude, devenir autres qu'elles ne sont : par exemple, la pierre, qui naturellement se précipite en bas; ne pourrait prendre l'habitude de monter, essayât-on en la lançant un million de fois de lui imprimer cette habitude » (Trad. de Barthélemy-Saint-Hilaire. T. I, p. 66).

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passive ; chez les êtres animés, dont les éléments matériels se renouvellent sans cesse, il y a une persistance active, un continuel effort pour retrouver l'état antérieur.

2o) Par là même, au point de vue psychologique, la théorie cartésienne de la passivité n'exphque pas la tendance ou besoin, qui est le fond même de l'habitude et qui se ramène ù l'activité.

30) Elle n'explique pas davantage l'eiïacement progressif des impressions passives, car cet effacement semble prouver en faveur de la nature active de l'habitude. En effet, nous ne subissons pas simplement les impressions, nous réagissons ; mais réagir c'est une façon d'agir ; or, plus nous agissons, plus, en vertu de l'habitude même, nous tendons à agir, plus par conséquent nous nous mettons au niveau de l'excitation qui a produit l'impression passive. De là vient que nous en sommes de moins en moins modifiés. C'est que la sensibihté ne vit que de contrastes entre le sujet sentant et l'excitation. Mais par l'habitude les contrastes s'effacent, puisque c'est le même état qui se répète (vg. odeur persistante). Alors le sujet se monte peu à peu au ton de l'excitation : toute différence s'évanouit, et, du même coup, l'émotion s'éteint dans l'indifférence. Cet affaibhssement progressif et cet effacement final s'expliquent donc par la prédominance de l'activité du sujet sur l'excitation produite par l'objet.

Conclusion : l'opposition étabhe entre l'habitude active et l'habitude passive ne doit donc pas être trop accentuée. C'est une distinction commode pour classer les faits. Mais au fond l'habitude est surtout active. En effet dans les cas qu'on appelle habitude passive, où la sensation est de moins en moins sentie, ce résultat est dû à un accroissement de réaction, fruit de l'habitude, c'est-à-dire à un accroissement d'activité qui l'emporte sur la passivité. De cette façon, on comprend comment, en définitive, l'effet de l'habitude est toujours le même : une augmentation d'activité. Que la modification de l'être soit passive ou active, l'habitude a pour résultat final de constituer une seconde nature, de se transformer par conséquent en besoin, caractéristique de l'activité.

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