I. — Automatisme dans la vie normale
A) Activité sensible. — ■ La passion se développe par une incubation lente : elle fait défiler devant nous des rêveries plus ou moins vagues et nous pousse à des actes qui ne lui ont pas été suggérés. Dans l'instinct, l'automatisme commande et dirige en maître : l'activité animale se déploie dans un ordre toujours semblable et fixé d'avance (55),
B) Activité intellectuelle. — En parlant de la mémoire nous avons constaté le grand rôle qu'y remplit l'automatisme : il suffit que deux idées aient été contiguës dans la conscience, qu'elles aient quelque point de ressemblance, pour que l'apparition de l'une fasse surgir mécaniquement l'autre (106 ; 115). — L'automatisme apparaît aussi très nettement dans les formes inférieures de l'imagination, comme le rêve (240). Privées du contrôle de la raison et du frein de la volonté, les représentations s'appellent et s'enchaînent spontanément d'après les lois fatales de l'association (115). De même, proportion gardée, dans la rêverie (240, V). — La distraction (127) résulte d'une attention exclusive concentrée sur un point. Cette concentration favorise singulièrement le développement de l'activité automatique : vg. un homme préoccupé- versera indéfiniment de l'eau dans son verre jusqu'à la faire déborder. On connaît les distractions célèbres de certains savants (vg. Ampère). — Parfois l'association remplace le raisonnement : nous nous contentons de passer d'une chose à une autre, d'après un semblant de simihtude que nous ne prenons pas la peine de contrôler.
G) Activité volontaire. — Nous avons vu que l'habitude a pour résultat de diminuer la conscience et la liberté, partant de développer l'automatisme en proportion (218) : les actes ressemblent à des mécanismes tout montés qui, une fois déclenchés, se déroulent d'eux-mêmes.
II. — Automatisme dans les cas pathologiques : les cas anormaux, présentant l'automatisme sous une forme exagérée, en rendent l'observation plus saisissable. Dans l'état normal, l'activité de la conscience réfléchie en modère et en limite les manifestations. Mais quand la réflexion a disparu, l'automatisme devient prédominant. L'hypnotisme nous fournit un exemple très saillant d'automatisme complet (243). Pour en bien saisir le mécanisme il faut se rappeler ce qui a été dit sur la loi dynamique des images (124, § IV ; 243, § 111).
A) Catalepsie. — Si l'on donne à un sujet plongé dans le sommeil hypnotique l'attitude d'un combattant, si on lui ferme les poings, tout son être se mettra à l'unisson et donnera des signes de colère plus ou
(') P. Janet, L' Aulomalisme psychologique.
428 l'automatisme psychologique (226)
moins caractérisés, selon la vivacité plus ou moins grande des sentiments antérieurement éprouvés, que cette attitude éveille en lui.
B) Somnambulisme. — Dans cet état, qu'il soit naturel ou provoqué, l'activité automatique est plus grande encore que dans l'état cataleptique. Le sujet hynoptisé agit sous la poussée d'images qui s'attirent mécaniquement. Au sortir du sommeil, il se ne rappelle plus ce qu'il a fait ou dit. Mais, quand il retombe dans une crise, il retrouve alors le souvenir des états qu il a éprouvés dans l'accès précédent. Les images, qui se sont déroulées alors, se sont ordonnées autour d'une sensation plus importante ; et c'est ainsi que peu à peu, en marge de la personnalité normale, se constitue un système psychologique à part, qui alterne avec le premier et paraît former un dédoublement du moi (75). Qu'on se rappelle, par exemple, le cas de Félida observé par le docteur Azam.
C) Suggestion hypnotique. — Il suffit de suggérer au sujet l'idée de quelque chose qu'il connaît ou dont il a ressenti les effets, pour que cette idée se réahse. Présentez-lui un verre vide en lui disant qu'il contient tel vomitif : après l'avoir porté à ses lèvres, il fera des efforts pour vomir. Suggérez-lui qu'il est paralysé du bras : il essaiera vainement de le remuer. L'hypnotisé est réduit à une sorte d'inertie mentale : il est incapable de modifier l'état que l'hypnotiseur lui impose, comme un corps en mouvement ne peut de lui-même le modifier. Il est, psychologiquement, un véritable automate que l'hypnotiseur fait agir machinalement. Il est en proie au monoïdéisme^ qui rappelle la folie du monomane : la première perception suggérée devient un centre d'attraction autour duquel se groupent les perceptions connexes. C'est pourquoi l'esprit de l'hypnotisé, étant absorbé par cette idée unique, se ferme à tout ce qui ne s'y rapporte pas. La différence, qui sépare la suggestion hypnotique de la folie, c'est que celle-ci, tout en comportant des lueurs intermittentes de raison, a un caractère plus ou moins stable, tandis que, celle-là, tout en présentant un automatisme complet, a un caractère passager : un mot peut faire cesser l'état hypnotique.
III. — Rapports de l'activité réfléchie et de l'activité automatique: l'automatisme a donc une grande part dans la vie psychologique; mais cependant l'âme n'est pas un pur automate. On y découvre une double activité :
1) Productrice, réfléchie, délibérée, qui acquiert les connaissances et construit les synthèses d'idées et d'images ;
2) Keproductrice, indéUbérée, automatique, qui conserve, dans les profondeurs inconscientes de l'âme, les synthèses antérieurement construites et en fait reparaître les éléments dans l'ordre où ils ont été rangés une première fois.
Les facultés de juger, de raisonner, l'imagination productrice et créatrice, la volonté hbre ressortissent à la première sorte d'activité ; la
mémoire, l'association, l'imagination reproductrice, l'habitude relèvent de la seconde.
La vigueur et la fécondité de l'esprit dépendent de la bonne harmonie entre ces deux formes d'activité. Si l'activité automatique prédomine au point d'étoufîer l'activité réfléchie, c'est la désorganisation intellectuelle et morale, c'est la folie. Si l'activité réfléchie est capable de maîtriser les acquisitions passées et de les combiner en synthèses nouvelles, c'est le talent, la puissance intellectuelle et morale, qui peut s'élever, par des synthèses créatrices, jusqu'aux splendeurs du génie et de l'héroïsme. Entre ces deux extrêmes, il y a place pour une infinité de degrés intermédiaires.
Dans un esprit bien équiUbré, l'automatisme et la réflexion, loin de se gêner et de se nuire, s'aident et se complètent. D'une part, l'automatisme suppose la réflexion, puisqu'il n'est que le résultat de l'activité réfléchie mis en réserve pour l'avenir dans les mystérieuses retraites de l'inconscient ; d'autre part, la réflexion suppose l'automatisme, puisque c'est l'activité automatique qui lui fournit la matière de ses jugements, de ses créations et de ses choix délibérés. Supprimez dans l'homme le pouvoir de réfléchir et la faculté d'inhibition, il devient un simple automate, un déséquihbré, à la merci de ses impressions du moment ; supprimez l'automatisme, l'homme devient incapable d'expérience et sa vie est vouée à l'inertie et à la routine. Tout progrès exige le concours harmonieux de deux forces qui se complètent en s'ajoutant : une force conservatrice qui accumule et garde les acquisitions déjà faites, et une force novatrice qui les utilise et les perfectionne en les combinant d'une façon originale. C'est ainsi que le mouvement exige un point d'appui et une force motrice.
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