INCONVENIENTS DU LANGAGE
Si le langage rend de grands services à la pensée, il faut convenir qu'il a ses inconvénients et ses dangers (^), Sans doute Condillag exagère en disant que toutes nos erreurs viennent du langage ; néanmoins on doit reconnaître qu'il est une source d^erreurs et de sophismes {Logique, L. III, Ch. II).
I. — Le langage, étant une traduction matérielle de la pensée, est plus ou moins, comme toute traduction, une trahison : traduttore, traditore. C'est ainsi que l'expression des choses spirituelles, comme esprit, pensée, idée, etc. étant empruntée au monde extérieur, les métaphores qui en résultent nous exposent à matérialiser les objets qu'elles expriment {^).
II. — Les notions abstraites, étant rendues par des substantifs, le langage nous porte à réahser des abstractions, c'est-à-dire à les substantialiser, même à les personnifier : vg. la nature, le hasard, la loi.
III. — Les synonymes et les homonymes sont une cause d'équivoque, car aucune langue n'a un vocabulaire assez riche et assez précis pour suffire à l'expression de toutes les nuances de la pensée.
IV. — Les mots ont une valeur subfective, relative, qui dépend des tendances naturelles ou acquises de chacun, de l'éducation ou de l'expérience personnelle. C'est ainsi que le même mot n'a pas le même sens pour tous, n'éveille pas le même cortège d'idées et de sentiments. Cette remarque s'apphque surtout aux mots qui expriment des notions très
auTr)v 't\ ']^u/;/l ot£;£p-/£T'zt Trepl cov àv (T/.ouvi (Thcétète, Édit. DiDor, t. I, p. 146.) et encore : « un dialogue intérieur et silencieux de l'âme avec elle-même >'. ô Ivtoç t^ç ■■}'v>/rj; ttooç auT7)v oiaXoyoç aveu cpoiv^ç yiyvdiJiHVOi;. — Le même mot, dans certaines langues, signifie tout ensemble parole et pensée : vg. Xovo;. — D'après M. Muller, pour les Polynésiens penser c'est parler dans l'estomac. — • « Penser, c'est parler tout bas ; parler c'est penser tout haut. Le mot c'est la pensée revêtue d'un corps. » (Max Mïiller). — La pensée et les mots sont donc, pratiquement, inséparables. De là une importante conséquence littéraire : travailler le style c'est travailler la pensée. Cf. G. Longhaye, Théorie des Belles- Lettres,!,. Ill, ch. I, § 2.
(^) Fr. Sarcey, Le mot et la chose.
(») G. Longhaye, Théorie des Belles-Lettres, L. Ill, ch. iv, § 4.