INCONVÉNIENTS DU LANGAGE
compréhensives, vg. bonheur ou malheur, progrès ou décadence, etc. De là viennent souvent la divergence des opinions et la stérilité des discussions. On n'est pas sur le même terrain : comment pourrait-on se rencontrer ? Il faut donc commencer par circonscrire le terrain, c'està-dire par définir les termes qu'on emploie.
V. ^ Le langage, en fixant l'idée, nous épargne la peine de recommencer sans cesse le travail déhcat de l'abstraction et de la généralisation. Mais ce service ne va pas sans un grand danger : le langage peut nous dispenser de penser. C'est le danger du psittacisme (Leibniz) ou verbalisme. Le langage nous transmet des opinions toutes faites : de là une foule d'erreurs, de préjugés, d'antipathies, si l'on n'a pas le souci de les contrôler par la réflexion et l'étude. On s'expose alors à se payer et à payer les autres de mots, au heu de donner des raisons. On parle à vide et à faux : c'est prendre « la paille des termes pour le grain des choses ))(^). L'histoire des sciences offre de nombreux exemples de ces grands mots vagues, qui cachent le néant de la pensée : vg. vertus dormitives., vertus magnétiques., influx psychique, etc., etc.*^^|jp^.fes*^:||
VL — En exprimant la pensée, le langage en reflète les défauts comme les qualités. Des idées confuses, des analyses incomplètes ou fausses, des rapprochements hasardés ou puérils sont l'origine de certains mots vagues qui nous induisent en erreur sur les objets. C'est ce que Bacon a bien nommé idola fori, les idoles de la place publique. De fait, certaines époques ont pour les grands mots et les formules creuses un culte vraiment idolàtrique. Le prestige, qui les entoure et fait tant de dupes, tient sans doute à leur vague mystérieux et à leur sonorité ; mais leur succès tient surtout à ce qu'ils flattent les passions, l'orgueil ou la convoitise. Bossu et le notait déjà : « Quand une fois on a trouvé le moyen de prendre la multitude par l'appât de la liberté, elle suit en aveugle pourvu qu'elle en entende seulement le nom)> {^). Depuis lors la tyrannie des grands mots s'est singuhèrement étendue et accentuée. Au xviii^ siècle, ce sont les mots : natwe, sensation, despotisme, liberté, égalité; fraternité, fanatisme, superstition, tolérance, etc. « Ces mots peu définis, que la raison n'emploie qu'avec sobriété et n'apphque qu'avec circonspection, prodigués jusqu'au dégoût, étaient clairs, évidents même et sans difficultés pour les passions » (3). Pendant la Révolution, « la parole gigantesque et vague s'interpose entre l'esprit et les objets ; tous les contours sont brouillés et le vertige commence... La magie souveraine des mots va créer des fantômes, les uns hideux, V aristocrate et le tyran ;
(') Leibniz, Théodicée, III« P., n. 320. — Dugas, Le psittacisme et la pensée symbolique. (') BossuET, Oraison funèbre de la reine d' Angleterre.
(') De Boxald, Mélanges littéi-aires.... : Réflexions philosophiques sur la tolérance des opinions, dans ses Œnvres, T. Vil, Bruxelles, 1845, p. 145.
les autres adorables, Vami du peuple^ le patriote incorruptible ; figures démesurées et forgées par le rêve, mais qui prendront la place des figures réelles...» (^). Pendant la Restauration, les mots en vogue sont : parti prêtre^ jésuitisme, congrégation, réaction, etc. Depuis 1830, les grands mots vagues et perfides ont pullulé : vg. Théocratie, droit divin, sécularisation, laïcisation, idées modernes, principes de 89, droit au travail, souveraineté du peuple, droit nouveau, civilisation, progrès, science, cléricalisme (^) etc. Remède : il faut savoir s'imposer, par la réflexion, « la plus entière précision dans les idées ou, ce qui est pratiquement tout un, la plus sévère propriété dans les termes » (^).
Une langue est un système de mots dont se sert un peuple. — On peut les diviser :