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APHORISMES DE CONDILLAC

I. — « Tout l'art de raisonner se réduit à l'art de bien parler » (*). — Sans doute il est impossible d'enchaîner les raisonnements si les idées, qui les composent, ne sont pas énoncées par des termes et des propositions. Sans doute encore l'art de raisonner sera d'autant plus facile que les termes et les propositions seront formés d'après des règles plus précises et plus simples. Il peut même arriver, vg. en algèbre, que l'art de raisonner et la langue qui lui sert d'expression soient inséparables. Mais on ne saurait concéder davantage à Condillac ; il est impossible de ramener l'art de raisonner à « une langue bien faite », parce que :

a) Cette langue elle-même est le produit d'une longue suite de raisonnements antécédents.

(*) Leibniz, Lettres à Remond de Montmori (Edit. Dutens, T. V. p. 7 et s.).

{') ïjEmyiz, Lettre à Th. Bumet {Ibid.t. VI, p. -262.). Cf M. Mtjller, Op. ci/., p. 55-57).

CouTURAT et Le.a^u, Histoire de la langue internationale.

(') Condillac, Langue des calculs. Préface.

(♦) Logique, II« P., ch. v. Cf. ch. vu.

(237) LA GRAMMA.IRE 463

b) Le raisonnement est toujours requis pour manier cette langue correctement.

c) On ne peut ramener l'une à l'autre deux opérations aussi différentes que celles de percevoir des rapports et de créer des signes.

d) On peut assurément résoudre une équation en suivant mécaniquement les règles de la langue algébrique ; mais, pour mettre le problème en équation, l'algébriste a besoin de réflexion et de raisonnement.

II. — (( Une science n'est qu'une langue bien faite.» C'est à tort que Condillac réduit en somme la science à une collection de mots quand il dit : « Créer une science n'est autre chose que faire une langue » (^). En effet :

10 II y a entre la science et la langue la même relation qu'entre l'idée et le mot, car la science n'est qu'un tissu d'idées enchaînées. Or, nous l'avons montré, ce n'est pas le mot qui produit la pensée, mais c'est la pensée qui crée le mot (230, 231). De même, ce n'est pas la langue qui fait la science, mais c'est la science qui se fait sa langue, la précise et la complète au fur et à mesure qu'elle se développe elle-même et progresse.

2^ Réduire la science à une langue bien faite, à une collection de mots, c'est la réduire à des définitions verbales. Or la science doit aboutir à des définitions réelles, car elle est, selon l'expression de Bacon : Commercium mentis et rerum, « le commerce de l'esprit avec les choses » (Cf. Logique, L. II, Ch. I). Cette doctrine est une conséquence du nominalisme de Condillac, qui ne voit dans l'idée générale qu'un nom commun (140).

Conclusion : ce n'est pas à dire cependant que la terminologie ne contribue pas à son tour aux progrès de la science. C'est ainsi que la nomenclature chimique a facilité les découvertes ultérieures. Ce n'est là qu'une réaction. La science et la langue, comme la pensée et le langage, ont des rapports d'influence réciproque. Mais la priorité appartient à la science. Il faut donc retourner la proposition de Condillac et dire : Une langue bien faite vient d'une science bien faite.

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