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INFLUENCE DU PHYSIQUE SUR LE MORAL

IV. — Imagination : Timage, étant un résidu de la sensation, est par conséquent, comme la sensation, dépendante du cerveau. Cf. les diverses manifestations de l'imagination dans la rêverie, le rêve, l'illusion, l'hallucination, le délire (121 ; et L. IV, ch. ii, art. ii). Certains narcotiques ou des liqueurs alcoolisées peuvent stupéfier ou surexciter l'imagination.

V. — Opérations proprement intellectuelles : l'influence du physique sur les opérations inférieures de l'intelligence qu'on nomme sensitives, est, nous venons de le voir, directe, parce que ces opérations sont hées aux organes. Son action sur les opérations proprement intellectuelles, pour être indirecte, est cependant réelle.

Les opérations sensitives, les sens, la mémoire, l'imagination, l'association des idées, fournissent à la pensée sa matière : les sensations et les images. Or comme l'état du cerveau et du système nerveux influe puissamment sur ces opérations, il est clair que, par leur moyen, il agira sur la pensée proprement dite, c'est-à-dire sur le jugement et le raisonnement. C'est ainsi que la fatigue ou l'anémie cérébrale nous empêche de réfléchir et de raisonner. L'action de l'organisme est donc réelle, quoique indirecte. Aristote l'a constaté depuis longtemps : « On ne pense pas sans images » (231) et BossuET le reconnaît après lui : « On n'entend point sans imaginer ni sans avoir senti » (^). Mais Bossu et {^) affirme d'autre part que le même Aristote {^) a « parlé divinement » quand il a dit « que l'entendement, de soi, n'est point attaché à un organe corporel, et qu'il est, par sa nature, séparable du corps ».

D'un côté, il est vrai qu'aucune image sensible ne se forme dans la conscience sans qu'une impression n'y corresponde dans le corps ; il est vrai encore que l'idée est ordinairement accompagnée d'une image. En ce sens on doit dire qu'on ne pense pas sans images ; or comme les images sont les résidus des sensations et comme les sensations sont conditionnées par l'organisme, on voit pourquoi les opérations' sensitives dépendent directement du corps. Mais, d'un autre côté, l'opération par laquelle l'esprit compare, juge, raisonne, est essentiellement différente de l'opération par laquelle il se souvient, imagine et perçoit. C'est pourquoi l'acte purement intellectuel se fait sans images et est soustrait à l'action directe de l'organisme. Par exemple, dans ce jugement : Dieu est bon, on peut sans doute se représenter les idées de bonté et de divinité par des images ou au moins par des mots, mais comment se représenter le rapport de convenance qui rehe ces deux idées ? Il n'y a aucune ressemblance

(M De la convaissance de Dieu..., ch. III, § 14.

C) Ibidem, ch. I, § 17.

(») De anima, L. I, ch. IV, § 13-16. L, lll, ch. v, § 2.

entre l'idée de rapport et l'idée des termes entre lesquels le rapport est perçu {^).

Dans le raisonnement mènie impossibilité, car comment se représenter le rapport de connexion logique qui existe entre les prémisses et la conclusion ? Voilà pourquoi les opérations proprement intellectuelles, en soi indépendantes de l'organisme, n'en relèvent qu'indirectement, c'est-à-dire par l'intermédiaire des images ou des mots qui accompagnent les idées, matière du jugement et du raisonnement ('^).

VI. — Volonté : l'activité volontaire subit l'influence indirecte de l'organisme, parce que le tempérament a sur le caractère une action prédisposante, c'est-à-dire qui l'incline dans un certain sens (208).

I. — Influence de la sensibilité : A) Toute émotion, en général, c'està-dire tout plaisir, toute douleur, modifient plus ou moins l'organisme. Les expressions populaires : sécher d'ennui, languir de tristesse, pâlir d'effroi, être rongé de remords, etc., en témoignent à leur manière.

Les émotions provoquent des phénomènes expressifs, car elles se manifestent au dehors par les jeux de physionomie (■^), les gestes (*), les gémissements, les larmes, les cris, le rire, le frisson (^), etc.

Les émotions produisent aussi des altérations dans la vie organique. Ces altérations peuvent avoir un caractère pathologique. Une émotion forte peut causer des syncopes. Mme de Girardin a finement intitulé une de ses pièces : a La joie fait peur ». Bien plus, on a vu des gens mourir de joie ou d'épouvante. Un malade découragé succombe plus vite que

(') « Que concevons-nous plus clairement que notre pensée lorsque nous pensons ? Et cependant il est Impossible de s'imaginer une pensée, ni d'en peindre aucune image dans notre cerveau. Le oui et le non n'y en peuvent aussi avoir aucune, celui qui juge que la terre est ronde et celui qui juge qu'elle n'est pas ronde ayant tous deux les mêmes choses peintes dans le cerveau, savoir la terre et la rondeur, mais l'un ajoutant l'affirmation qui est une action de son esprit, laquelle il conçoit sans aucune image corporelle, et l'autre une action contraire qui est la négation, laquelle peut encore moins avoir d'image » (Logique de Porl- Royal, l" F., ch. i).

(-) Rabier, Psychologie, Ch. xxi, § 6.

(') Mantegazza, La physionomie et l'expression des sentiments.

(') Montaigne remarque qu'avec les yeux, la tête, les mains on parle « à l'envy » de la langue : « Quoy des mains ? nous requérons, nous promettons, appelons, congédions, menaceons, prions, supplions, nions, refusons, interrogeons, admirons, nombrons, confessons, repartons, craignons, vergoignons, doublons, instruisons, commandons, incitons, encourageons, jurons, témoignons, accusons, condemnons, absolvons, injurions, mesprisons, desfions, despitons, flattons, applaudissons, bénissons, humilions, mocquons, reconcilions, recommandons, exaltons, festoyons, resjouïssons, complaignons, attristons, desconfortons, désespérons, estonnons, escrions, taisons, et quoy non ? d'une variation et multiplication, à l'envy de la langue. » (Essais, L. II, C. 12).

(') Mosso, La peur. — Saint-Paul (D"'), Le langage intérieur el les paraphasies.

celui qui a conservé l'espoir de guérir. En temps d'épidémie surtout, la crainte affaiblit l'organisme et le prédispose à contracter le mal régnant. La confiance, l'énergie, le calme ont des effets tout contraires. A la guerre, a dit Napoléon, le moral est au physique comme dix est à un.

B) Les passions étant des inclinations devenues véhémentes, leur influence sur l'organisme est plus décisive encore. Nombre de maladies ont pour causes des habitudes déréglées : la colère, l'intempérance, la jalousie, etc. On connaît le vieux dicton : La table tue plus de monde que la guerre. Platon n'a-t-il pas dit également que l'intempérance tend à rendre l'homme inhabile à tous les dons du génie, des grâces et de la vertu, et à éteindre en lui l'esprit divin (^) ? Par contre, les bonnes habitudes, la tempérance, la force morale, la vertu, en un mot, qui est la santé de l'âme, réagit très efficacement sur la santé du corps. Cette influence est réciproque, car l'âme et le corps forment « un tout naturel ». La sagesse antique a résumé cette vérité dans cet adage : Mens sana in corpore sano.

C) L'âme exerce une influence plastique sur le corps : elle peut le façonner, dans une certaine mesure, à son image et ressemblance. « L'esprit, dit MiCHELET, est l'ouvrier de sa demeure. Voyez comme il travaille la figure humaine dans laquelle il est enfermé, comme il en forme et déforme les traits. » Lavater a écrit de son côté : « Le moyen le plus sûr d'embelhr notre physionomie, autant qu'il dépend de nous, est d'embelhr notre âme et d'en refuser l'entrée à toute passion vicieuse. Le meilleur moyen de la rendre expressive et intéressante est de penser juste et avec déUcatesse. Enfin pour y répandre un caractère de dignité, remplissez votre âme de sentiments vertueux et rehgieux {^). » Cette loi n'a rien d'absolu, car il y a des visages qui restent réfractaires à l'expression des sentiments de l'âme, comme certains miheux opaques à la transmission de la lumière. Mais, parlant en général, on peut admettre cette parole de SuLZER : « Nous voyons l'âme dans le corps. Aussi nous pouvons dire : Le corps est l'image de l'âme, ou l'âme elle-même rendue visible (^). »

II. — Influence de l'imagination : l'intelhgence proprement dite, l'entendement, n'agit pas directement sur l'organisme. L'imagination a au contraire une influence très grande. A. Bain a formulé cette loi :

(') Timée, cité par J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1" Entretien. Il cite aussi le sermon sur la prédestination où Bourdaloue commente ce texte : Vis sanus fteri ?

(*) Fragments physiognomoniques. — Cf. Ch. Lévèque, La science du beau, T. I, l'" P., ch. III p. 64 et s. (2"= Édit.) ; 2« P., ch. ii, p. 300 et s. — J. Rambosson, La transmission, par contagion, des phénomènes nerveux, intellectuels et moraux.

{') Théorie générale des Beaux-Arts. — S'il est vrai que l'homme se peint dans son style, on peut dire aussi qu'il se révèle dans ses moindres gestes : « Le sage prend son chapeau où il l'a laissé, tout autrement que le sot. » (Sterne). — Cf. P. Gtaborit, Le beau dans la nature et dans les arts, t. I, 1" P., ch. m, Art. 2, § 2.

La représentation mentale d'un objet tend à faire renaître les mouvements physiques qui ont été primitivement associés à la sensation de cet objet. C'est Veljet moteur des images, c'est leur loi dynamique (124, § IV).

Les faits abondent. L'imagination d'une cliose eftrayante ou le souvenir d'un danger couru peut donner le frisson. La représentation du bâillement suffit parfois à le provoquer. Le vertige est la réalisation du mouvement que l'on imagine et que l'on craint. En racontant une scène animée on en reproduit machinalement les divers mouvements. Si l'on se figure vivement le mouvement d'un pendule qu'on tient suspendu, ce pendule parait se mouvoir spontanément : c'est l'expérience de Chevreul. L'imagination joue un grand rôle dans les maladies, soit pour les aggraver, soit pour en faciliter la guérison. C'est encore par l'influence de l'imagination sur l'organisme que s'expHquent certains phénomènes de l'hystérie et de l'hypnotisme (243, 244). La seule représentation d'un mets répugnant peut amener des nausées, comme celle d'un fruit savoureux fait venir l'eau à la bouche {}).

\\\. — Influence de la volonté : A) La volonté influe indirectement sur l'organisme par Vattention qu'elle commande. L'attention renforce ou aiïaibUt les sensations, elle évoque ou chasse les souvenirs ;or, comme sensations et souvenirs sont conditionnés par des antécédents physiologiques, l'attention et conséquemment la volonté, dont elle dépend, doivent influer sur ces antécédents {^).

B) La volonté exerce encore une influence indirecte sur les fonctions de nutrition et sur le tempérament : elle en vient à modifier insensiblement l'organisme, selon qu'elle accorde plus ou moins à la nourriture, aux exercices corporels, au sommeil, etc. (^).

G) L'action de l'âme sur le corps apparaît surtout dans le mouvement

|(') Ce fait peut servir à mettre en évidence l'étroite parenté de l'image et de la sensation, et la ressemblance de leur action sur l'organisme. « C'est un fait de notoriété vulgaire que, lorsque la sensualité gustative est mise en éveil par la vue, le fumet ou seulement par le souvenir d'un mets agréable « l'eau en vient à la bouche », c'est-à-dire que la sécrétion salivaire se produit en abondance. Ce que l'on ne savait point, c'est que Veau en nient aussi à l'estomac, c'est-à-dire que la même excitation sensorielle suscite la sécrétion gastrique. A plus forte raison ce liquide afflue-t-il lorsque, au lieu d'un vain fantôme, c'est l'aliment savoureux lui-même qui est présenté à l'animal, introduit dans sa cavité buccale et promené par la langue sur toutes les surfaces impressionnables du goût. Un flux de suc gastrique répond à l'excitation sensorielle... Cette sécrétion sensorielle est adaptée aux qualités gustatives de l'aliment. Le mets savoureux et de haut goût l'exalte; l'aliment insipide, de goût plat ou désagréable, ne saurait l'éveiller. On voit le rôle considérable de la sensation gustative ; elle est le primum movens de l'activité de l'estomac ; c'est la sensation perçue qui provoque l'écoulement du suc le plus énergique... » C'est ainsi que la sensation gustative «nous apparaît comme la condition du fonctionnement normal de l'estomac et comme le ressort de son activité physiologique. Elle entre, en un mot, dans les desseins de la nature ». <A. Dastre, Revue des Deux Mondes, 1«' nov. 1900, p. 220-223).

C) BossuET, De la connaissance de Dieu et de soi-même, ch. m, § 17.

{») BossuET, Ibidem, ch. m, § 16.

volontaire (i), dans les fonctions de relation. C'est par l'intermédiaire des nerfs sensitifs ou afférents que le corps et, par lui, le monde extérieur agissent sur l'âme ; mais c'est au moyen des nerfs moteurs ou efférents que la volonté agit sur le corps et, par lui, sur le monde extérieur. L'ordre des phénomènes se présente ici en sens inverse de celui que nous avons constaté dans la sensation (27, p. 71 n, 1). Le point de départ est un fait psychologique : la volition. Cette incitation volontaire met en branle la cellule cérébrale psycho-motrice ; — cet ébranlement matériel vient solliciter la cellule psycho-motrice dans un centre nerveux encéphalorachidien ; — et, ce n'est qu'après cette station intermédiaire, que l'excitation cérébrale arrive à sa destination, c'est-à-dire à un organe fonctionnel ordinaire, tel que le muscle. Arrivé là, l'ébranlement moléculaire détermine le mouvement physique : vg. lever les yeux. — La volonté peut non seulement produire, mais empêcher certains mouvements ; c'est pourquoi son action est excitatrice ou inhibitive.

Conclusion : en somme, le corps est pour l'âme un moyen : a) D'information : il fait parvenir jusqu'à l'âme les impressions du monde extérieur. — b) D'action : il fait parvenir jusqu'au monde extérieur les émotions, les pensées et les volitions de l'âme. — La science des rapports du physique et du moral relève de deux autres sciences, la psychologie et la physiologie. C'est une science ?nixte, qu'on nomme psycho-physiologie ; elle n'est pas encore bien constituée, car, si la psychologie n'a cessé de progresser depuis Sograte, la physiologie nerveuse n'en est encore qu'à ses débuts. {Logique, 95, § C, IL)

Remarque : autres théories. — C'est par Vaction inutuelleqae nous avons exphqué les rapports du physique et du moral. Certains philosophes, rejetant l'idée de causalité, ne veulent voir dans l'union de l'âme et du corps qu'un cas de parallélisme. C'est l'opinion :

L — De Malebranche {théorie des causes occasionnelles) et de Leibniz {théorie de Vharmonie préétablie). Tous deux admettent bien la distinction des faits physiologiques et des faits psychologiques ; mais ils ne voient entre ces deux séries de phénomènes irréductibles qu'une harmonieuse correspondance, sans action réciproque.

IL — Des matérialistes et de certains phénoménistes : les faits psychiques et les faits organiques forment deux séries, mais sans aucune réciprocité d'influence. Le moral n'a aucune action sur le physique. Bien plus, la conscience avec ses modes, l'émotion, la pensée, la volition, n'est qu'un reflet des phénomènes cérébraux , un contre-phénomène (2).j ^

(•) BossuET, Ibidem, ch. m, § 15 — Élévations sur les ynystères, 4<^ semaine, 8" Élévation. (=) Lange, Histoire du matérialisme, T. II. — Cf. Fouillée, L'évolutionnisme des idées' forces, L. III. — Rabier, Psychologie, ch. xlvii, § 2.

Ces théories diverses s'accordent à nier toute action de Fàme sur le corps. Par conséquent nos réflexions, nos déterminations n'exercent aucune influence sur nos mouvements organiques, ni sur nos actes et œuvres extérieurs (parole, industrie, art, etc.).

Ce ne sont là que des affirmations qui attendent leur preuve. Elles sont non seulement eii contradiction avec les apparences, mais encore avec la réalité, car la conscience atteste nettement l'action de la pensée et de la volition sur nos mouvements. La réfutation directe des principes, sur lesquels reposent ces différentes théories, trouvera sa place en Métaphysique.

ARTICLE II

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