RAPPORTS SPÉCIAUX DU PHYSIQUE ET DU MORAL
I. — Causes du sommeil : le sommeil n'est point un état anormal.Il consiste dans une détente périodique, plus ou moins complète, des fonctions vitales et psychologiques qui constituent la vie de relation. Le sommeil du corps est généralement regardé comme la cause du sommeil de l'esprit. La cause habituelle du sommeil physiologique est la fatigue cérébrale, le besoin qu'a le système nerveux, soumis à la loi (ï intermittence^ de se refaire par le repos. — Il est favorisé par toutes les circonstances qui atténuent ou suspendent l'exercice des facultés mentales : vg. absence d'émotion, monotonie des impressions, le silence, les ténèbres. — Le sommeil peut aussi avoir des causes artificielles, comme l'ingestion de certaines substances soporifiques, ou accidentelles, comme certains états morbides.
IL — Effets physiologiques : le sommeil a pour effets :
10 L'anesthésie partielle du système nerveux sensitif : le dormeur n'est plus accessible aux excitations ordinaires qui stimulent les sens ; il ne voit plus, n'entend plus, etc. C'est l'image de la mort : Siniillima mortis imago. Cependant il n'y a pas suppression, mais simple affaiblissement de la sensibihté, car, si l'on renforce l'intensité des excitations habituelles, le dormeur les perçoit et se réveille.
2° La paralysie plus ou moins grande du système musculaire : les
(M P. Radestock, Schlaf iind Traum. — Maury, Le sommeil el les rêves. — Sully, Les illusions des sens el de l'esprit. — TissiÉ, Les rêves. — M. de Biran, Nouvelles considérations sur le sommeil (Œuvres éditées par Cousin, t. II). — Jouffroy, Mélanges philosophiques. Du sommeil. — • Dugas, Le soynmeil. Revue philosoph. Avril 1897., — D' Ferrand, Le sommeil el le rêue, Annales de philosophie chrétienne, Octobre 1895. — Dugald Stewart, Éléments de la philosophie de l'esprit hum.ain, I. P., ch. v. Sect. V, — Foucault, Le rêve.
yeux se ferment, les mouvements du corps s'alanguissent, les membres deviennent inertes et n'obéissent plus aux commandements de la volonté. Cependant les nerfs moteurs ne sont pas complètement paralysés, car les fonctions de circulation, de respiration, de sécrétion continuent et bien des mouvements plus ou moins inconscients s'accomplissent durant le sommeil.
III. — Effets psychologiques : il est possible qu'il n'y ait jamais sommeil absolu, c'est-à-dire suspension complète de toute activité consciente. Peut-être doit-on dire avec Descartes, en prenant comme lui le mot pensée dans le sens de conscience spontanée, que l'âme pense toujours. Mais c'est une hypothèse invérifiable (77). Cependant le sommeil est parfois si profond qu'il équivaut à une suspension complète des fonctions psychologiques, quand il y a eu absence totale de rêve ou que du moins le rêve n'a laissé aucun souvenir. Quoi qu'il en soit, le sommeil physiologique a pour conséquence de modifier plus ou moins notablement l'activité des facultés de Fàme :
i° Perceptions externes : il y a affaiblissement général ou même absence complète des perceptions externes, surtout de la vue.
2o Conscience réfléchie : Yexercice de la réflexion, du jugement, du raisonnement est ordinairement suspendu.
3° Volonté : pendant le sommeil, on veut certaines choses, vg. marcher, , fuir, parler ; mais ces volitions restent ordinairement sans exécution. La hberté et partant la responsabilité disparaissent quand l'attention est supprimée et que la conscience réfléchie fait défaut.
4° Imagination : l'activité de cette faculté est au contraire grandement accrue pendant le sommeil. Ce surcroit d'activité a pour causes l'anesthésie des organes sensoriels et l'absence de réflexion :
a) L'imagination, privée du contrôle de la raison, est alors hvrée sans frein à toutes les divagations.
b) D'autre part, pendant la veille, l'incessante comparaison, que nous faisons entre les sensations externes et les images, nous empêche de les confondre. Durant le sommeil, comme les sens ne fonctionnent plus ou ne fonctionnent que très faiblement, la confrontation des représentations imaginatives et des représentations sensibles est impossible. De là viennent l'intensité exceptionnelle des images, la tendance invincible de l'esprit à les objectiver et l'illusion persistante qui en résulte. De là vient aussi le grossissement extraordinaire des sensations internes. Reid raconte que, souffrant de la tête, par suite d'une chute, « l'emplâtre qu'on lui avait apphqué le tourmenta extrêmement ». Il rêva « très clairement qu'il était tombé entre les mains d'un parti d'Indiens et qu'ils lui enlevaient la peau du crâne » (^). Ainsi, pendant le sommeil,
(*) Reid, Œuures comiMles, traducl. fr., t. I, p. 92.
les images sont prises pour des réalités et les sensations sont démesurément agrandies, parce que nous n'avons pas pour les refréner ou les contrôler le contraste des sensations normales de la veille et que la réflexion est assoupie.
Conclusion : il faut noter qu'il y a entre le sommeil profond et l'état de veille parfaite une infinité de degrés ; c'est pourquoi, entre ces limites extrêmes, les effets physiologiques et psychologiques du sommeil peuvent présenter une grande variété.
IV. — Causes du rêve : le rêve est l'ensemble des pensées que nous avons pendant le sommeil. Il a pour causes principales :
1° Les dernières pensées de Vétat de veille : en vertu de l'association elles suggèrent les premières idées du sommeil.
2° Les inclinations et préoccupations habituelles.
3° Uétat de Vorganisme qui provoque certaines sensations sourdes même pendant le sommeil. L'imagination s'en empare, les grossit et les incorpore dans la trame du rêve commencé ; c'est l'une des causes de l'incohérence du rêve. Ainsi, dit-on, Descartes piqué par une puce se crut percé par un coup d'épée.
V. — Rêve et rêverie : (^) a) Le rêve a lieu pendant le sommeil ; la rêverie suppose l'état de veille. Aussi dans la rêverie, la continuation des perceptions actuelles nous empêche de prendre pour des réahtés les imaginations de notre esprit.
h) Dans la rêverie, malgré l'assoupissement des facultés supérieures, une certaine réflexion persiste et maintient un certain ordre logique jusque dans les associations les plus bizarres, tandis que dans le rêve tout se mêle d'une façon incohérente (121).
La rêverie a des charmes, comme l'a noté La. Fontaine :
Chacun songe en veillant, Il n''est rien de plus doux.
C'est que la rêverie est le déploiement libre et facile de l'activité imaginative, pendant la somnolence des facultés proprement spirituelles qui, pour s'exercer, exigent un certain effort. Mais il faut réagir contre cette tendance à la rêverie, parce qu'elle renverse l'ordre hiérarchique des choses, en exaltant les puissances sensibles de l'âme au détriment des puissances intellectuelles. Les règles d'une saine morale l'exigent aussi bien que les préceptes d'une sage esthétique {^).
(M JouFFROY, Mélanges philosophiques : Psychologie, § IV.
(') G. LONGHAYE, Théorie des Belles-Lettres, L. II, Ch. iv, § 3 (3« Édit.).