III. — EXPLICATION DES FAITS
Si l'on veut esquisser ce qu'on pourrait appeler la psychologie de la suggestion^ il importe de distinguer les suggestions intrahypnotiques, posthypnotiques et à distance :
A) Suggestions intrahypnotiques, c'est-à-dire celles qui ont leur effet pendant le sommeil hypnotique. Pour bien saisir les expHcations suivantes, on doit se rappeler que la suggestion se ramène en défmitive, comme dit Wundt, à « une association accompagnée d'une concentration de la conscience sur les représentations engendrées par l'association (^). » Il faut se rappeler encore la loi dynamique de l'image : toute image de mouvement ou d'acte tend à se réahser, proportionnellement à sa force et à sa netteté. Quand l'image est unique ou d'une intensité qui annule toute image concurrente, elle se réahse nécessairement (124, § IV). Ceci posé, voyons comment la suggestion opère.
L'injonction de dormir faite par l'hypnotiseur évoque, avec l'idée de sommeil, les impressions qui l'accompagnent (alanguissement des membres, occlusion des paupières, etc). Si le sujet concentre son attention sur l'association suggérée, l'hypnose se déclare.
Le premier résultat de ce sommeil hypnotique est, comme dans le sommeil naturel, d'assoupir les facultés proprement intellectuelles et de
(M Hypnotisme cl suggestion.
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laisser le champ libre à l'imagination. C'est pourquoi l'association suggérée par l'hypnotiseur absorbe entièrement la conscience. Dès lors se produisent naturellement les hallucinations dont il a été question : l'hypnotiseur évoque, par ses paroles, dans l'esprit de l'hypnotisé, le cortège d'images qu'elles rappellent, et ces images, comme dans le rêve, sont prises pour des réahtés (240). En suggérant au sujet qu'il est vg. un lion, on éveille en lui l'image de certaines attitudes et de certains mouvements et, par suite, la tendance à les reproduire. L'hypnotisé cède fatalement à cette impulsion, parce que l'usage de la raison et de la volonté lui manque pour la contrôler et lui résister.
B) Suggestions posthypnotiques, c'est-à-dire qui n'ont leur effet qu'après un intervalle plus ou moins long. On a dit à un sujet endormi : vous irez, tel jour, quand telle heure sonnera, à tel endroit. Cette injonction est d'abord perdue de vue au sortir de l'hypnose. Mais quand les conditions posées se réahsent, vg. quand l'heure indiquée sonne, le sujet exécute l'ordre. Comment l'exphquer ? Commençons par noter qu'un fait analogue se passe dans la vie normale : on se dit le soir avant de s'endormir, je veux me réveiller à telle heure et on se réveille à l'heure voulue. Il est clair que cette volonté, plus ou moins latente, persiste dans le sommeil. De même, les phénomènes de Tétat hypnotique laissent des traces chez celui qui a été endormi ; ils peuvent reparaître si leur reviviscence est provoquée par une association. C'est précisément ce qui a lieu : l'image de l'ordre à exécuter renaît quand elle est évoquée par la sensation actuelle d'une circonstance mentionnée dans la suggestion, comme la sonnerie d'une horloge. Quand cette condition n'est pas réaUsée, la suggestion faite pendant l'hypnose reste inefficace. Il faut remarquer, en outre, que l'état d'un sujet, qui a été soumis à l'influence tyrannique d'un commandement antérieur, n'est pas l'état de veille ordinaire : au moment où s'accomplit la suggestion impérative, il retombe partiellement dans l'état hypnotique, dont le renouvellement est déterminé par la reviviscence des phénomènes éprouvés pendant le sommeil précédent. "Les faits confirment cette explication, car les suggestions posthypnotiques n'ont d'influence que sur les sujets prédisposés par des hypnoses répétées.
Objection contre le libre arbitre : on a voulu tirer de ces commandements à plus ou moins longue échéance une objection contre la hberté. L'hypnotisé les exécute, à heure fixe, en vertu de la suggestion qui s'impose à lui, et cependant il est convaincu qu'il est libre, qu'il aurait pu agir autrement. On peut donc se croire hbre et ne pas l'être : et 'alors que vaut l'argument fondé sur le sentiment de notre libre arbitre ? Ainsi raisonne, en substance, le D^ Beaunis.
La réponse est aisée. Le sommeil hypnotique supprime la hberté, comme le fait d'ailleurs le plein sommeil naturel, parce qu'il prive l'hypnotisé de l'usage de sa raison. L'hypnotisé est, par rapport à la
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liberté, dans une illusion analogue à celle qu'il éprouverait si on lui suggérait, dans l'hypnose, qu'il tient dans la main un sceptre, quand il n'a qu'un bâton. Cette hallucination prouve-t-elle que cet homme, qui a vu, éveillé, des sceptres réels, se soit trompé en les voyant ? Nullement, car son illusion présenté provient de son état anormal. Il en est de même pour les illusions sur sa liberté : elles ne prouvent aucunement que le témoignage de sa conscience, à l'état de veille, était imaginaire. Autant vaudrait dire d'un homme qu'on a enivré et qui déraisonne : Cet homme déhre, tout en croyant raisonner juste ; nous pouvons donc nous croire raisonnables et ne l'être pas. Et alors que devient l'argument tiré du sentiment que nous avons de notre faculté de raisonner ?
Bien plus, il faut ajouter que cet hypnotisé n'aurait jamais l'illusion (lo la liberté, s'il n'en avait eu l'expérience antérieure, pas plus qu'il n'aurait pu imaginer un sceptre, si ce mot, prononcé par l'hypnotiseur, n'avait éveillé en lui le souvenir de perceptions antécédentes (94, B, II).
C) Suggestions à distance : les faits, analysés jusqu'ici, sont plus ou moins anormaux ; mais ils n'ont rien de merveilleux. Il est une dernière catégorie sur laquelle on ne peut être aussi affirmatif, d'abord parce que leur existence n'est pas universellement reconnue et que, le fût-elle, leur nature a quelque chose de mystérieux (^). Une réponse catégorique, sans distinction de cas, est impossible. S'il était établi qu'un hypnotisé ou un magnétisé a parlé une langue dont il ne connaissait pas le premier mot, vg. le chinois ; ou bien encore qu'il a révélé, étant complètement étranger à la médecine, non seulement le siège, mais la nature d'une maladie interne, dont le D^" hypnotisant ne soupçonne même pas l'existence, il serait manifeste qu'il y a eu intervention d'une cause extranaturelle. C'est un cas analogue à celui où des tables tournantes répondent d'une manière intelligente. Ici le doute n'est pas possible.
(M En pareille matière il faut regarder de très près, car les hynoptisés, à cause de l'acuité de leurs sens, font, sur des indices imperceptibles pour tout autre, des conjectures qui parfois tombent juste et ressemblent à des perceptions réelles. C'est ainsi que certains sujets paraissaient voir, sur un carton placé devant leurs yeux, les objets qu'on leur présentait derrière la tête. En réalité, d'après le dire du D'' Bernheim, ils avaient deviné, à certains signes invisibles aux autres assistants, la nature de ces objets. — La mésaventure arrivée au D' LuYS doit rendre défiant et circonspect. L'expérience consistait à mettre dans des tubes de verre fermés à la lampe diverses substances. Si l'on approchait un de ces tubes d'un sujet hypnotisé qui ignorait la nature du médicament contenu, le médicament produisait néanmoins son effet : vg. l'ipéca le faisait vomir. Tels étaient les résultats que le D'" Luys prétendait avoir obtenus. Il soumit le cas à l'Académie de médecine qui nomma une commission. Celle-ci fit fabriquer des tubes et expérimenta. Trois tubes contenant de l'eau distillée produisirent des effets appréciables, mais différents ; le même tube, appliqué au même sujet, k quelques jours d'intervalle, eut des effets dissemblables ; ce fut un tube vide qui produisit l'eUet le plus sensible. M. Dujardin-Beaumetz conclut avec raison dans son rappoi't (séance du 9 mars 1888) que les effets obtenus, n'étant pas en rapport avec les substances renfermées dans les tubes, étaient dus à l'imagination et aux souvenirs du sujet en expérience.
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car c'est un principe d'évidence immédiate qu'il n'y a pas de fait sans cause et que l'effet doit être proportionné à la cause. Or il faudrait nier ce principe, c'est-à-dire admettre une absurdité, pour affirmer qu'on peut parler une langue dont on ignore même l'existence, qu'on peut indiquer sûrement la nature de maladies invisibles sans avoir jamais appris la médecine, ou qu'un être irraisonnable, comme le bois d'une table, peut produire un effet intelligent.
Même réponse s'il s'agit d'une suggestion strictement mentale^ opérant ù distance^ c'est-à-dire d'un ordre sans parole et sans signe, renfermé dans le for intérieur. En effet, ce fait irait contre une loi existante, à savoir que les actes internes de l'esprit sont immanents et qu'ils ne peuvent être connus des autres personnes qu'au moyen de phénomènes matériels qui en sont les signes et le véhicule. Or, par hypothèse, l'ordre reste purement interne ; il ne peut donc agir au loin, car V action à distance, c'est-à-dire sans intermédiaire, répugne. En effet un phénomène ne peut agir où il n'est pas, parce que là où il n'est pas, il n'est rien ; or le rien ne produit rien.
Si au contraire l'ordre est transmis oralement ou s'il est question d'une acuité exceptionnelle des sens, il est difficile de se prononcer en faveur d'une intervention préternaturelle, dans l'état actuel des recherches, car la découverte des rayons X et les expériences de la télégraphie sans fil, qui n'ont rien que de naturel, commandent la réserve.