CONNAISSANCE DU PARTICULIER ET SCIENCE PU GÉNÉRAL
esseniiel. Or l'essence des choses n'est pas une pure abstraclion. Si, en tant que générale et commune à toute une classe d'individus, elle n'existe jorntcUement que dans l'intelligence ; elle a cependant un fondement réel dans les individus existants, car ils possèdent vraiment l'ensemble des caractères qu'elle représente : Formaliter in intellecf.u, j undamenUditer in re (Ps. 140, IV). L'objet de la connaissance rationnelle n'est donc point irréel, puisque les essences ont une réalité éminente, sui)érieure à la réalité des caractères individuels. -De plus elles sont bien plus intelligibles que les faits particuliers. C'est pourquoi la connaissance du général est :
I. — Adéquate à son objet : à un nombre indéfini d'objets complexes, elle substitue un objet défini, relativement simple, c'est-à-dire les rapports essentiels des choses, qui constituent les types et les lois : vg. l'homme en général, les attributs communs à l'humanité, sont un objet accessible et proportionné à notre intelligence. — Cette connaissance a une extension illimitée ; elle embrasse non seulement tous le.<: temps et tous les espaces, mais elle dépasse le réel pour atteindre le possible : partout et toujours l'homme est et sera l'animal raisonnable.
IL — Rationnelle et conséquemment du plus haut intérêt, car les vérités générales permettent seules à'' expliquer les choses et de les enseigner. On constate les faits particuhers ou bien on les croit sur la parole de témoins autorisés. On ne peut en rendre compte, les faire comprendre que si on réussit à les rattacher à leurs causes et à leurs lois, c'est-à-dire à ce qui est permanent et général. Alors on ne sait pas seulement qu'ils sont, mais comment et pourquoi ils sont (39, A).
III. — Profitable : pour agir sur la nature, il faut être capable de prévoir, de produire ou de modifier les phénomènes. Mais comment les prévoir, comment les maîtriser si l'on ne connaît pas leurs causes et leurs lois ? « C'est en obéissant à la nature, dit Bacon, qu'on parvient à lui commander. » Natura enim non nisi parendo vincitur (^). Il faut connaître la force d'expansion de la vapeur et se conformer à ses lois si l'on veut inventer la locomotive.
Conclusion : la maxime socratique reste donc vraie : « Il n'y a pas de science du particuHer ; il n'y a de science que du général. > Auguste Comte le reconnaît lui-même : « Le pur empirisme est stérile. » La science dégage des faits les causes et les lois qui les rendent inteUigibles : à ce prix seulement le savant est « l'interprète de la nature > (Bacon).
Remarque : les phénomènes, les accidents sont objets de science si l'on envisage leurs rapports constants ou leurs caractères communs, car
(M Novum organum, L. I, Aph. III. — Plus loin (Aph. CXXIX), il dit encore : Natures enim non imperatur nisi parendo. Cf. Tli. Fowler, Bacon's Novum Organum, p. 337, Oxford, 1889^ — G. Sortais, La Philosophie moderne depuis Bacon jusqu'à Leibniz, T. I, p. 287, Paris, 1920.
584 ORIGINE ET DISTI>CTION DES SCIENCES (41-42)
à ce point de vue ils ont un côté général et permanent. INIais ils ne le sont pas si on les considère isolément ou dans le fait de leur succession, car chacun d'eux s'évanouit pour ne plus reparaître. Il n'y a pas de science de ce qui passe, disaient aussi les anciens : Oj yàç îtt-. xôiv psdvnov IrtîTr^uv). Aidla est fluxoriim scientia.