L'ŒUVRE DE FRANCIS BACON
Pour en faire -la critique il faut considérer successivement :
A) Ses injustices : 1° Ses attaques contre Aristote et laScoLASTiQUE dépassent toute mesure. Il oubhe qu' Aristote a pratiqué la méthode expérimentale et que les Scolastiques, s'inspirant du dernier chapitre du'II^ Livre des Analytiques, ont tracé les grandes hgnes de l'induction {^).
2o II n'a pas vu la portée de la déduction ; aussi charge-t-il le syllogisme de ses anathèmes (.Voczim Organam, L. I, Aph. 11, 12, 13, 14; De dignitate... L. V, C. ii, § 4).
3° Il tient les mathématiques en mince estime ; non seulement il méconnaît la valeur de Copernic, de Galilée et de Kepler, mais il tourne leur opinion en raillerie {Descriptio globi intellectualis).
B) Ses lacunes : 1° Liebig, Cl. Bernard, Lange s'accordent pour proclamer l'incompétence scientifique de Bacon (^).
(M Esquisses d'astronomie, p. 584 ; Discours sur l'étude de la philosophie naturelle, n. 185 et s. — Le Verrier, La planète Neptune.
(') FoNSEGRivE, Fr. Bacon, L. I, Ch. m. Cf. Barthélemy-Saint-Hilaire, Sciences et travaux de l'Académie des Sciences morales. Mai et Juin 1890. — Suarez, Disputationes metaphysicœ, 1^, Sect. VI, 24, 29.
(') Liebig, Lord Bacon. — Lange, Histoire du matérialisme, II' P., note 60, p. 481 . — Cl. Bernard, Introduction à l'étude de la médecine expérimentale, I" P., eh. ii,§ 6, p. 89-91. Brochahd lui-même avoue « qu'on pourrait retrancher Bacon de l'iiistoire de la science sans que rien d'important y fût changé » (Revue philosophique, Avril 1891* p. 370). — P. Tannery. Revue Philosophique, Juillet 1891, p. 105-107.
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20 Au point de vue de la recherche expérimentale, Cl. Bernard lui reproche notamment d'avoir proscrit les hypothèses et les théories [Noviim Organum, L. I, Aph. 10, 116). Il faut reconnaître cependant que cette proscription n'est pas absolue {De dignitate^ L. V, Ch. m).
3^ Bacon distingue l'expérience qui va ab experimentis ad expérimenta et l'induction qui va ah experimentis ad axiomata {De dignitate. L. V, Ch. II). Or il traite de la première dans le De dignitate et de la seconde dans le Novum Organum. Pourquoi séparer ces deux parties intimement unies d'une même méthode ? Il semble que Bacon n'ait pas vu leur étroite liaison. « Autant Bacon a soigné la partie expérimentale de l'induction, autant il a néghgé la partie théorique (^). » L'induction qu'il décrit doit monter, per gradus continuas et nusquam intermissos, « des faits aux lois les moins élevées, ensuite aux lois moyennes en s'élevant de plus en plus jusqu'à ce qu'elle atteigne enfin les plus générales de toutes » {Noç. Or g., L. I, Aph. 104). Une telle induction est impraticable, car c'est la ramener à l'induction per enumerationem simplicem que Bacon a tant raillée. Nulle part il n'a indiqué à quel signe on pourrait savoir qu'on a épuisé la série des expériences négatives {Nov. Or g., L. II, Aph. 15, 16) et conséquemment exclu tout ce qui est accidentel : alors seulement on aurait le droit d'affirmer que ce qui reste est V essentiel, la cause cherchée ('■^). Donc cette méthode d'éhmination ou des résidus n'aboutit qu'à une plus ou moins grande probabilité, car on n'est pas sûr d'avoir fait une énumération complète de toutes les circonstances qui peuvent concourir à un événement, et, d'autre part, Bacon ne dit nulle part ce qui peut suppléer à cette énumération incornplète. Aristote, dont Bacon s'est tant moqué, a été plus clairvoyant (71, § V). Bacon d'ailleurs semble avoir conscience de l'insuffisance de sa méthode quand il l'appelle un art de conjecture, à'' indication, de direction : Ars quaedam indicii et directionis {De dignitate... L. V, Ch. ii, § 4, 5).
40 La meilleure preuve qu'il n'avait pas une claire vue de sa méthode c'est qu'il ne l'a pas appliquée dans ses essais malheureux d'expériences {Historia ventorum, Historia viiae et mortis, Historia densi et rari) (^).
50 II a méconnu l'utilité de la recherche des causes finales : Causarum iinalium inquisitio sterilis est {De dignit. L. III, Ch. v, § 13).
C) Ses mérites : il a eu le mérite d'attirer l'attention par ses écrits éloquents sur l'importance de l'observation et de l'expérience ; et, s'il n'a pas su indiquer le fonderhent rationnel de l'induction, il a du moins compris l'importance de la méthode expérimentale et signalé le procédé ài^ élimination qui fait le fond des Méthodes de S. Mill.
(') Cf. DE RÉMUSAT, Bacon, sa vie el sa ■philosophie, L. III, Ch. III, IV. C) FoNSEGRiVE, Fr. Bacon, L. II, Ch. ii, p. 200-211. (') FoNSEGRiVE, Fr. Bacon, L. II, Ch. iv, p. 258 et suiv.