ORIGINE ET CAUSE DU PLA.ISIU ET DE LA DOULEUR
Arguments : I. — H y a des plaisirs qui ne succèdent à aucune douleur ; le plaisir n'est donc pas, essentiellement, la cessation de la douleur. Les plaisirs esthétiques sont dans ce cas : la vue d'un beau paysage, l'audition d'une belle musique peuvent n'être précédées d'aucune douleur ; on peut très bien ne pas souiïrir de n'avoir pas vu ce paysage ou entendu cette musique. Il en est de même pour les plaisirs matériels : il n'est pas nécessaire pour goûter les plaisirs de la table d'avoir éprouve les douleurs de la faim, etc.
II. — Même dans le cas où le plaisir succède à la douleur, il n'en est pas la simple cessation. Cette cessation en est une condition, mais la cause est dans l'activité qui, après avoir été entravée, peut se développer librement (20). Il est vrai cependant que la douleur fait valoir le plaisir et contribue à son intensité ; le plaisir précédé de la douleur est plus vif par contraste. On ne jouit jamais plus de la santé qu'après une longue maladie (22, III).
III. — L'expérience prouve qu'il peut y avoir des plaisirs consécutifs : vg. après un sommeil paisible, je jouis d'un brillant lever de soleil, puis j'entends un beau morceau de musique, ou je lis un chef-d'œuvre littéraire. Or, d'après la théorie pessimiste, il ne peut y avoir deux plaisirs consécutifs, car le second ne serait pas la cessation d'une douleur. Cette théorie, étant contredite par les faits, doit être repoussée.
Conclusion : le plaisir et la douleur ne sont pas purement négatifs, ne consistent pas uniquement dans l'absence et la négation de l'autre. Ce n'est là qu'une condition de leur existence. Ce sont deux états, opposés sans doute, mais pourtant réels et parfaitement positifs tous les deux, parce qu'ils ont pour source commune Vactivité satisfaite ou contrariée
Si on les compare au point de vue de V antériorité, il faut dire que le plaisir est le fait primitif. En effet, le plaisir étant le résultat d'une activité normalement déployée, et la douleur la conséquence d'une activité contrariée, on ne saurait concevoir une contrariété, un arrêt dans le courant de l'activité avant qu'il y ait eu, pendant quelques moments, un déploiement normal de cette activité, c'est-à-dire plaisir. De même on ne peut imaginer qu'une personne s''arréte avant d'avoir fait quelques pas, ou qu'un fleuve soit contrarié dans son cours avant d'avoir coulé quelque temps.