S. — DÉFINITION ET ESPÈCES
A. — Définition générale : c'est une opération par laquelle l'esprit groupe les objets, d'après un ordre méthodique, selon leurs ressemblances et leurs différences. On peut classer les idées (Ps. 138, 139; Log. 6,7)aussi bien que les êtres, les sciences (42-45) aussi bien que les arts (Cf. Esthétique, Ch. II). Mais c'est dans les sciences naturelles que la classification est surtout en usage. On la définit alors :
B. — Définition particulière : opération par laquelle on distribue les êtres en genres et en espèces d'après leurs caractères.
C. — Espèces : on distingue trois sortes de classifications :
1° Empirique ou usuelle : c'est celle qui est indépendante de la nature des objets ; vg. les classifications par ordre alphabétique ; la classification des livres par le format dans une bibliothèque.
, 2° Artificielle : celle qui classe les objets d'après un seul caractère ou id'après un petit nombre de caractères choisis non parmi les plus importants, mais parmi les plus visibles ; vg. la classification des plantes de Tournefort est fondée sur la présence ou l'absence de corolle ; les plantes, dans la classification de Linné, sont classées d'après les étamines jet les pistils i^).
I Avantages : a) elle permet de retrouver rapidement, au miheu de beaucoup d'autres, une observation déjà faite ; — b) elle met un ordre .provisoire dans l'ensemble des êtres à étudier et fraye ainsi le chemin iaux classifications naturelles : vg. les classifications de Tournefort, de Linné et d'AnANSON ont préparé celle de Jussfeu.
C) LiARD, Les définitions géométriques et les définitions empiriques.
(*) Ampère, Essai sur la philosophie des sciences. Introduction, §1,2. — Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissai^ces..., Ch. xi, n. 160 sqq.
(') De Candolle, Théorie élémentaire de la botanique, Partie I, Livre I, Ch. iv, î 25, indique les conditions d'une bonne classification artificielle en botanique.
30 Naturelle : elle repose sur les caractères essentiels des êtres. Le savant cherche à reproduire les véritables rapports qui rehent les êtres entre eux dans la nature. Cependant une distinction absolue ne sépare pas ces deux dernières espèces de classifications. La classification botanique de Linné n'est pas entièrement artificielle, car elle se rapproche sur quelques points des classifications naturelles. De même les classifications naturelles les meilleures ne laissent pas d'être plus ou moins artificielles, parce que la connaissance parfaite de tous leê caractères essentiels des êtres et de leur importance est un idéal, qui n'est pas pleinement réalisable. C'est la remarque d' Agassi z : il y a un plan dans la nature ; or les systèmes des naturalistes ne sont que la « traduction, dans la langue de l'homme, des pensées du Créateur » Q-). Une classification parfaite serait l'expression exacte et complète de la nature entière. Les divers essais, tentés par des hommes de génie, ne sont que des approximations successives du système de la nature. C'est ainsi que A.-L. DE JussiEU divise le règne végétal, d'après les caractères de l'em-t bryon, en acotylédones, dicotylédones. G. Cuvier distribue le règne animal, d'après la structure du système nerveux, en quatre embran-( chements : vertébrés., articulés., mollusques et rayonnes.
11 faut, dans la formation d'une classification naturelle, distinguer trois opérations : l» la fixation des groupes inférieurs ; — 2° la détermination des groupes supérieurs ; — 3° la 'distribution des divers groupes.'
Chacune de ces opérations se fait à la lumière d'un principe particulier.' L — Détermination des groupes inférieurs (Principe de l'Affinité générale). Le groupe fondamental est Fespèce : c'est le groupe ultim© des individus ayant entre eux le plus grand nombre de caractères communs et capables de se reproduire indéfiniment. L'espèce peut se diviser: en variétés et en races. La variété résulte d'une modification accidentelle et plus ou îiioins passagère de l'espèce : vg. la variété albinos. Elle a poun cause des influences extérieures, comme le chmat, la nourriture. La race est une variété devenue héréditaire et plus ou moins permanente vg. la race jaune (^). L'espèce est constituée par un ensemble de carac tères essentiels communs à plusieurs êtres. Nous avons vu quel critériui permet de discerner les caractères essentiels des accidentels : Vexistenc de V influence (76, II). — Le principe, qui domine la fixation des groupe»
(M Agassiz, De l'espèce el de la classificalion en zoologie, Cli. i, § l, p. 9. Paris, 1869.
(*) Le Genre est au contraire caractérisé par la fécondité limitée. Les produits d'espèces différentes (vg. cheval, âne), se nomment hybrides : vg. le mulet. Au bout de quelques i générations les produits reviennent au type primitif. Les produits de races différente»! (vg. blanche et nègi'e), s'appellent ?né(Ts : vg. le mulâtre.
inférieurs, est le Principe de l'Affinité générale qu'on peut formuler ainsi d'après Cuvier : Les êtres, qu'on réunit dans une même classe, doivent se ressembler entre eux plus qu'ils ne diffèrent les uns des autres, et, en même temps, se ressembler plus qu'ils ne ressemblent aux êtres des autres classes.
II. — Détermination des groupes supérieurs (Principe de la Subordination DES caractères) : après avoir ramené l'innombrable multitude des individus à une certaine quantité d'espèces, le savant compare entre eux ces groupes spécifiques, comme il a comparé les indiyidus. Nous avons vu à quel signe on peut, parmi les éléments constitutifs des êtres, reconnaître les caractères dominateurs et les subordonnés : le mode spécial cVinfluence (76, III). — C'est à la lumière du Principe de la Subordination des caractères, mis en avant par de Jussieu (1789), que le naturaliste établit la gradation des groupes supérieurs : entre les groupes les plus restreints (= Espèces) et les groupes les plus étendus (= Règnes) s'échelonnent, dans une série de généralisation croissante, les Genres, Familles, Ordres, Classes, Embranchements. Chacun de ces groupes doit être considéré comme une espèce à définir, dans laquelle le geiwe prochain est constitué par les caractères dominateurs, et la différence spécifique par les caractères subordonnés.
En appliquant le principe de la subordination des caractères, le
jnaturahste réunit en un groupe plus vaste nommé Genre les espèces
; infimes qui présentent le plus grand nombre de caractères dominateurs
'Communs. De la même manière il ramène plusieurs genres à une même
(Famille, plusieurs familles à un même Ordre, plusieurs ordres à une
même Classe, plusieurs classes à un même Embranchement, plusieurs
(embranchements à un même Règne, la compréhension de chaque
I groupe étant en raison inverse de son extension. C'est ainsi par exemple
jque le Lion appartient au Genre Chat, à la Famille des Digitigrades, à
l'Ordre des Carnivores, à la Classe des Mammifères, à l'Embranchement
des Vertébrés, au Règne Animal. — Les caractères distinctifs de chaque
groupe sont dominateurs par rapport aux caractères constitutifs des
I groupes inférieurs qu'il contient et commande, et subordonnés relative-
jment aux caractères constitutifs des groupes supérieurs dont il dépend.
C'est pour cela qu'il faut non seulement tenir compte du nombre des
caractères essentiels, mais surtout de leur importance, c'est-à-dire qu'il
jîaut, comme dit Jussieu, non seulement les « compter », mais encore
iles « peser ».
III. — Disposition des divers groupes (Principe de la Série natut belle) : reste une dernière question à résoudre. Dans quel ordre disposer I les groupes dont les caractères, étant d'égale importance, sont simplement (Coordonnés entre eux ? Comment distribuer, par exemple, les Classes ' Mammifères^ Oiseaux^ Reptiles, Batraciens, Poissons qui appartiennent
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à l'EmbraucliemenL des Vertébrés ? Ces différentes classes ont la même importance, mais elles n'ont pas la même perfection : on les rangera donc d'après le Principe de la Série naturelle, c'est-à-dire en série progressive, par ordre de perfection croissante ou décroissante. Consulter le tableau ci-contrc, p. 696.
Conclusion : il est manifeste que la classification naturelle a pour fondement la définition. La constitution des espèces s'obtient par l'élimination des caractères accidentels, et la détermination des groupes supérieurs en distinguant, parmi les caractères essentiels, les dominateurs des subordonnés. Or ce sont précisément les opérations fondamentales de la définition (76).
Remarque : la division et la classification. — La division est une étape vers la classification, car la classification n'est qu'un cas particulier de la division (16). Ainsi les Animaux sont vertébrés, articulés, mollusques, etc. • — ■ les Vertébrés sont mammifères, oiseaux, reptiles, etc. — Les Mammifères sont quadrumanes, carnassiers, rongeurs, etc. Chacune de ces propositions énonce une division ; l'ensemble de ces propositions constitue une classification. La classification n'est donc qu'une division systématique à plusieurs degrés.
: Une classification naturelle offre, au point de vue scientifique, les
: plus grands avantages : .
I L — Elle diminue le nombre des objets à connaître : en effet, à la
f multitude indéfinie des individus elle permet de substituer les types des
' espèces, à ceux-ci, encore bien nombreux, les types des genres, etc. Comme ces types nous représentent ce qu'il y a à'' essentiel, les espèces, dans une
' pluralité d'individus ; les genres, dans une pluralité d'espèces, etc., il suffit de se rappeler qu'un être a tel caractère distinctif, pour savoir ses autres caractères, soit dominateurs, soit coordonnés, liés au premier par des rapports constants. C'est un soulagement pour la mémoire, parce que la classification réduit la compréhension aux caractères essentiels : vg : si je sais que le cheval est un vertébré mammifèi-e, j'en puis conclure qu'il a un système osseux, un système nerveux, des poumons, une
; circulation double, etc.
j IL — Elle donne à la connaissance une extension illimitée: en effet, au moyen d'une ou de quelques notions générales, on connaît les carac-
|tères d'un être et on peut étendre cette connaissance à tous les êtres semblables, passés, présents et futurs, parce que cette extension est fondée sur la compréhension des caractères essentiels qui sont immuables.
jEn pensant les caractères essentiels d'un être, on peut néghger le reste,
car le reste ce sont les caractères accidentels. De là vient la supériorité de la classification naturelle sur la classification artificielle : celle-ci, étant fondée sur les ressemblances accidentelles des individus, n'est paç un moyen de les penser^ car alors la pensée, laisserait de côté leur essence ; elle n'est qu'un moyen commode pour les retrouver.
Objection : en simplifiant la représentation, la classification naturelle l'appauvrit. Elle nous présente, dans une série abstraite de genres super-^ posés, un squelette décharné de la nature, au lieu et place de sa vie infiniment complexe et variée. — C'est vrai ; mais c'est inévitable, car il n'y a pas de science du particulier (40 § A). De plus, il y a des compensations. Ce que la connaissance perd en compréhension, elle le gagne en extension : la portée indéfinie des lois de la nature nous est révélée. Ell^ gagne aussi en qualité esthétique, car la beauté du plan divin nous est manifestée (Cf. III). Elle gagne enfin en fécondité, car les classifications acquises servent de base à de nouvelles inférences analogiques (Cf. IV).
III. — Elle reflète l'ordre delà nature : en effet une classification parfaite, miroir fidèle, reproduirait exactement le plan de la création. C'est un idéal, inaccessible sans doute, mais dont la science peut approcher de plus en plus. Les classifications existantes, malgré leurs imper-' fections, nous révèlent, dans une certaine mesure, la grandeur et l'ordre de la création, parce qu'elles s'efforcent de grouper les êtres d'après leursj affinités naturelles. C'est pour cela que la nature nous apparaît comme] une œuvre : a) rationnelle, parce qu'elle est faite d'après un plan logique dont nous apercevons les grandes Hgnes ; — b) belle, parce que ce plan manifeste la puissance et l'ordre de la pensée créatrice ; or lai puissance et l'orcire sont les conditions fondamentales du beau (Cf. Esthétiquei Ch. I). I
IV. — Elle sert de base au raisonnement analogique, parce que le raisonnement analogique a pour point de départ des ressemblances déjà définies et classées (85).
A. — Valeur signiâeative : elle varie suivant que l'on admet :
1» La fixité des espèces avec Cuvier : alors la classification fait connaître les affinités naturelles des êtres et conséquemment le plan de la création.
2o Le transformisme absolu, avec Darwin, c'est-à-dire la variabiUté des espèces et l'absence de l'intervention créatrice : alors la classification fait connaître le degré de parenté des êtres et Vévolution de la vie (Cf. Métaphysique, L. II, Ch. III, Art. III, Sect. I).
3° Le transformisme mitigé, avec Gaudry, c'est-à-dire une évolution
[limitée et l'intervention créatrice qui suppose une Cause efficiente ayant {une fin ; alors la classification fait connaître à la fois et la parenté des i'êtres et leurs affinités naturelles.
j B. — Valeur objective : les classifications les plus parfaites ne peuvent lavoir, ce semble, qu'une valeur relatwe, parce que les conditions faites aux sciences naturelles entraînent des imperfections et des lacunes, auxquelles il paraît impossible de remédier complètement. En eiïet :
10 Lacunes de l'observation : l'esprit de l'homme étant borné, faillible et, d'autre part, les rapports de coexistence étant très complexes et très flexibles, il est difficile que l'observation soit faite sans omission. D'ailleurs à quel signe reconnaître que l'on n'a pas péché par omission ?
2» Lacunes de l'expérimentation : a) L'expérimentation est possible dans les sciences naturelles en tant que sciences de faits (Physiologie) pour déterminer les lois de succession des phénomènes physiologiques : vg. vivisections, inoculations, greffes, etc.
b) Elle est impossible dans les sciences naturelles en tant que sciences ài^ètres et de formes (Anatomie) pour établir les lois de coexistence des organes, car on ne peut isoler, artificiellement, tel organe : vg. du type 'vertébré, pour voir si les autres organes apparaîtront ou non en même [temps que lui. — Cependant l'expérimentation réussit à modifier, dans une certaine limite, quelques formes extérieures de l'être organisé, au moyen de la culture, de l'élevage, des croisements artificiels, de la ^relïe, etc.
3° Flexibilité de la nature : les formes des êtres sont trop complexes 3t trop souples pour être fidèlement représentées dans les cadres rigides ît simphficateurs des systèmes scientifiques. En effet :
a) Un même caractère n'a pas une valeur identique dans toutes es espèces ; vg. la dentition, si importante chez les mammifères, perd ie sa valeur chez les vertébrés à sang froid.
b) Bien plus, un même caractère n'a pas, dans le même être, la même /aleur aux différentes périodes de son existence ; vg. chez les animaux
métamorphoses.
c) Enfin, les êtres disparates réunissent, d'une façon permanente, les caractères opposés de deux groupes différents. Ce sont les « types pro- )hétiques (^) », qu'on trouve surtout dans les espèces disparues ; vg. l'arbhœopteryx, ayant des plumes d'oiseau sur un squelette de lézard.
Conclusion : pour toutes ces raisons, les classifications naturelles ne )euvent avoir qu'une valeur approximative ; mais cette approximation )eut grandir indéfiniment.
(•) Agassiz, De l'espèce et de la classification en zoologie, Ch. i, § xxvii.
Le rapport de causalité se définit : le rapport qui unit invariablement une cause à son effet. La cause entraîne l'effet à sa suite; aussi les lois physiques, établies par l'induction, s'appellent-elles lois de succession. Nous avons montré que ces lois avaient pour fondement le principe àHnvariahilité des causes ou d'uniformité de la nature (71, § V). — Nous avons une question analogue à résoudre pour les sciences naturelles : quel est le fondement de la généralisation ? Comment expliquer les lois de coexistence ? Le naturaliste découvre, entre les caractères dominateurs et les caractères subordonnés d'un être, un rapport constant et universel. On peut le définir : le rapport qui unit invariablement un caractère subordonné à un caractère dominateur. Dans ce rapport, le caractère dominateur n'entraîne pas le caractère subordonné à sa suite^ mais il l'entraîne en. même temps que lui, il V implique. Aussi les lois biologiques, établies par la généralisation, sont-elles nommées lois de coexistence. Comment les expliquer ? Quel est leur fondement ? Puisque le caractère subordonné n'est pas produit à la suite du caractère dominateur, mais en même temps, le caractère dominateur n'est pas la cause du caractère subordonné, car la cause doit précéder Veffet. Reste donc que ces deux caractères, liés ensemble, dépendent de causes supérieures. Ce qui revient à dire que les lois de coexistence sont des lois secondaires, empiriques, qui n'ont pas une rigueur absolue. Pour en trouver le fondement et en donner l'explication, il faut les rattacher à des lois primitives, à des principes supérieurs, d'où l'on puisse les faire dériver (^). Deux solutions méritent d'être citées, celle de Georges Cuvier et celle d'ÉTiENNE Geoffroy-Saint-Hilaire.