HISTOIRE PROPREMENT DITE : SES CONDITIONS
Nihil est magis oratorium qiiam historia (Gicéron). Do là cet usage factice des harangues prêtées aux personnages historiques. l'our les modernes, elle est surtout une œuvre de science, une œuvre de crilifjue et d'érudition puisée aux sources originales. J.a méthode historique a été véritablement renouvelée au xix^ siècle. Le champ d'investigation a été également agrandi : au Heu de le restreindre presque exclusivement à V histoire- bataille, les modernes étudient toutes les manifestations de la vie des peuples, rehgion, politique, état social, art, lettres, sciences (i). I. — Œuvre de science : l'histoire, prise dans son ensemble, exige Vespril critique et Vesprit pliilosophique.
A) Esprit critique : l'historien doit d'abord recueillir les faits, aller aux documents originaux et en examiner la valeur (101). Mais la Critique historique, qui rassemble et discute les témoignages, n'est pour l'histoire qu'un fondement et une préparation ; elle fournit des matériaux de bon aloi, des faits bien contrôlés. Il faut ensuite les mettre en œuvre, construire l'édifice. Autrement on est un érudit (^) et non un historien.
B) Esprit philosophique : l'histoire proprement dite ne se contente pas de rapporter les faits, elle tâche d'en découvrir les causes et de les rattacher à leurs lois. Les témoignages relatifs au passé, surtout à un passé un peu lointain, sont incomplets. Dans cette seconde partie de sa tâche l'historien se sert du raisonnement pour combler les lacunes des documents.
De plus, il recherche les motifs et les mobiles qui ont fait agir les personnages mis en scène ; ici encore il est obhgé de recourir à des conjectures et à des inférences analogiques. Comme l'anatomiste reconstitue l'ensemble d'un organisme disparu d'après les vestiges qui ont survécu, ainsi l'historien doit reconstituer le tout d'après les parties subsistantes. L'histoire est, de ce chef, une reconstruction.
Enfin, de la comparaison des faits et des causes il dégage les lois qui serviront de guide aux individus et aux sociétés. L'histoire est, à ce titre, une généralisation.
IL — Œuvre d'art : on n'est un grand historien qu'à la condition de bien coordonner les faits, d'animer les matériaux qui sont comme le squelette de l'histoire et de communiquer à ses récits l'intérêt d'une action vivante. Alors le passé semble revivre et l'histoire est vraiment, selon le mot de MiCHELET, une résurrection.
Conclusion : voilà ce que V Histoire proprement dite ajoute à la Critique des témoignages (■^).
(M PiLLON, article sur les doctrines historiques au xix-^ siècle, dans L'.-lnnéep/iJJosophigue, 1S67.
(") C'est ainsi vg. que Boutaric, dans ses remarquables travaux sur Philippe le Bel, a plutôt réuni et juxtaposé des matériaux que composé une histoire.
(') A. DE Broglie, Notice sur Duruy, Revue des Deux Mondes, Fév. 1898, p. 549-551 .