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IL — MODE SUPÉRIEUR A LA SCIENCE

Nombre de philosophes ont élevé la croyance au-dessus de la science : A) Pascal : la science, c'est-à-dire le raisonnement, « l'esprit géométrique », n'atteint qu'une région inférieure, celle des vérités abstraites. La croyance, la foi, c'est-à-dire le sentiment, le cœur, « l'esprit de finesse », s'élève à des vérités plus hautes, aux premiers principes, aux vérités morales et rehgieuses. La foi va donc plus loin que la science, car «le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas ». Pascal dit encore :

(M L. Ollé-Laprune, La certitude morale. — P. Janet, Principes de métaphysique et de psychologie, Iritrod. Leçon V. Cf. L. Roure, Doctrines et Problèmes, Ch. ix. — A.- J. Balfour, Les bases de la croyance. — A. Nicolas, L'art de croire. — • V. Bainvel, La foi et l'acte de foi. — F. Brunetière, Discours de combat, f" Série : Le besoin de croire. — B. Gaudeau, Le besoin de croire et le besoin de savoir. — Schwalm, La croyance naturelle et la science, Revue Thomiste, nov. 1897. — Dauriac, Croyance et réalité. — Lévy-Bruhl, Théories nouvelles delà croyance. Revue des Deux Mondes, 15 Mall894. — BAZXihiAS, La crise de la croyance dans la philosophie contemporaine.

(») Aristote, Derniers analytiques, L. I, Ch. xxxin.

« Nous connaissons la vérité non seulomont par la raison, mais encore par le cœur ; c'est de cette dernière sorte que nous r(,iiiiaissons les premiers principes, et c'est en vain que le raisonnement, qui n'y a point de part, essaie de les combattre... C'est sur ces connaissances du cœur et de l'instinct qu'il faut que la raison s'appuie... Les principes se sentent, les propositions se concluent ; et le tout avec certitude, quoique par d'ifTérentes voies (^). »

Critique : le mot cœur ne s'emploie plus au sens de I'ascai. qui dit au même endroit : « Le cœur sent qu'il y a trois dimensions dans l'espace. » Mais le contexte éclaire suffisamment sa pensée. Par « cœur » il entend la connaissance intuitive qui a quelque chose du sentiment (2). C'est pour cela que les Scolastiques et, après eux, Reid, Kant, appellent la conscience spontanée « sens intime », Par conséquent la foi dont parle Pascal n'est pas en opposition avec la raison, car, au fond, elle n'est qu'une forme de la raison, c'est la raison insiinctwe, spontanée, intuitive, qui devance la réflexion et le raisonnement.

B) Kant : la science s'arrête aux phénomènes ; elle les coordonne, mais elle ne peut les dépasser pour atteindre les choses en soi, les noumènes. C'est ce que Kant se flatte d'avoir démontré dans la Critique de la raison pure. Mais, en faisant la Critique de la raison pratique, il découvre une idée de la raison qui n'est aucunement relative aux phénomènes et dont la certitude est absolue, l'idée de la loi morale, qui est donnée dans un fait, l'obhgation morale. Or, si le devoir est certain, les conditions de sa possibihté le sont aussi : à savoir la liberté, Vexistence de Dieu, la vie future ; ce sont les « postulats de la raison pratique ». Nous ne savons pas si nous sommes libres, si Dieu existe, si notre âme est immortelle. -Cependant bien que ces trois vérités ne puissent être scientifiquement démontrées et qu'elles soient incompréhensibles, nous y croyons à cause de leur liaison nécessaire avec le devoir qui s'impose à nous avec certitude. Le devoir est objet de science et non de foi, tandis que ces trois vérités sont objet de joi et non de science. La croyance est donc supérieure à la science, puisque seule elle atteint les choses en soi, les noumènes, la réahté (l'âme, Dieu). Cependant, quoique non scientifiques, non démontrées, ces vérités n'ont rien à craindre de la science, œuvre de la raison théorique, car Kant lui assigne pour limites la connaissance des phénomènes, qu'elle ne peut franchir. Par conséquent la raison et la science ne sauraient témoigner contre ces vérités, objets de foi, parce qu'elles ne sont pas de leur domaine. La science est bornée aux phénomènes ; la foi s^étend aux noumènes. Aussi Kant a-t-il dit : « J'ai dû abolir la science pour édifier la foi. »

(') Pascal, Pensées, Art. viii, n. 6.

(') C'est pour cela, sans doute, que dans l'édition des Pensées donnée par Port-Royal le mot I sentiment » a été partout substitué au mot « cœur ».

Critique : la théorie de Kant est contradictoire : d'après lui le devoir est objet de certitude, de science, non de foi. Mais si le devoir est rationnellement certain, les postulats (Dieu, la liberté et l'immortalité de l'âme), qui sont liés logiquement au devoir, doivent participer à sa certitude ; ils sont donc rationnellement certains, par conséquent objet de science et non de foi, ce qui contredit la thèse kantienne (^). (Cf. Métaphysique, L. I, Ch. II, Art, II, § III).

C) Jacobi ('-) : la croyance est pour Kant une adhésion volontaire ; pour Jacobi elle est instinctive. La science, œuvre de la raison discursive, est incapable de saisir le réel : elle n'aboutit qu'à des abstractions. La foi, œuvre du cœur et du sentiment, nous met en contact direct avec les réalités supra-phénoménales.

Critique : faire reposer, avec Jacobi, la croyance sur le sentiment c'est la rendre personnelle et variable comme lui. Il est donc. impossible à celui qui croit de présenter sa croyance comme ayant une valeur fixe, universelle. C'est pourtant le caractère qu'a la croyance d'après ses partisans : vg. on croit que la raison est faite pour la vérité. C'est de leur part une heureuse inconséquence.

D) Hamilton (^) : la science porte uniquement sur le relatif, car l'absolu est inconcevable (Ps. 187. § A, III). Mais, si nous ne pouvons connaître l'absolu, nous pouvons et nous devons y croire.

Critique : notre connaissance de l'absolu est imparfaite, mais elle n'est pas nulle : vg. nous pouvons dire ce qu'est l'absolu, qu'il existe, etc. Il n'y a donc pas lieu de recourir à la foi pour suppléer à une ignorance complète qui n'existe pas.

E) Newman (*) : au lieu de distinguer simplement l'assentiment et l'inférence, il les regarde comme indépendants l'un de l'autre. L'assentiment réel est déterminé par l'appréhension des idées concrètes ; l'assentiment notionnel par l'appréhension des idées abstraites. L'ambition de l'assentiment, comme de l'inférence, c'est de dépasser les idées abstraites et d'atteindre le réel .

L'assentiment étant une adhésion absolue et sans condition à une proposition tenue pour certaine, avant d'adhérer à cette proposition l'esprit se demande au préalable si elle est vraie.

Peut-on arriver par le raisonnement ou inférence à la vérité certaine dans l'ordre des réalités concrètes ? Newman le nie même de l'inférence la plus parfaite, l'inférence formelle, dont Aristote a tracé les règles.

(') Ollé-Laprune, La Certitude morale, Ch. iv.

(*) Jacobi, De l'entreprise du criticisme de rendre la raison raisonnable. — Lévy-Brùhl, La philosophie de Jacobi, Ch. vu.

(') Hamilton, Philosophie de l'absolu. Cf. Fragments de Philosophie. Trad. Peisse, p. 1 sqq.

(•) An Essay in Aid of a Grammar of Assent, Londres, 1870. Traduit par M"»" Gaston Paris sous ce titre : Grammaire de l'Assentiment, Paris, 1907.

Il articule contre la Logique aristotélicienne deux principaux griefs. D'abord, elle part de principes indémontrés. Ensuite, elle ne peul .ihoutir à des conclusions concrètes, puisqu'elle part de propositions ahslraites. « L'abstrait ne peut mener qu'à l'abstrait et nous avons besoin d'atteindre par le raisonnement au concret ; or c'est dans l'intervalle qui sépare les conclusions scientifiques abstraites des faits concrets que la méthode d'inférence perd toute force et retombe de la démonstration pun- ù une simple mani£estation de probabilité. » (^)

Donc, en dehors des sciences mathématiques, elle est impuissante à nous renseigner sur la réalité.

Alors se pose ce problème: Comment l'esprit pourra-t-il passer de la probabilité à la certitude ? Comment combler le hiatus qui subsiste entre la conclusion scientifique du syllogisme et le fait concret qu'elle ne peut atteindre ? C'est ici qu'intervient la théorie originale de V Ulalive sensé {le sens des inférences) imaginée par Newman. Il y a solution de continuité entre l'assentiment et l'inférence. C'est Villative sensé qui servira de trait d'union et permettra à l'esprit de passer de l'abstrait au concret, du probable au certain,

Newman n'a pas donné une définition précise du sens des inférences. Il l'explique par des analogies «employant le mot sens comme dans èo/i sens, sens commun, sens de la beauté, etc {^). » On s'en fera une idée en réunissant les traits épars par lesquels Newman a essayé de le décrire. C'est une sorte de faculté de contrôle et d'interprétation de nos raisonnements qui impUque le sentiment instinctif des réahtés concrètes, et aussi la perception que la distance qui sépare ces réahtés de leur expression verbale (mots ou propsoitions) est infranchissable. Action vive, pénétrante, instinctive de l'esprit, Vlllative sensé comble la distance entre l'argumentation verbale de la raison raisonnante et les conclusions en matière concrète ; il effectue la transition entre les probabilités auxquelles aboutit la démonstration appuyée sur l'expérience, et la certitude. Newman appelle encore Vlllative sensé « le pouvoir de juger en dernier ressort entre l'erreur et la vérité. (^) » Trouver la vérité est donc un don de nature, une sorte de divination qui n'a rien de commun avec la raison raisonnante et la Logique formelle.

Critique : le fondement sur lequel repose la théorie de Newman est ruineux : l'indépendance de l'assentiment et de l'inférence. Car toute inférence comporte un assentiment, et tout assentiment suppose une inférence implicite ou explicite.

Newman se défie outre mesure de la raison raisonnante, oubhant que

(•) Grammaire de l'Assentiment, p. 217.

(') Grammaire de l' Assentiment, p. 278. (') Grammaire de l'Assentiment, p. 283-284.

les règles de la Logique formelle ne sont que la codification de la Logique naturelle (136, A). Les reproches qu'il lui adresse ne sont pas justifiés. Il n'a pas vu, en effet, que, toute démonstration devant partir de principes indémontrables mais évidents (37), la Logique formelle ne peut échapper à cette nécessité. L'autre grief n'est pas mieux fondé : l'Inférence formelle ne peut aboutir qu'à des conclusions abstraites, parce qu'elle doit se servir du langage, c'est-à-dire de propositions qui sont composées de mots exprimant des concepts, c'est-à-dire des abstractions vides de la réalité. Cette doctrine rappelle le nominalisme d'Occam. C'est dire que Newman n'a pas compris que les mots correspondent aux réaUtés concrètes, et que les propositions expriment les rapports réels des choses. Ulllative sensé se rapproche par quelque côté de la théorie de Pascal, qui a mis en plein rehef ce qu'il y a A"" immédiat et d'intuitif dans la raison, fonction qui ne lui est pas moins essentielle que la fonction discursive (^).

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