‹ Traité de philosophieChapitre 859 sur 921 · C. — INFLUENCE TROUBLANTE DU SUJET · texte numérisé non relu

C. — INFLUENCE TROUBLANTE DU SUJET

Les dispositions internes du sujet pensant peuvent faire dévier la rectitude de l'intelligence. Cette influence perturbatrice provient de causes soit physiologiques, soit psychologiques.

I. — Causes physiologiques : l'état des organes peut modifier les impressions venues du dehors ; vg. le daltoniste ne perçoit pas les rayons verts. Certaines maladies modifient les sensations normales : vg. tout parait amer (Ps. 102, § C).

II. — Causes psychologiques : elles peuvent être d'ordre logique ou d'ordre moral :

804 CAUSES DE l'erreur (124)

A) Causes logiques : l'erreur ne vient pas de la nature de nos facultés de connaître, puisqu'elles sont faites pour le ATai, mais du mauvais emploi que nous en faisons. Or on en use mal :

1° En leur demandant ce qu'elles ne peuvent donner : vg. démontrer les premiers principes ou scruter les mystères.

2» En ne remplissant pas les conditions de leur exercice normal et en n'observant pas les règles de la méthode.

Voici les principales sources d'erreur : le jugement qui interprète mal les données des sens ; — rimagination, qui grossit ou rapetisse les objets ; — l'association des idées et l'habitude qui, en reproduisant sans cesse les mêmes sensations ou les mêmes pensées, leur donnent la force de s'imposer à notre esprit, s'il ne les contrôle pas ; — le langage qui, par l'obscurité ou l'ambiguïté des termes, peut donner lieu à bien des illusions (Ps. 232). Mais ces déviations de la droiture native de l'esprit ne proviennent pas de l'intelligence elle-même ; l'intelligence ne prend peu à peu ces faux plis que sous Taction des causes morales, la sensibilité et la volonté.

B) Causes morales. L'action de la volonté et de la sensibilité, quoique médiate et indirecte, est très grande :

1^ Volonté : la condition nécessaire de la connaissance à tous les degrés, c'est Vattention (Ps. 129, I) ; or l'attention est sous la dépendance de la volonté. Nombre d'erreurs proviennent de Virréflexioiï, de la précipitation à juger. Notre esprit tend naturellement à affirmer, à objectiver toute représentation qui n'est pas contredite. Cette tendance est ordinairement renforcée par les passions, l'imagination, l'habitude. Le rôle de la volonté c'est de s'opposer à cette tendance, de la soumettre à l'examen de l'intelhgence en commandant l'attention. Mais trop souvent nous ne voulons pas suspendre notre jugement ni examiner le pour et le contre. L'erreur est donc volontaire, non en ce sens que nous ayons voulu nous tromper, mais parce que nous n'avons pas voulu faire le nécessaire pour ne pas nous tromper. Il faut reconnaître d'ailleurs que les nécessités de la vie pratique obHgent souvent à précipiter le jugement et à courir le risque de l'erreur.

2° Sensibilité, émotions, inclinations, passions (^) : nous sommes tout disposés à croire ce qui a quelque rapport avec nos inclinations et nos passions dominantes. Aussi de deux opinions qui se contredisent, celle-là a les plus grandes chances d'entraîner notre adhésion, qui s'accorde avec les tendances de notre sensibilité {^). La passion donne à l'idée

(M Logique de Port-Royal, III« P. Ch. xx : Des sopliismes d'amour -propre, d'intérêt et de passion. — Bossuet, De la connaissance..., Ch. i, § xvi.

(') La Fontaine (Le loup et le renard, XI, 6) a dit très justement : Et chacun croit fort aisément Ce qu'il craint ou ce qu'il désire.

(124) CAUSES DE L'EUREin 80';

([u'elle favorise un surcruiL de lurco ; (.'lie tnjuble Ju raison et l'empêche de voir la vérité. En avivant le désir elle affaiblit la volonté, elle rend impossibles le calme nécessaire à la réflexion et l'impartialité sans laquelle on ne peut juger sainement les hommes et les clutsos. Les moralistes ont signalé fortement cette pernicieuse influence : « L'esprit est toujours la dupe du cœur (i). » — « Notre propre intérêt est encore un merveilleux instrument pour nous crever les yeux agréablement (-). » — u Le cœur fait des contes à l'esprit qui les croit. » (de Maistre.)

Conclusion : toutes ces causes d'erreur d'ordre sensible n'ont ellesmêmes d'efficacité qu'autant que la volonté le permet. Si la volonté y prend garde et commande la réflexion, leur force d'entraînement est réprimée. La cause efficiente de l'erreur c'est la tendance instinctive de l'intelhgence à objectiver toute représentation qui n'est pas contredite ou contrôlée, tendance que viennent renforcer les passions, l'imagination, l'association des idées, l'habitude, le langage, etc. Le rôle de la volonté c'est de refréner cette tendance aveugle en imposant l'examen et la prudence. Toutes les fois que l'intelUgence est soustraite à l'action perturbatrice de ces causes morales ou logiques, elle suit nécessairement sa pente qui la porte au vrai. Or toutes ces causes sont sous la dépendance de la volonté. Toute erreur provenant en définitive de la précipitation dans le jugement sous l'influence de ces diverses causes, la volonté, quand l'esprit a acquis le pouvoir de réfléchir, peut toujours suspendre le jugement et provoquer le contrôle de la tendance irréfléchie. En ce sens la volonté est la cause universelle de l'erreur, mais la cause indirecte et, comme dit Leibniz après les Scolastiques, déficiente. Non pas qu'on veuille expressément se tromper ; mais on se trompe parce qu'on n'a pas voulu prendre les moyens nécessaires pour se garder de l'erreur : Noliiit inteiligere ut be?ie ageret {^). Mais comme l'homme ressent le ])esoin impérieux d'être conséquent avec lui-même, pour accorder ses actes avec ses jugements, il en arrive peu à peu à justifier ses plus graves errements et à se fausser l'esprit : « Ne pouvant (Montaigne aurait dû dire : ne voulant) pratiquer nos maximes, nous cherchons à raaximer nos pratiques. »

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