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A. — ORIGINE DE CETTE DOCTRINE

Kant s'efforça de ruiner la définition tradilionnelle de la vérité : Conformité de V intelligence aux choses, et d'y substituer cette nouvelle définition : Conformité de la connaissance aux lois de Vesprit. Dans l'ordre pratique, il répudia la science pour s'appuyer sur la croyance, dont il fonda la légitimité sur un fait qui s'impose : l'obligation morale. Les positions kantiennes ont été vigoureusement attaquées.

D'autre part, des savants qualifiés, comme H. I^oiNCAnÉ, Duiiem, Mach, Ostwald, prirent pour tâche de montrer que les lois et théories scientifiques renferment toujours quelque chose tle conventionnel, librement introduit et accepté par l'esprit pour rendre l'explication des faits plus facile. C'est pourquoi les lois et théories scientifiques ne doivent pas être considérées comme plus ou moins vraies, mais seulement comme plus ou moins commodes pour expliquer les phénomènes. C'est ainsi que la rigueur attribuée par Kant aux lois scientifiques fut révoquée en doute.

Le résultat de ces critiques fut de jeter le discrédit sur l'intellectualisme, soit de Kant, soit des Scolastiques, et de provoquer une réaction violente en faveur de Yaction, qui fut appelée à remplacer la science comme moyen sûr de découvrir la vérité. C'est ainsi que le primat de Vaction visa à supplanter le primat de la raison.

On a donné à cette réaction le nom de Pragmatisme. Le Pragmatisme a revêtu des formes diverses. Sous les divergences on retrouve des traits communs. La pratique n'exige comme antécédent aucune connaissance spéculative qui l'éclairé et la fonde. Seule l'action peut nous aider à découvrir ce qu'il nous est loisible d'acquérir de vérité, parce que l'intelligence n'est pas faite pour connaître les choses telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais pour nous pourvoir de règles aptes à diriger notre conduite. C'est Vaction qui doit servir de mesure à la vérité et de fondement à la certitude.

Nous examinerons successivement le Pragmatisme en général et le Pragmatisme social.

Les tenants les plus représentatifs du Pragmatisme sont, en Amérique et en Angleterre, Peirge, James et Schiller ; en Italie, Papini ; en France, Bergson et Le Roy.

L — Charles Sanders Peirce posa les bases de la nouvelle doc-

Irine (^). Pour mettre fin aux controverses indéfinies qui retardent l'acquisition de la science, il proposa une Méthode, dont voici le principe directeur : « ...Toute la fonction de la pensée est de créer des habitudes d'action, et tout ce qui se rattache à la pensée sans concourir à son but en est un accessoire, mais n'en fait pas partie. >> Aussi « pour développer le sens d'une pensée, il faut donc simplement déterminer quelles habitudes elle produit, car le sens d'une chose consiste simplement dans les habitudes qu'elle implique » (^). La vérité ou la fausseté d'une pensée dépendra donc de la nature bonne ou mauvaise des habitudes qu'elle produira en nous.

II. — William James (^). Le principe posé par Peirce n'éveilla qu'une faible attention. Mais quelques années plus tard, il fut repris par James qui sut le mettre en évidence et à la mode. Ce ne sont pas des préoccupations morales et religieuses qui ont attiré le philosophe américain au Pragmatisme. Il y fut amené par sa conception téléologique de la pensée que lui avaient suggérée les théories biologiques de Darwin. Si, en effet, « toutes nos activités s'exercent pour assurer notre adaptation au milieu, pourquoi l'intelligence seule ferait-elle exception à la loi universelle et n'aurait-elle d'autre fin qu'elle-même dans la contemplation désintéressée d'une froide notion abstraite ? Il faut penser au contraire que l'intelligence est un instrument d'action. Dès lors, les questions capitales pour elle sont les questions pratiques ; le vrai sens d'une idée est dans la conduite qu'elle prépare, dans les réactions qu'elle permet. La véritable portée de l'attention curieuse, que l'esprit donne à chaque objet nouveau, n'est pas de demander : « qu'est-ce que cela ? ;>, mais bien : « que dois-je faire ? » Si le sens d'une idée est dans les actions qu'elle prépare, sa valeur est évidemment à chercher dans les résultats qu'elle obtient {*). »

James a apporté divers arguments en faveur du Pragmatisme. Par exemple :

(M Illustrations of the Logic of Science. Articles dans Populary Science Monthly, nov. 1877 et janvier 1878. Une traduction de ces articles a paru dans la Revue philosophique, déc. 1878, p. 553-569. Janvier 1879, p. 30-57. — C'est Peirce qui a donné à la doctrine le nom de Pragmatismus.

(*) Peirce, Comment rendre nos idées claires, dans Revue philosophique, 1879, t. I. p. 46-47.

(') W. James (1842-1910) fut professeur de Philosophie à l'Université Harvard : The Will to belieoe, 1897. — The varieties of religions expérience, 1902. Traduct. fr., par Vr. AbauziT, 1906. — Pragmatism, a New Name for some Old Ways of Thinhing, 1907. Trad. fr. par E. Le Brun, 1911. — A Pluralistic Universe, 1909. Trad. fr. par E. Le Brun et M. Paris sous ce titre : Philosophie de l'Expérience, 1910. — The Meaning of Truth, 1909.

(») C'est ainsi que, dans un remarquable article sur W. James (Revue Néo-Scolastique, 1911, p. 45), L. Noël résume plusieurs" passages de Sentiment of Rationality, p. 84, 105.

10 Toute diiïérenco réelle dans la doctrine entraine des dillV-reneeH dans la pratique : « Il ne saurait y avoir, dans le ({(^naine de l;t vérité abstraite, une différence qui ne se traduise pas par nnt; dilîérenrc dans un fait concret, ainsi que dans la conduite déterminéi^ par ce fait (*).... »

20 La vérité ne se distingue pas de la bonté : « ...Le vrai rentre dans le bien », c'est-à-dire que « la vérité est un bien d'une certaine sorte, et non pas, comme on le suppose d'ordinaire, une catégorie en dehors du bien. Ce ne sont pas là deux idées simplement coordonnées. Le mot irai désigne tout ce qui se constate comme bon sous la forme d'une croyance, et comme bon, en outre, pour des raisons définies, susceptibles d'être vérifiées (^). »

30 La faculté cognitive, en fait, ne conduit pas à la certitude, car le sens commun, la science et la philosophie, qui se servent de la raison et font appel à l'évidence rationnelle, n'aboutissent qu'à des contradictions. « Nous avons étudié trois types de pensée. Nous avons reconnu ce que chacun d'eux renferme d'admirable pour répondre à certaines fins. Mais nous avons aussi constaté qu'ils ne cessent pas d'être aux prises l'un avec l'autre, et qu'aucun n'est en état de justifier la prétention qu'il a d'être en possession de la vérité absolue. N'y a-t-il pas là une présomption en faveur du Pragmatisme, ou de cette idée que toutes nos théories ont un caractère « instrumental » ; qu'elles sont pour notre pensée des procédés pour s'adapter à la réalité, plutôt que des révélations ?... » (^).

40 La faculté cognitive ne peut, en droit, arriver à la certitude, parce qu'elle procède par concepts abstraits (^). Sur ce point James est d'accord avec Bergson (^). (Cf. infra, V, p. 825-826).

50 James a appliqué sa doctrine à la religion. Si le Pragmatisme « constate que les conceptions théologiques ont une valeur pour la vie concrète, elles seront vraies pour le Pragmatisme, en ce sens qu'elles sont bonnes dans cette mesure... » C^). La valeur d'une croyance religieuse doit donc se mesurer à son utilité et efficacité pour T amélioration de la vie de l'homme. « Le Pragmatisme, on le voit, est bien une doctrine religieuse, si l'on admet que la religion peut rentrer dans le cadre du pluralisme ou du méliorisme. Quant à savoir si vous pouvez

(M W. James, Le Pragmatisme, Leçon II, Traduct. française, p. 60. (2) W. James, Le Pragmatisme, Leçon II, Traduct. française, p. 83. (') W. James, Le Pragmatisme, Leçon V, Traduct. française, p. 180. (*) W. James, A Pluralistic Universc, Leçon VI.

(') R. Jeannière, La théorie des concepts chez M. Bergson et M. James, dans Revue db Philosophie, 1910, t. II, p. 578-598.

(«) W. James, Le Pragmatisme, Leçon II. Traduct. française, p. 80.

finalement vous accommoder de cette religion, « c'est affaire à chacun de vous. Le Pragmatisme est tenu d'ajourner toute réponse dogmatique, car nous ne savons pas encore avec certitude quelle sorte de religion est en voie de donner à la longue les meilleurs résultats >> (^).

Le Pragmatisme ainsi compris n'est pas seulement une Méthode, c'est une doctrine qui présente le critérium de l'utilité pour discerner le vrai du faux. Est vraie la connaissance qui conduit à agir d'une façon pratique, et non celle qui nous dit ce que les choses sont en elles-mêmes.

IIL — F, C. S. Schiller {^) accepte les principes de Peirce et de James relatifs à la conception téléologique de la connaissance et à la nature de la vérité, mais il élargit leur concept du Pragmatisme de façon à élaborer une Philosophie générale qu'il appelle Y Humanisme. Il caractérise ainsi la portée de sa tentative : L'Humanisme « n'est que l'extension du Pragmatisme... Le Pragmatisme leur apparaîtra [à ceux qui se trouvent prédisposés, de par leur nature, à avancer dans la voie qui mène du Pragmatisme à l'Humanisme] comme une application spéciale de l'Humanisme à la théorie de la connaissance. Mais l'Humanisme se présentera à eux avec un caractère plus universel, comme étant en possession d'une méthode d'une application universelle : à la morale, à l'esthétique, à la métaphysique, à la théologie, à tous les intérêts humains, non moins qu'à la théorie de la connaissance » {^).

Le système s'appuie sur le principe de Protagouas : L'homme est la mesure de tout. « En réalité, l'Humanisme pris en lui-même est le plus simple des points de vue philosophiques : il exprime seulement cette idée que le problème philosophique concerne des êtres humains cherchant à comprendre le monde de l'expérience humaine à l'aide des ressources de l'esprit humain... Le principe protagoréen peut quelquefois paraître paradoxal aux hommes d'une instruction insuffisante en leur paraissant ne pas tenir compte de « l'indépendance » du monde « extérieur ». Mais ceci est un simple malentendu. L'Humanisme ne cherche pas querelle aux affirmations du réalisme du sens commun ; il ne nie pas l'existence de ce qu'on décrit communément comme le monde « extérieur ». H |)rofesse un trop grand respect pour la valeur pragmatique de conceptions qui de facto sont infiniment plus efficaces que celles des

C) W. James, Le Pragmatisme, Leçon. VHI- Traduct. française, p. 270.

{') Schiller, Fellow et Tutor de Connus Christi Collège à Oxford : Axioms as Postulâtes, dans le recueil Personal Idealism de H. Sturt (1902). — Humanism (1903). — Studiesin Humanism (1907). Traduction française par S. Jankelevitch (1909). — Riddles of Ihe Sphinx (1910^). — Plato or Protagoras ? Being a critical examinalion of Prolagoras speech in the Theœtetus, with some remarks upon Error (1908). — Formai Logic. A scienti fie and social Problem (1912).

(') Schiller, Études sur l Hiunanisyne. Traduction française, § 1, p. 20.

métaphysiciens qui pourtant les méprisent. Il insiste sciilniient sur le fait que « le monde extérieur » du réalisme dépend ù son tour de Toxpérience humaine, tout en ajoutant que les données (\c l'expérience humaine ne servent pas tout entières à l'édification d'un mond(! réel extérieur » (').

Voulant utiliser les différentes « ressources de l'esprit humain », l'Humanisme tient compte de l'intelligence et de la volonté, de la connaissance et de l'action ; mais il subordonne l'intelligence à la volonté, la raison spéculative à la raison pratique, la connaissance à l'action.

Citons quelques arguments que Schiller fait valoir pour soutenir sa thèse :

10 L'analyse psychologique de la connaissance montre qu(> tous nos jugements procèdent de motifs affectifs et, partant, sont inspirés par la recherche de notre utilité biologique.

2° La Logique intellectualiste donne de la vérité cette définition inacceptable : C'est l'équation de l'intelligence et de la chose. Si cette définition était acceptée, il s'ensuivrait qu'il n'y a pas de vérité, car, personne ne sachant le tout de rien, il ne peut jamais y avoir équation entre l'intelligence et l'objet connu (^).

30 La Logique intellectualiste, faisant consister l'erreur dans le désaccord de l'intelligence avec les choses^ est incapable de discerner l'erreur, parce que celle-ci ne peut se reconnaître qu'aux conséquences fâcheuses qui résultent de certains jugements.

En effet, tout jugement vrai ou faux relève {is relevant) d'une intention. Si je me promène dans un bois sans but déterminé, je ne puis m' égarer : l'erreur de chemin n'est possible que si j'ai l'intention d'arriver à un endroit fixé d'avance. Il en va de même de la vérité. L'erreur n'est jamais affirmée comme telle {No error is ever affirmed as siich) (') : elle se présente comme vraie ; elle est truth-claim. On la reconnaît comme erreur « lorsqu'elle est réfutée par la protestation des autres ou par la logique des événements, c'est-à-dire quand elle conduit à des conséquences qui détruisent son droit, sa prétention à la vérité... Les truth-claims qui ont abouti à de mauvais effets sont condamnés comme erronés ; ceux qui ont conduit à de bonnes conséquences sont acceptés comme vrais )> (^).

(') Schiller, Études sur l'Humanisme. Traduct. française, § I, p. 16-17.

(*) Cf. Error, Discours prononcé par Schiller au IV Congrès international de Pliilosophie, àBologne (1911). Cf. Attidel IVCongressointernazionaledi Filosofia,t.l, p. 140-153, Gênes, s. d., A. F. Formiggini. — Éludes sur rHumanisme, § VII. Traduct. française, p. 230 sqq.

(') Schiller, Error, Loc. cit., p. 144.

C) The original assertion lias provoked its réfutation eitherby the protests 01 otliers or by the logic of events. I has led to conséquences which destroy its claim to truth... The récognition of an « error » means neither more nor less than an adverse décision, which réfutes a claim by the conséquences to which it lias led, and this should help us to see that the discrimination of Truth and Error always proceeds pragniatically. Truth-claims which hâve woriced badly are those condemnied as « errors « ; those which hâve worked well are those acccpted as « truths », (Schiller, Error, loc. cit., p. 145-146).

La distinction du vrai et du faux est donc fondée sur l'utilité ou le désavantage qui résulte d'un jugement pour celui qui l'a admis. Mais ce jugement « n'a cours comme effectivement vrai, que s'il apporte d'une façon ou d'une autre satisfaction sociale... En fin de compte, la différence entre la vérité et l'erreur dépend donc uniquement d'une valeur. Le moyen ( vrai » de concevoir un objet ou de juger une situation est simplement le moyen qui a de la valeur pour atteindre notre but ; le moyen « faux » est celui qui, relativement du moins, est sans efficace. La « vérité » est un moyen digne d'éloge, 1' « erreur » un moyen digne de mépris, par rapport à une situation qu'il s'agit de connaître et d'évaluer » (^).

La conséquence de cette doctrine c'est qu'il n'y a rien d'absolu dans le vrai ou le faux. « Les vérités pour une génération deviennent les erreurs de la génération suivante, quand celle-ci a trouvé des façons plus valables et plus efficaces d'interpréter et de manipuler « les faits » apparents que les « vérités » nouvelles transforment sans cesse. Et, inversement, ce qui est maintenant tourné en dérision comme « erroné », peut plus tard devenir la source féconde d'une longue postérité de « vérités -> ('-).

IV. — (j. Papiiii (■*) a très exactement caractérisé le rôle du Pragmatisme envisagé comme Méthode : c'est le rôle de « corridor ». Cette Méthode est « une attitude, une orientation ». « Et cette orientation, cette attitude consiste à détourner nos regards de tout ce qui est chose première, premier principe, catégorie, nécessité supposée, pour les tourner vers les choses dernières, vers les résultats, les conséquences, les faits. ') Toutes les Philosophies, si opposées qu'elles soient entre elles, qui prennent plus ou moins cette « attitude », sont pragmatistes. « Le Pragmatisme, du moins pour commencer, ne prend parti pour aucune solution particulière. Il n'a point de dogmes, et toute sa doctrine se réduit, — toujours pour commencer, — à sa méthode. Gomme l'a fort bien dit le jeune pragmatiste italien Papini, le Pragmatisme occupe,

Cj It could not hâve corne into being unless it had some how commended itself to an individual mind's idiosyncrasy ; it could not obtain currency as effectively true, unless it somehow afforded satisfaction socially... The différence between Truth and Error, therefore, is ultimately one in value. The « true » way of conceiving an object or judging a situation it siraply the way the most valuable for our purpose ; the «■ false » way is one which is, at least relatively, worthless. « Truth » is a eulogistic, « error » a dyslogistic way of valuing a cognitive situation. (Schiller, Error, Loco cit., p. 149, 150).

(') The « truths » of one génération become the « errors » of tte next, when it bas achieved more valuable and efficient modes of interpreting and manipulating the apparent « facts », which the new « truths » are continuously transforming. And, conversely, what is now scouted as « error » may hereafter become the fruitful parent of a long progeny of • truths ». (Schiller, Error, Loc. cit., p. 150).

(') Cf. Il Crepuscolo dei Filosofi, Milan, 1906.

Citons encore, parmi les Pragmatistes italiens, Prezzolini, Caldehoni, Vailatk

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au milieu de nos théories, la posiLioji d'un «otridor (liuis\iiiliolcl.J) iiiri<jmbrables cliambrcs donnent sur ce corridor. Dans l'une on peut lr(juver un homme travaillant à un traité en laveur de l'athéisme ; dans cello d'à côté, une personne priant à genoux pour obtenir la foi ot le (•ouraj,'e ; dans la troisième, un chimiste ; dans la suivante, un philoso|)lio élaborant un système de métaphysique idéaliste, tandis que, dans la cinquième, quelqu'un est en train de démontrer l'impossibilité de la métaphysique. Tous ces gens utilisent quand même le corridor : tous doivent le prendre pour rentrer chacun chez soi, puis pour sortir {^). » C'est un symbole du Pragmatisme considéré comme Méthode.

V. — Henri Bergson (2) : le principe d'où tout procède, ("est la conscience, qui consiste essentiellement dans un élan vital, dnns une action créatrice.

La théorie bergsonienne de la vie « nous montre, dans l'évolution de la vie, un large courant de conscience pénétrant la matière brute, l'organisant et la poussant peu à peu, sur diiïèrentes lignes d'évolution, à la constitution d'espèces vivantes dans lesquelles se manifestent les virtualités essentielles de l'élan vital. Tandis que l'évolution du règne végétal aboutissait à la torpeur, celle du règne animal s'accomplissait sur deux voies divergentes, dont l'une allait à l'instinct, et l'autre à l'intelligence. Instinct et intelligence, voilà donc les deux formes de la conscience, les deux facultés de connaître (■''). »

Bergson a essayé de montrer comment ces deux facultés s'opposent et se complètent.

« Notre intelligence, telle qu'elle sort des mains de la nature, a pour objet principal le solide inorganisé {^). » Elle nous fait connaître la réalité matérielle. Cependant « l'objet de la science positive n'est pas de nous révéler le fond des choses, mais de nous fournir le meilleur moyen d'agir sur elles ('')•«

L'intelligence est impuissante à pénétrer le « fond des choses >>, parce qu'elle procède par concepts abstraits. Or les concepts abstraits ne peuvent nous donner une représentation fidèle de la réalité : d'une part, en effet, ils représentent la réalité, qui est fluente et dynamique, d'une façon fixe et statique ; d'autre part, ils disloquent cette réalité, qui est continue, en fragments séparés : c'est « le morcelage » de la pensée.

(M James, Le Pragmatisme, Leçon II. Trad. franc., p. 63-64.

(=) Bergson, Essai sur les données immédiates de la conscience, Paris, 1889. — Matière et Mémoire, 1897. — Introduction ù la Métaphysique, dans Revue de Métaphysiove et de Morale, 1903, p. 1-36. — L'Évolution créatrice, 1907.

(») P. NÈVE, Le Pragmatisme et la Philosophie de M. Bergson, dans Annales de l'Institut Supérieur de Philosophie de Louvain, t. I, p. 189, Louvain-Paris, 191Î.

(*) Bergson, L'Évolution créatrice, ch. ii, p. 166-167.

(°) Bergson, L'Évolution créatrice, ch. i, p. 101.

L'intelligence ne se représente clairement que l'immobile et le discontinu (^). « Elle s'appliqueàtouteschoses,maisenrestantendehorsd'elles» (^). De là son imperfection caractéristique : illimitée dans son extension, la connaissance intellective est limitée dans sa compréhension, parce qu'elle n'aboutit qu'à une forme abstraite, vide, à une forme sans matière.

L'instinct, au contraire, atteint la vie, la saisit du dedans, par intuition. De là sa perfection : restreinte à un objet déterminé, la connaissance instinctive aboutit à une connaissance concrète, pleine, qui implique une matière (').

Pour parvenir à une connaissance adéquate de la réalité, il faudrait unir ces deux facultés qui s'opposent, mais se complètent, l'intellection et l'intuition instinctive. Entreprise très difficile, mais non impossible. « Il faut brusquer les choses, et, par un acte de volonté, pousser l'intelligence hors de chez elle (^).»

Bergson, comme il ressort de ce qui précède, n'admet pas purement et simplement le Pragmatisme. Il repousse la valeur de la connaissance conceptuelle prise en elle-même, et par là, il est pragmatiste. Mais il reconnaît une certaine valeur à la connaissance instinctive et professe qu'en unissant le concept et l'instinct, on peut parvenir à la pleine connaissance.de la réalité. « Alors que pour beaucoup de pragmatistes, il n'y a, dans l'homme, à côté de l'intelligence, qu'un ensemble de besoins « irrationnels », c'est-à-dire inconnaissables par l'intelligence autrement que par des « approximations », pour M. Bergson, au contraire, l'intelligence se fusionnant avec l'instinct, sortant de chez elle pour se refondre à nouveau dans la réalité dont elle s'est détachée (5), peut faire sienne la connaissance instinctive, ou tout au moins l'intuition qu'elle provoque dans l'instinct. Grâce à cette théorie, M. Bergson empêche le Pragmatisme de sombrer dans les fantaisies aventureuses dans lesquelles se sont complu certains partisans du Pragmatisme, en le discréditant (6).» ^

VI. — Edouard Le Eoy (') a apporté une contribution appréciable

(') Bergson, L'Évolution créatrice, ch. ii, p. 164-170.

(2) Bergson, L'Évolution créatrice, ch. ii, p. 190.

(») Bergson, L'Évolution créatrice, ch. ii, p. 161. Cf. p. 179-191.

(*) Bergson, L'Élvolution créatrice, ch. ni, p. 211. Cf. p. 203-239.

(') Bergson, L'Évolution créatrice, ch. nr, p. 209.

{') P. NÈVE, Le Pragmatisme..., Loc. cit., p. 206.

(') Cf. Science et Philosophie, dans Revue de Métaphysique et de Morale, juillet, sept., oct. 1899 ; janv. 1900. — Un Positivisme nouveau. Ibidem, mars 1901. ~ Sur quelques objections adressées A la Nouvelle Philosophie, Ibidem, mai, juillet, 1901. — Sur la Logique de l'Invention, Ibidem, mars 1905. — Comment se pose le problème de Dieu, Ibidem, mars, mai 1907. — La Science positive et les Philosophies de la liberté, dans Bibliothèque du Congrès international de Philosophie, 1. 1, p. 3 13-341, Paris, 1900. — Essai sur la notion du miracle, dans Annales de Philosophie chrétienne, oct., nov., déc. 1906. — De la valeur objective des lois physiques, dans Bulletin de la Société française de Philosophie, 1901, p. 5 sqq. — Idéalisme et Positivisme, Ibidem, 1904, p. 152 sqq. — Dogme et Critique, Paris, 1907. — La Philosophie de M. Bergson, Paris, 1912.

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à la « Philosophie nouvelle « {^) en combinant les résultats de. hi ciiliquc des sciences par un groupe de savants (2) et la do<liim' di- Uergson sur l'intuition.

Avec ces savants, Le Roy ne voit dans les lois scientifiques que des formules contingentes, plus ou moins arbitraires, symboliques, commofjfs pour la pratique.

Avec Bergson, son maître, il exalte l'intuition. Le « but de la l'hilusophie, c'est, en fin de compte, l'intuition du réel, c'est-à-dire le retour intégral à la pensée-action, la fusion vécue de la réflexion et de la spontanéité dans ce que j'appellerai l'invention consciente (^) ».

Mais nous n'avons à examiner ici que la nouvelle notion de la vérité qui a été proposée par Le Roy. On peut en ramener l'esquisse aux traits suivants (^) :

1° « La définition que j'incrimine est celle-ci : la vérité consiste en la conformité de la pensée à son objet. C'est la définition scolastique : Veritas est adaequaiio rei et intellectus (-'). » Dès lors, la vérité n'implique plus aucun objet extérieur dont elle dépende. Étant notre œuvre, elle est en nous et de nous. Ce n'est plus une affaire de contemplation, mais d'action.

2° Affranchie de toute dépendance extérieure, la vérité est naturellement évolutive. Au lieu de la qualifier « d'immuable » et « d'éternelle » (*'), comme on le fait ordinairement, il faut dire qu'elle n'a rien de fixe et d'invariable. Elle est vie, donc changeante comme la vie. En Philosophie, par exemple, rien n'est définitivement acquis, « jamais de questions closes... La Philosophie est, par nature, invention el réinvention perpétuelles... (') ». Il n'y a jamais de « vérité faite » ("*). Les systèmes, même contradictoires, sont les divers « moments » de la même vérité qui évolue et progresse. « Le meilleur de chaque système est de préparer ce qui le dépassera un jour. La vérité le traverse, mais ne s'arrête pas en lui (^). »

(') On appelle ainsi la Philosophie de Bergson et de ses disciples.LERoY, Wilbois, etc.

(-) P. DuHEM, La Théorie physique, son objet el sa struclure, Paris, 1906. — H. Poincaré, La Science et l'Hypothèse, Paris, 1907. La valeur de la Science, 1909. — Cf. Ém. Boutroux, De la contingence des lois de la nature, Paris, 1874, 1913'. De l'idée de loi naturelle dans la Science el la Philosophie contemporaines, 1895. — G. Milhaud, Essai sur les conditions et les limites de la certitud.e logique, Paris, 1894.

{"] Le Roy, Idéalisme el Positivisme, dans BuLLETI^• de la Société française de Philosophie, 1904, p. 166.

(*) CL J. DE TONQUÉDEC, La Notion de Vérité dans la « Philosophie nouvelle «, Paris, 1908, p. 2-46.

(') Le Roy, Science et Philosophie, dans Revue de Métaphysique et de Morale, 1899, p. 560. - .

(«) Le Roy, Dogme el Critique : Scolastique et Philosophie moderne, p. 35o, Pans, 1907^

(') Le Roy, Dogme et Critique : Scolastique et Philosophie moderne, p. 3o0.

(«) Le Roy, dans la Correspondance de l'Union pour la Vérité, 1906, n" 1^, p. 99.

(») Le Roy, Dogme et Critique : Scolastique et Philosophie moderne, p. 349.

3^ Les vérités diverses étant transitoires, relatives à un moment donné, quel pourra bien être le critérium de la vérité ? Le Roy admet comme critérium le succès de l'expérience vitale. « Au fond, le seul critère, c'est la vie. » Il faut donc regarder comme « évident, d'abord tout ce qui est vécu à chaque instant par nous : images, affections, sentiments, idées ou actes, pris en eux-mêmes et en tant que faits. Est ensuite évident tout ce qui - — croyance informatrice, raisonnement efficace et solide, axiome spontané, percept bien distinct des fantômes de l'hallucination et du rêve — résiste à l'épreuve de la pratique, peut être assimilé par nous, converti en notre substajice, intégré à notre moi, organisé avec l'ensemble de notre vie. Ainsi l'évidence appartient à ce qui se montre capable de durée. Rien n'est évident en soi, mais tout peut le devenir... (^) )> Bref, est vrai tout ce qui arrive à se réaliser, tout ce qui réussit, et dans la mesure où il réussit. Les degrés dans le succès servent donc à mesurer les degrés dans la vérité.

40 Comme la vérité résulte de la cohérence entre chaque idée ou doctrine et les éléments constitutifs de notre vie présente, la vérité est libre en tant que nous pouvons nous affranchir dans une large mesure de cette cohérence et que ces éléments dépendent plus ou moins de notre libre arbitre (2).

« En résumé, l'esprit n'est jamais en face que de lui-même, de ses degrés et moments. Le monde est son œuvre, et lui-même, en tant que fait, est son œuvre encore. En cela, l'idéalisme est le vrai, j'entends l'idéalisme de la pensée-action... (^) » Or la pensée-action est libre.

« Seule, en effet. Faction est capable de se suffire. Rien n'est posé avant elle, puisque rien n'est posé que par elle. Elle est position de soi. Qu'on la prenne pour réalité fondamentale : elle devient liberté^ car rien ne la conditionne, tout se rattachant au contraire à elle ; et, dès lors, elle apparaît bien comme un point de départ absolu, comme un commencement premier (*). « La pensée-action est donc une fonction de l'esprit initiale antérieure à la réflexion et au discours, intuitive, par laquelle il constitue le donné. Le but et l'effort de la Philosophie, c'est précisément d'arriver à « l'intuition du réel «par «le retour intégral à la pensée-action » (^).

Les arguments, soit négatifs ou indirects, soit positifs ou directs, sur lesquels le Pragmatisme en général cherche à s'appuyer, ne sont pas recevables.

{') Le Roy, Sur quelques objections adressées à la Nouvelle Philosophie, dans Revue

DE MÉTAPHYSIQUE ET DK MORALE, 1901, p. 317-318.

(=) Cf. J. DE TONQUÉDEC, La NoHon de Vérité..., p. 10-18.

(') (•) {») Le Roy, Idéalisme et Positivisme, Bulletin..., 1904, p. 166, 162, 166.

I. — Arguments négatifs : l» Nombre do iVagmalislfs, n'admettant pas de distinction essentielle entre res[)rit et les choses, partent d«; VIdéalisme. Voir la réfutation de l'Idéalisme en Métaphysique spéciale, Ch. I, Art. I.

2° Certains Pragmatistes se réclament du Criticisme de Kant. Voir la réfutation du Criticisme en Métaphysique générale, Ch. ii, Art. II.

3° D'autres, faisant fi du Criticisme kantien, ont été amenés au Pragmatisme par les objections dirigées contre les lois scientili(jues et contre les concepts, dont le caractère abstrait ne cadre pas avec la réalité concrète. — Ces objections prouvent simplement que notre connaissanrfde la réalité est imparfaite et inadéquate, mais elles ne prouvent pas que nous ne connaissons rien des choses. Voir en Métaphysique générale, la Critique de la connaissance^ Ch. ii. Art. II, § II, Conclusion.

4° Les Pragmatistes font état des opinions contradictoires des Métaphysiciens. — Ces divergences ont leur explication naturelle dans la difficulté particulière que présente l'étude des questions métaphysiques, et dans les passions qui troublent la rectitude native de l'intelligence (124, § C). Reste cependant que beaucoup de penseurs éminents, philosophes et savants (^), sont d'accord sur les questions fondamentales, dont l'ensemble constitue ce que Leibniz appelle la Philosophia perennis.

II. — Arguments positifs : 1» Toutes les activités de l'homme se déploient pour assurer son adaptation au milieu ambiant. De quel droit prétend-on soustraire l'activité intellectuelle à cette loi universelle ? La connaissance, comme toutes les autres fonctions, procède de la vie et est ordonnée à la vie : elle est faite pour permettre au vivant d'agir sur les choses extérieures et de se développer. Elle n'est donc pas pour elle-même, elle n'est pas « une fin en soi ».

Sans doute, la fonction intellectuelle, comme les autres, est aussi ordonnée à notre bien : elle nous aide à pourvoir aux nécessités de la "vie. Cependant la connaissance n'est pas un moyen pur et simple. Elle a une fin propre, spécifiquement distincte des autres fins, c'est d'abord de satisfaire ce besoin instinctif de la nature humaine : connaître le pourquoi et le comment des choses, comme l'attestent les questions spontanées et incessantes de l'enfant (^). La connaissance est ensuite un moyen de découvrir à quoi servent les choses ; mais, pour découvrir à quoi elles servent, il faut savoir, au moins partiellement, ce qu'elles sont. C'est

C) Cf. E. Naville, La Physique moderne, Paris 1883, 3« Étude, p. 133-189 — A. Ev- MiEU, De la part des croyants dans les progrès de la science au XIX' siècle, 2 vol. Paris, 1920=. ^ . ; ,

(2) « Le mécanisme mental peut bien être sollicité par l'action : de sa nature, il est orienté vers la connaissance, intermédiaire indispensable à la volonté pour se formuler et se réaliser. » (G. Truc, Le chancelier Bacon et le matérialisme scientifique, dans Revue Hebdomadaire, 18 janvier 1922, p. 403).

pourquoi la science est, de sa nature, spéculative : elle répond à notre désir inné de connaître. Les applications utiles et bienfaisantes en sont le but secondaire (39, § C, III).

2o Le Pragmatisme, se posant comme une réaction contre l'intellectualisme, s'est engagé à fournir un moyen sur de discerner le vrai du faux, pris en debors de l'intelligence et, par conséquent, indépendant de l'évidence. Ce critérium, on l'a vu, c'est l'utilité : Une doctrine est vraie ou fausse selon qu'elle entraine pour la vie humaine des conséquences avantageuses ou funestes. Cette notion nouvelle de la vérité est l'un des points cardinaux du Pragmatisme.

Les Pragmatistes n'ont pu tenir leur engagement, car ils n'ont pu s'entendre pour formuler une règle claire et certaine qui permette de déterminer quelle sorte d'utilité est nécessaire et suffisante pour distinguer la vérité de l'erreur. Quel genre de satisfaction est requis, quelle mesure de succès, quel degré de cobérence entre une doctrine et les éléments qui constituent notre vie présente ?

Les uns s'en remettent à l'impression, au sentiment, au'goût de cliacun, et c'est alors le triompbe du caprice et l'absence de tout critérium.

Les autres, sans en avoir conscience ou sans oser se l'avouer, recourent subrepticement à un motif intellectuel, et alors c'est l'abandon du Pragmatisme.

« Si je cbercbe à définir avec précision le genre de satisfaction qu'il convient d'ériger en principe fondamental, je fais éclater le système. En effet, si je dis : Est vraie toute proposition qui ne trompe pas notre attente, n'est-ce pas comme si je disais : Est vraie toute proposition qui énonce fidèlement une loi de la nature, qui est conforme à la vérité telle que la conçoit notre entendement ? Et si je dis : Je me déclare certain lorsque la satisfaction que j'éprouve réside dans la partie la plus haute de mon être, ne supposé-je pas l'intervention d'une volonté qui choisit une certaine forme d'existence et qui est satisfaite quand elle atteint son but ? Imprécision ou cercle vicieux, le Pragmatisme a grand'peine à éviter ce double écueil (^). »

Le Pragmatisme est acculé à cette alternative : Pas de critérium ou un critérium d'ordre rationnel. Quelque choix qu'il fasse, c'est la ruine du système. La première alternative prouve qu'il n'a pu tenir sa promesse ; la seconde, qu'en fin de compte, il est contraint d'en revenir à l'évidence. C'est l'aveu de Le Roy : « Pratiquement, c'est toujours à l'évidence que nous recourons pour conclure (^). »

(') Ém. Boutroux, CeWi/ude et Vérité, Conférence du 9 décembre 1914, p. 18-19. Publiée par The Brilish Academy. First Annual Philosophical Lecture Henriette Hertz Trust.

(-) Le Roy, Correspondance de l'Union..., p. 77.

J. WiLBois, autre disciple de Bergson, a défendu aussi le Pragmatisme : cf. La Méthode des Sciences physiques, dans Revue de métaphysique et de morale, sept. 1899 ; mai i900. — L'esprit positif. Ibidem, mars 1901, janv. et mai 190-2. — Sur la pensée catholique

On peut appliquer aux controverses philosophiques h- mot connu : On ne détruit que ce que l'on remplace. Le Pragmatisme n'a pas n-ussi à remplacer la définition classique de la vérité : La conformité à la réalité. Cette conformité est si bien de l'essence de la vérité, que quiconque énonce un jugement l'admet spontanément, car juger n'est-ce pas affirmer implicitement qu'une chose est conforme à la proposition énoncée ?

Cette forme particulière du Pragmatisme a été brillamment exposée par Balfour, Mallock, Brunetière. Comme le qualificatif l'indique, ils reconnaissent comme vraies les doctrines qui ont fait leurs preuves par l'utilité de leurs conséquences sociales.

L — Arthur James Balfour, l'illustre homme d'État anglais, publia, en 1895, un ouvrage intitulé les Bases de la croyance {^). A s'en tenir à la question du critérium de la vérité, on peut le ramener aux points suivants :

1^ Les sciences philosophiques n'ont pu fournir aucune réponse certaine aux problèmes fondamentaux qui préoccupent l'humanité. Si l'on interroge les systèmes les plus en vogue en Angleterre, le Phénoménisme de Berkeley et de Hume, le Transcendantalisme de Kant, de Green, de Caird, la Philosophie écossaise, le NaturaUsme de Stuart MiLL, de Spencer, de Huxley, on n'en peut tirer aucune certitude. Toutes ces doctrines aboutissent à l'agnosticisme. H faut donc approuver le scepticisme spéculatif et renoncer au critérium de l'évidence rationnelle.

20 Cependant, nous ne sommes pas acculés à un scepticisme absolu et irrémédiable, car on peut obtenir une certitude pratique, en faisant appel à des motifs extra-rationnels {non ralional causes), c'est-à-dire aux exigences de la vie morale et religieuse, sur lesquelles repose toute société. Nous avons plus besoin d'autorité que de raison. La certitude vient de la coutume et non de la raison : Certitude is found to be the chihl, not of reason, but df ciistom.

3» L'ensemble des motifs extra-rationnels, qui constitue l'autorité, provient surtout de l'éducation première, de l'influence persévérante de la famille, des traditions de la patrie, du milieu qu'on fréquente, etc.

en France au commencement du XX" siècle, Ibidem, mai 1907. — Sur un argument lire du déterminisme physique en faveur de l'a liberté humaine, dans Bibliothèque du Congrès

INTERNATIONAL DE PHILOSOPHIE, t. III, p. 633-686, Pai'iS, 1901.

(M The Foundations of Belief, Londres 1895=. Traduit par G. Art : Les Bases de la croyance, Paris, 1896, et avec une Préface de Brunetière. — Antérieurement, Balfour avait publié A Defence of Philosophie Doubt, being an Essay on the foundaiwns of Belief, 1879.

Sans doute, la foi à l'autorité ne peut se justifier d'une façon rigoureusement certaine ; mais les hypothèses sur lesquelles repose l'agnosticisme sont moins justifiables encore. Il faut faire confiance à l'impulsion instinctive de notre àme {non rational impulsé). Croyons donc à l'autorité, à la morale, au libre arbitre, à la Providence, car alors la moralité de la vie et l'ordre social auront leur fondement indispensable.

II. — W. H. Mallock qui attira l'attention par un livre remarquable : Is life worth living? {^), a publié depuis plusieurs ouvrages où il soutient, dans un sens plus accentué, la thèse de Balfour. En 1903, « il met en présence les affirmations du positivisme phénoméniste et celles de la conscience morale et religieuse » dans un volume intitulé : La crédibilité doctrinale de la Religion. Étude d'une difficulté fondamentale (2).

« Au nom de la raison, nous ne pourrions accepter ni l'ordre scientifique, ni l'ordre moral et religieux, car chacun de ces deux ordres est formé d'éléments incohérents, et les deux sont incompatibles ensemble. Mais l'histoire nous enseigne que les races qui progressent, celles qui marchent à la tête de la civilisation, sont celles qui ont foi à l'ordre moral. Il est donc raisonnable d'obéir à notre instinct moral et religieux. Résignons-nous à une « synthèse de contradictoires )>, ayons assez de sagesse pour accepter résolument la coexistence de deux ordres de choses rationnelles inconciliables entre eux. — Cette conception de l'univers et de la vie ne mérite plus, rigoureusement, le nom de dogmatisme social ; elle est l'aveu d'un désespéré (^). »

III. — Ferdinand Brunetière fut séduit par la thèse de Balfour et mit à la défendre toute son ardeur combative (■*). Voici, en substance, de quelle façon il la présenta en lui imprimant son cachet personnel :

lo Nous n'avons rien à attendre, ni des sciences physiques ou naturelles, ni des systèmes philosophiques, pour la solution des questions vitales qui intéressent l'humanité. « En fait, les sciences physiques ou naturelles nous avaient promis de supprimer « le mystère » . Or non seulement elles ne l'ont pas supprimé, mais nous voyons clairement aujourd'hui qu'elles ne l'éclairciront jamais. Elles sont impuissantes, je ne dis pas à résoudre, mais à poser convenablement les seules questions

(') Traduit en français par J. Forbes : La vie vaul-elle la peine de vivre ? Paris, 1SS2.

(-) Religion as Crédible Doctrine. A Study of the fundamental difficully, 1903. — Cf. Veil of the Temple, 1904. — Reconstruction of Belief, 1905.

(') D. Mercier, Critériologie générale ou Théorie générale de la Certitude. 1. III, ch. i, art. II, § 82,38, p. 177, Louvain-Paris, 19il«.

(*) Brunetière a fait une longue Préface (v-xi. pp.) pour la traduction du livre de Balfour.

qui importent : ce sont celles qui touchent -a \\m<r[\w «le riiornine, ù la loi de sa conduite et à sa destinée future. L'inconnaissable nous entoure, il nous enveloppe, il nous étreint, et nous ne pouvons tirer des lois do là physique ou des résultats de la physiologie aucun moyen d'en rien connaître (^). »

Brunetière constate la même impuissance chez les l'Jiilosophes : « Capable de construire de savants et quelquefois admirables systèmes, capable aussi, sur toutes les questions, et même sur celles qui nous intéressent, de fournir deux ou trois réponses, la Philosophie, réduite à ses seules ressources, ne l'est ni de déterminer notre choix, ni surtout de nous démontrer qu'il y en, ait une de préférable aux autres. Cela la passe et la dépasse ! Elle a besoin ici d'un secours étranger. Il nous faut faire intervenir des considérations d'un autre ordre (-). »

20 Cependant l'homme ne peut vivre sans certitude. La science ayant fait « banqueroute » à ses promesses, il doit chercher son point d'appui dans la foi. « J'ose dire, pour ma part, que si l'on n'a pas jusqu'ici triomphé du besoin de croire et si nous pensons qu'on n'en triomphera pas, c'est qu'il est le fondement ou, si vous l'aimez mieux, la condition de toute morale, de toute science et de toute action (^). » Mais « ...le besoin de croire implique nécessairement la constitution d'une autorité qui fixe la croyance ou plutôt, et pour mieux dire, qui la maintienne inaltérée d'âge en âge, qui la dégage de l'arbitraire des opinions individuelles et qui la ramène, aussi souvent qu'il le faut, à son principe... » (^)

3° A quel signe pourra-t-on reconnaître sûrement cette autorité ? Brunetière propose comme critérium l'efficacité morale et sociale. « Humainement parlant, il s'est trouvé dans le Christianisme une vertu sociale et civilisatrice, qui ne se retrouve dans aucune autre religion. Il n'a pas dans l'histoire de commune mesure. Ce qu'il a fait, aucune autre religion ne l'a fait. Il est unique. Et ne voyez-vous pas la conséquence qui en résulte ? S'il est unique, il est bien près d'être ce que l'on appelle « extraordinaire « ; c'est encore un fait ; et il l'est non point en vertu d'une idée préconçue, mais vraiment d'une certitude objective et positive ou positiviste (•^). »

{') Brunetière, La Science el la Religion, dans Questions actuelles, Paris 1913'. p. 11-13. Cetteétude parut d'abord sous le titre: Après une visite au Va/tcan, dans la Revue des Deux Mondes, 1" janvier 1895, p. 97-118.— Cf. L'i Science et la Religion, p. 13--28. - Sur les chemins de la croyance, Paris, 1905% p. 14-2. — Les Bases de la croyance, Préface,

p. IX, XXX, XXXVII.

(=) Brunetière, Les raisons actuelles de croire, dans Discours de combat, Nouvelle Série, 1907'>, p. 21-22. ' ox ■ om

(M Brunetière, Le besoin de croire, dans Discours de combat. Première Série, p. diu. Paris 1906".

{') Brunetière, Le besoin de croire. Discours de combat. Première Série, p. 336.

(°) Brunetière, Le besoin de croire. Discours de comb.i.t, Première Série, p. 33o-33b.

traité de philosophie. — t. I. — 27.

Par Christianisme, Brunetière entend le Christianisme cathoHque : « Ce qu'il faut croire, a-t-il dit. allez le demander à Rome. «

Convaincu qu'à l'heure actuelle la question sociale prime toutes les autres et préoccupe les esprits, il décrit de la sorte la marche de sa pensée : « ...Les questions sociales étant des questions morales, et les questions morales des questions religieuses, les questions sociales sont donc, en dernière analyse, des questions religieuses (^).'))

Or la religion chrétienne offre seule une solution satisfaisante au problème social.

On le voit, Brunetière se réclame du critérium de l'utilité manifestée par la bienfaisance sociale. Il est amené à croire à l'autorité de l'Église, non pas parce qu'elle est dépositaire de la vérité dogmatique, mais parce qu'elle est messagère du « Christianisme » possédant « une vertu sociale et civilisatrice qui ne se retrouve dans aucune autre religion ».

I. — Pour Balfour, les thèses de l'agnosticisme sont sujettes à caution, mais il ne les déclare pas fausses ; les thèses contradictoires lui semblent beaucoup plus recevables à cause des conséquences avantageuses qui en découlent pour la société, mais il ne les proclame pas vraies. Par conséquent, ses « préférences pour les doctrines socialement utiles, n'étant appuyées que sur un degré supérieur de probabilité, la transformation de cette probabilité supérieure en certitude pratique, en un acte de foi qui fait dire à l'auteur : « croyons », est affaire de sentiment » (^). I\Iais il serait imprudent de se laisser conduire par le sentiment, qui est subjectif et variable. Fiez-vous à vos facultés {trust yourjaculties), nous dit Balfour. Fort bien, pourvu qu'on tienne compte de leur nature et de leur rôle respectif.

Or l'ordre hiérarchique des facultés, fondé sur la nature même des choses, exige que les facultés supérieures, la raison et la volonté, dirigent et contrôlent les facultés inférieures, l'imagination et la sensibilité.

Nous répondrons donc à Balfour, en utilisant ses propres paroles : Fiez-vous à cette faculté qu'on appelle la raison, et vous arriverez, non pas à la probabilité, terme où conduit le sentiment, mais à la certitude, pourvu que vous employiez les moyens nécessaires pour empêcher la raison de dévier de sa rectitude naturelle (126).

II. — Comme Balfour, Brunetière se rallie au principe de l'utilité

(•) Brunetière, Sur les Chemins de la Croyance : Première Étape : L'utilisation Positivisme, p. 304-305, Paris, 1905^

(') D. Mercier, Critériologie générale, Ibidem, § 88, p. 190.

(134) LE l'RAfiMATISMK SOCIAL 8.15

sociale. Mais ils din'èreut surlout par la l'aron dont ils .s'y pivunont pour (liseorner pratiquement la valeur rie cv ])riu('i|)e. l/aulorilr, que l'>ALi'(»f« prend pour guide, est un ensemble mal défini d'iiilluences ambiantes, La norme adoptée par Buumetikrk est beaucoup plus pnk-ise : c'est l'ensemble des croyances morales et religieuses que le Christianisme seul a réussi à propager pour le plus grand bien de la civilisati(»n.

Il ressort des dévelop|)ements apportés à sa thèse par I5iu NLriKnE, que les croyances chrétiennes sont souverainement bir-idaisantes et utiles. Mais il ne suit pas évidemment de là qu'elles sont obligatoires et que je dois y conl'ormer ma conduite. Car tout bien n'est par lui-même un devoir. Il faut prouver que la morale sociale, telle que la propose et la pratique le Christianisme, s'impose à ma conscience. Or on ne j)eut en fournir une preuve apodictique qu'en recourant àdesmotifs rationnels {^). En dernière analyse, il faut toujours en revenir à la raison et à l'évidence (135). La thèse de Brunetière, comme celle de BALi-oun, n'aboutit donc qu'à un dogmatisme plus ou moins probable.

Conclusion générale. — L'erreur des Pragmatistes repose, comme toute erreur, sur une vérité dont ils abusent, vérité que l'Évangile énonce sous cette forme expressive : « Vous les connaîtrez à leurs fruits (^). ,» Ils en dépassent la portée, présentant les conséquences utiles et bienfaisantes d'une doctrine comme le critérium ultime duvrai.

Il existe, sans doute, une certaine connexion entre le bien et le vrai. Cependant, pour avoir le droit, comme le soutiennent les Pragmatistes, de conclure immédiatement de l'un à l'autre, il faudrait, ce qui n'est pas {Esthétique^ 4), qu'il y eût identité entre le bien et le vrai. Nous concédons que l'utilité bienfaisante est un indice, une présomption en faveur d'une doctrine ; parfois même, une sorte de critérium secondaire et indirect qui vient confirme}' une doctrine dont la légitimité a été établie par ailleurs. Mais elle ne saurait aucunement constituer le critérium suprême et direct du vrai. L'utilité l)ienfaisante, en elTet, n'est pas le principe, mais la conséquence de la vérité. Une doctrine n'est pas vraie parce qu'elle réussit à procurer le bien individuel ou social, mais elle y réussit parce qu'elle est vraie. N'est-il pas manifeste que son efficacité lui vient de ce qu'elle s'adapte parfaitement à la réalité à laquelle on l'applique, c'est-à-dire de ce qu'elle s'y conforme exactement? Or la conformité de l'intelligence à la réalité objective est précisément la définition traditionnelle de la vérité. Bon gré mal gré, les Pragmatistes sont donc contraints d'yrevenir. Pratiquement, quand ils cherchent à déterminer

(■) La défiance, que manifeste Brunetière à l'égard de la»\'aleur démonstrative de la raison, est paradoxale. Car peu d'écrivains ont usé autant que lui de la raison raisonnante 0 m établir ses thèses et réfuter celles de ses adversaires.

C-) A fructibus eorum cognoscetis eos (.S. Mathieu, vu, 16). Il s'agit des faux prophètes.

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