L'ÉVIDENCE
I. — Caractères : le critérium de l'évidence, posi- par llvr.le cartésienne, semble réunir les conditions requises. Il est :
A) Universel : c'est une marque de toute vérité certaine, quelle que soit la façon dont nous avons acquis cette certitude : qu'elle soit immédiate ou médiate, expérimentale ou rationnelle, psychologique ou morale, physique ou métaphysique. Pourquoi suis-je certain de mon existence, des principes premiers, de telle démonstration, de tel témoignage, etc. ? Parce que tout cela est évident.
B) Irréductible : il se suffit ù lui-mcmc. Tout autre critérium suppose l'évidence : la véracité divine ne donne la certitude que s'il est évident que Dieu a parlé ; — l'expérience, que si elle est évidente ; — les principes de contradiction et de raison, que si nous apercevons évidemment la contradiction entre un sujet et un attribut, que si telle chose a évidemment sa raison d'être dans telle autre ; — le consentement universel, le sens commun, l'autorité, que si telle affirmation a évidemment pour elle le témoignage du consentement universel, du sens commun ou de l'autorité. Tous les critères imaginés se réfèrent donc à l'évidence. L'évidence au contraire est à elle-même sa propre preuve. « Comme il ne faut point d'autres marques pour distinguer la lumière des ténèbres que la lumière même qui se fait assez sentir ; ainsi il n'en faut point d'autres pour reconnaître la vérité que la clarté même qui l'environne et qui se soumet l'esprit et le persuade malgré qu'il en ait (^). » Spinoza dit équivalemment : « La vérité est à elle-même sa propre marque (^). » On ne peut ni prouver l'évidence ni la nier sans contradiction, car, pour le faire, il faudrait s'appuyer sur des vérités évidentes et par conséquent prouver ou nier l'évidence par l'évidence.
IL — Nature : nous avons défini, avec l'École, l'évidence : l'éclat de la vérité entraînant l'assentiment de l'esprit. Fulgor quidam veritalis, mentis assensum rapiens (118). Cette définition indique à la fois la nature objective de l'évidence : Fulgor quidam veritatis — et son effet sur l'esprit : mentis assensum rapiens. C'est dire qu'il y a dans la vérité objective une clarté particuhère qui détermine une adhésion ferme de l'intelhgence. Mais c'est là une définition métaphorique. Il faut voir en
(1) Logique de Porl-Roxjal, Premier discours.
("-) Spinoza, Éthique, W P., Prop. XLIII et Scholie : « Celui qui a une idée vraie sait, en même temps, qu'il a cette idée et ne peut douter de la vérité de la chose qu'elle représente... Quelle règle de vérité trouvera-t-on plus claire et plus certaine qu'une idée vraie ? Certes, de même que la lumière se montre soi-même et avec soi montre les ténèbres, ainsi la vérité est à elle-même son critérium et elle est aussi celui de l'erreur. » {Sic veritas norma sui etfalsi. Traduction d'ÉM. Saisset, T. III, p. 89 et 90, Paris, 1872). — Opéra, Edit. Van Vloten et Land, T. i, p. 105-107, La Haye, 1895=.
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quoi consiste cet éclat et quel effet subjectif il produit en nous. C'est nécessaire, car toute vérité n'a pas, par rapport à nous, l'éclat de Vëx'idence et, parfois, l'erreur contrefait si bien la vérité qu'elle emporte l'assentiment de l'esprit.
A) Effet subjectif de l'évidence : en présence de certaines affirmations : vg. le tout est plus grand que la partie, l'esprit ressent la nécessité de les penser, l'impossibilité de penser le contraire ; ou bien, comme dit Spencer (^), cette contrainte irrésistible- exercée sur l'esprit par l'apparition d'une vérité, c'est l'inconcevabilité du contraire, qui peut être absolue ou relative (118, § I, B).
Pour Descartes ('^), Malebranche (2), Spinoza (*), le critérium subjectif c'est la clarté et la distinction des idées. — Mais c'est là un critérium trop élastique, car la limite est difficile à établir entre les idées claires et les idées confuses.
B) Caractère de la vérité objective produisant cette nécessité subjective : lo D'après Descartes, c'est la simplicité de la vérité, qui est telle
■que l'esprit ne peut manquer de la voir tout entière, donc telle qu'elle est : vg. 2 -f- 2 = 4, Les notions compliquées peuvent être vraies, mais elles ne sont pas évidentes, car leur vérité n'est pas manifeste pour nous. Pour les rendre évidentes et atteindre la certitude, il faut les éclaircir. c'est-à-dire les ramener à des notions simples par l'analyse (51, II).
Critique : a) A quel signe certain reconnaître qu'on a atteint les éléments simples et irréductibles de la vérité ? Ce n'est pas assurément le critérium subjectif de la clarté et de la distinction des idées, car il est trop vague. — b) L'habitude peut nous faire paraître simples des natures composées.
2° Nous l'avons vu, le caractère de la vérité objective qui détermine la certitude, c'est la nécessité de la connexion soit entre les éléments d'une idée complexe, soit entre le sujet et l'attribut (118, § I, B). De la sorte tout s'harmonise : c'est une nécessité objective (la nécessaire connexion des éléments constitutifs d'une idée ou d'un jugement) qui produit la nécessité subjective de la conception de cette idée ou de l'affirmation de ce jugement.
II L — Conditions à remplir. Pour n'être pas victime d'évidences illusoires, il y a certaines conditions à remplir :
a) S'il s'agit de l'évidence immédiate des phénomènes de conscience ou des principes premiers, il n'y a pas à chercher au delà du fait : ici l'évidence s'impose avec une inéluctable nécessité. II faut l'admettre et
(') Spencer, Principes de Psychologie, VII^ P., Ch. xi. C'est ce qu'il nomme le posfwJa/ liversel.
(^) DESCARTE.S, Discours de la méthode, 11° P., 1" règle de la méthode. (') Maleeeanche, Entretiens sxir la mitaphysiqxie, III, 12. (*) Spixoza, Loco citato.
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la subir, sous peine de tout révoquer ou doute ; ce qui est, |u;iliiiii<'ui<-rit, imi)ossible.
b) S'il s'agit de la certitude médialo, il faut v('-ri(ier sch raisoriMcuieuls et voir si l'on a bien observé les rondilions lof^ùjnes cl morales, que la Logique formelle et la Logique appliquée imposent dans la recherche de la vérité. La certitude devient alors légitime, car on a évité les sourcen d'erreurs, qui se ramènent à la précipilalion et à la prévention : on i)eut rendre raison de sa certitude. « Il demeure pour certain que l'entendement, purgé de ces vices et vraiment attentif à son objet, ne se trompera jamais (i) > (12C)). Gomme, en pratique, l'erreur vient non de rinldligence, mais de la volonté influencée elle-même par quelque tendance désordonnée, il faut faire un consciencieux examen de ses dispositions morales. Celui qui est de parfaite bonne foi avec soi-même n'a pas l'évidence facile, l^a vérité se montre à lui d'une façon qui défie toute contrefaçon : tout doute est impossible.
c) Enfin il est sage de contrôler sa manière de voir en la confnmtant avec celle des hommes graves et savants. C'est ce qu'il y a d'utile et de vrai dans le système du consentement universel. Mais ce contrôle n'est pas un critérium de vérité, c'est simplement une garantie de plus contre la possibilité des illusions. Mais il peut arriver qu'on possède une évidence très bien fondée, sans qu'on réussisse à la faire partager aux autres, car, nous l'avons constaté, si toute vérité est évidente en soi, toute vérité ne l'est pas actuellement pour n'importe quelle intelligence. Il faut se rappeler enfin que vu la faiblesse native de l'intelfigence, le champ de la certitude et de l'évidence est assez restreint, tandis que le domaine de l'opinion et de la probabilité est immense.
Conclusion : l'une des raisons qui contribuent à obscurcir la question du critérium, c'est qu'on oublie souvent de distinguer :
10 Le point de vue psychologique : il consiste à se demander à quel signe on peut reconnaître la certitude. Nous avons résolu la question en donnant, comme signe de la vérité, l'évidence.
2° Le point de vue métaphysique : il consiste à se demander si la certitude équivaut à la vérité, c'est-à-dire si un jugement subjectivement certain est par cela m.ôme un jugement objectivement vrai. Cela revient à rechercher si nous avons raison de croire à la raison, s'il y a un signe certain de la conformité de la pensée à la réahté. La question posée est donc de savoir si l'hvpothèse d'un accord entre l'esprit et les choses est meilleure que l'hypothèse contraire, d'après laquelle il y aurait désaccord entre ce qui nous paraît vrai et ce qui est réel. Nous y répondrons en traitant de la valeur objective de la connaissance (Cf. Métaphysique, L. I, Ch. II).
(*) BossuET, De la connaissance..., Cli. I, § IG, à la lui.