COLORATION CHIMIQUE DE L’ÉPREUVE POSITIVE
On vient devoir dans le paragraphe précédent, qu en passant Fépreuve positive dans un bain d’hyposulfite de soude, on la colorait d’une manière uniforme. On a vu aussi que la propriété de Thyposulfite ne se borne pas à enlever au papier les sels d’argent , qui noirciraient à la lumière, mais qu’elle s’étend aussi sur toutes les parties de l'image qu’elle affaiblit indistinctement.
Nous allons maintenant donner les moyens de fixer l’épreuve et de modifier cependant presque à l’infini sa coloration et son aspect , de renforcer les ombres et de donner }>lus d’éclat aux lumières, d’amener enfin des dégradations, des finesses de ton que 11e saurait produire fhyposulfile à l’état simple.
Le premier résultat que nous avons obtenu dans la recherche de ces moyens, c’est la coloration des ombres en noir, par l’addition, dans les bains d’byposulfite, de quelques cristaux de nitrate d’argent.
En cherchant la raison de cet effet, nous avons découvert qu’il n était pas dû à la présence de l’argent dans le bain, mais au changement d’état de celui-ci. Par la décomposition du nitrate d’argent, le bain passe à l’état acide, l’argent est précipité, et le liquide décanté ne décèle pas a l’analyse la plus faible quantité d’argent.
C’est donc parce que le bain devient acide, qu’il acquiert la propriété précieuse de noircir les ombres de l’image, de les renforcer pendant le même temps qu’il donne plus d’éclat aux lumières.
11 y a toutefois cette différence entre un bain acidulé directement et le bain devenu acide par l’addition du nitrate d’argent, que celui-ci colore plus ou moins le papier en jaune, en raison de la force du bain ou du séjour de l’épreuve, effet que ne produisent pas les nouveaux bains dont nous allons parler ci-après.
Tous les acides ne sont pas également convenables pour cet usage. Les acides nitrique, hydrochlorique , sulfurique, détruiraient l’image en très-peu de temps si le bain en contenait un peu trop.
L’acide acétique au contraire réunit à un degré remai» quable toutes les qualités désirables. Son usage ne présente aucun danger.
Ainsi nous voilà en possession de deux moyens pour colorer les épreuves en noir, avec cette différence que le premier donne au papier une teinte jaunâtre favorable à certains effets, celle teinte ayant quelque rapport avec celle des gravures sur papier de Chine ; l’autre au contraire conservantau papier tout son éclat et sa blancheur n’arrive au noir qu’en passant préalablement par des nuances violacées d’un effet fort agréable.
Si au lieu d'aciduler le bain d’hyposultite, on le rend alcalin par l’addition de quelques gouttes d’ammoniaque, on obtient l’effet absolument opposé, c’est-à-dire qu’au lieu de devenir noires, les ombres du dessin rougissent et passent à un ton chaud (sépia de Rome), d’un effet assez agréable, beaucoup moins complet que celui des bains acidulés, mais infiniment plus satisfaisant que celui de l’hyposulfite seul.
De ces différences dans les effets que l’on obtient selon l’état du bain, il en résulte que trois bains différents sont nécessaires pour le traitement des épreuves, en raison des effets qu’on désire obtenir.
Ces trois bains seront formés d’une dissolution de :
1 partie hyposulfite de soude ,
5 ou (> parties d'eau.
Le premier bain laissé à l’état simple sans addition d’acide ni d’alcali, reçoit indistinctement, pendant 2 minutes au moins, toutes les épreuves lorsqu’on les sort de l’eau où on les a laissé tremper au moins douze heures.
Le second bain d’hyposulfite sera rendu alcalin au moyen de quelques gouttes d’ammoniaque, ce dont on s’assure en ramenant au bleuie papier de tournesol rougi par un acide.
Enfin, le troisième bain sera acidulé avec l’acide acétique, ce que l’on reconnaît encore au moyen du papier bleu de tournesol.
Pour faciliter nos explications, nous appellerons le premier bain, le bain neutre ; le second, le bain alcalin ; le troisième, le bain acide.
A ces trois bains on pourra en ajouter une série d’autres composés des mêmes éléments , mais plus concentrés , ou
plus étendus, plus nouvellement composés, ou plus anciens; on sait , en effet , que les anciennes dissolutions produisent des effets particuliers très-précieux et très-remarquables; aussi doit-on conserver chaque bain dans des vases séparés.
Supposons maintenant que nous ayons produit douze épreuves au moyen d’un même clichet, toutes les douze bien uniformément amenées au même degré de coloration par l’action de la lumière ; si l’on traite ces douze épreuves dans des bains acidulés, mais d’époques différentes, on aura douze résultats absolument différents comme teinte et comme effet.
En admettant que ces bains aient été formés de la même manière, le plus actif, celui qui aura la plus grande action colorante, sera le plus ancien , celui qui aura le plus servi.
Ce n’est pas seulement par son activité que ce bain se dis" lingue des autres, mais surtout par les tons particuliers qu’il donne aux épreuves. Ces tons ont un velouté, une finesse, que ne sauraient donner les bains les plus récents ; en revanche, ceux-ci auront une franchise de teinte , une énergie , que les vieux bains ne sauraient produire.
Avec un peu de goût et d’observation, l’emploi de ces bains permet d’amener les épreuves à des effets dont ne se doutent certainement pas ceux qui se bornent au simple bain d’hyposulfite.
Les vieux bains acidulés amènent particulièrement des Ions extrêmement fins.
Le premier effet des vieux bains sur les épreuves , est de donner de la fermeté à la teinte, l’effet suivant est de l’atténuer, de la dégrader, on arrive ainsi à des noirs veloutés d’un charme infini pour certains dessins. Si on prolonge l’action au-delà de cette limite, le papier prend une teinte jaunâtre.
comme celle que nous avons signalée dans l'emploi des bains acidulés avec le nitrate d'argent.
Celle des bains dont nous parlons est plus fine , les blancs sont mieux réservés , et l’épreuve a l’aspect d’un dessin au crayon noir et blanc sur un papier teinté.
Au lieu d’abandonner une épreuve à la seule action d’un bain, on peut utiliser les propriétés particulières de chacun d’eux au profit de l’effet général; ainsi, lorsqu’une épreuve devient trop énergique dans les bains acides, les bains neutres qui ont une action plus destructive sur l’image, peuvent être employés avec avantage.
Lorsque les épreuves ont une nuance trop blafarde au sortir des bains alcalins, on peut leur donner un ton plus vif en les passant dans un bain acide; de même qu’une épreuve passée au bain acide et dont l’aspect serait froid et sec, peut être réchauffée au moyen d’un bain alcalin.
Ces bains sont en photographie comme les glacis dans la peinture à l’huile; dans l’un comme dans l’autre cas, il ne suffit pas de la recette pour réussir, il faut l’observation et la pratique pour agir à propos et dans la mesure la plus convenable.
Il ne faut jamais passer une épreuve du bain alcalin au bain acide, ou de celui-ci au bain alcalin, sans la. rendre neutre préalablement, et cela en la lavant d’abord à grande eau et en la plongeant pendant une minute ou deux dans le bain d’hyposulfite neutre : sans cette précaution, non-seulement on n’obtiendrait pas l’effet désiré , mais on changerait les propriétés particulières de chaque bain.
En ajoutant dans les bains d’hyposulfite quelques cristaux d’acétate de plomb, on donne aux épreuves une nuance rouge "violette.
La nuance rouge est le premier effet, et la nuance violette le second.
Nous avons remarqué que cet effet pour être complet, doit se produire dès les premiers temps de la coloration de l’épreuve. Il faut donc, pour l’obtenir, placer l’épreuve dans le bain à l’acétate de plomb au sortir de l’eau et du bain neutre d’hyposulfite; si elle passait avant dans les bains acides ou alcalins, la nuance ne serait plus tranchée.
Lorsqu’on veut conserver à l’épreuve la nuance particulière que lui donne l’ acétate de plomb, il faut s’abstenir de la passer dans des bains spéciaux; mais lorsqu’on ne tient pas à conserver celte teinte , on peut avoir recours aux bains acides , elle prend alors un aspect violet foncé des plus agréables. On doit avoir recours aux bains acides lorsque l’épreuve a une teinte générale trop uniforme.
Il résulte de ce qui précède, qu’on peut à volonté donner une coloration déterminée aux épreuves positives. Cela n’est, absolu cependant que lorsque les épreuves sont fortement colorées ; on pourrait presque comparer ce qui se passe dans le bain d’hyposulfite acidulé , à une lutte qui s’établit entre l' action destructive de l’hyposulfite sur l’image, et l’action de l’image sur le bain pour s’emparer de sa propriété colorante. Si le bain l’emporte sur l’épreuve, et cela a lieu lorsqu’elle est sortie trop faible de la chambre noire , elle se décolore graduellement , et quoi qu’on fasse , on peut bien modifier la nuance , mais on ne peut lui donner de la vigueur. Si au contraire l’épreuve est puissante, elle domine l’action destructive du bain et la coloration augmente; mais (et c’est en cela que ce qui se passe ici est admirable sous le rapport de l’effet artistique), toutes les parties de l’image ne présentent pas la
même résistance à l’action destructive; vaincue par les masses puissantes, cette action triomphe sur les parties faibles et les décolore ; résultat précieux, parce qu’il a justement pour conséquence de renforcer les ombres et d’éclaircir les parties lumineuses, de leur donner plus d’éclat.
Cette étude est bien certainement la plus attrayante de la photographie. Nous ne posons que les premiers jalons dans celte voie nouvelle pleine de charme , et dans laquelle les véritables amateurs ont une abondante moisson d’utiles observations à faire.
Le moment n’est pas éloigné où les dessins photographiques seront de véritables produits artistiques, car ils ne seront plus J’œuvre brute d’une expérience de manœuvre, mais le produit combiné de l’expérience et du goût de l’opérateur.
Il est facile de se faire une idée de la différence qui existe entre deux épreuves traitées l’une par le simple bain d’hyposulfite, l’autre par les bains à double action.
Lorsqu’on se propose d’employer ces derniers bains, il faut donner aux épreuves beaucoup de vigueur, par une exposition prolongée à la chambre noire.
Supposons , en effet , deux dessins arrivés au même degré de coloration après avoir été fixés, mais dont l’un aura été retiré à peine accusé après l’exposition, et l’autre au contraire très-puissant.
Pour réduire celui-ci à la coloration du premier, il a fallu le livrer à l’action énergique de l’hyposulfite ; il résulte de cette action, que les demi-teintes du dessin ont acquis autant de finesse, de douceur , que celles du premier ont conservé de grenu, de rudesse. Sur l’un, les demi-teintes ne sont plus que des colorations qui lient la lumière à l’ombre, tandis que sur
l’autre, les demi-teintes sont des ombres affaiblies par suite de la couche plus mince de la couleur dont les ombres sont formées.
11 faut savoir, en effet, que partout où le papier a été impressionné par la lumière, l’hyposulfite laisse subsister une coloration.
C’est particulièrement à cet effet tout spécial, que l’on doit d’obtenir, au moyen de clichets sur papier, des épreuves positives, où le grain du papier négatif a complètement disparu , et qui le disputent aux plus belles épreuves sur verre, non pas comme détails et finesse de forme, mais comme charme , harmonie et beauté d’aspect.
Ici se termine ce qu’on pourrait appeler la méthode ou la partie classique de la photographie sur papier, celle qui amène les images par l’action directe et régulière des réactions chimiques ; il nous reste maintenant à parler des artifices qu’il est possible d’employer pour modifier les résultats méthodiques, les atténuer ou les développer au profil d’une exécution plus agréable ou plus complète, selon les exigences de l’art, ou les goûts de l’opérateur.