‹ Traité de phrénologie (volume 2)Chapitre 61 sur 78 · XII · texte numérisé non relu

XII

Organe du coloris.

Rien ne me paraît plus propre à établir l'existence d'une faculté ayant pour bat de saisir l'harmonie des couleurs primitives que la fréquentation d'un atelier de peinture. Celte faculté est si bien un don naturel, et non le fruit du travail, comme le supposent quelques personnes , qu'il est facile de distinguer de bonne heure le peintre qui aura peu de talent pour faire , ce qu'on appelle en terme d'atelier , de la couleur, de celui qui tiendra un jour un ran" distingué parmi les coloristes.

J'ai fait depuis plusieurs années un nombre incroyable de recherches sur des personnes remarquables sous le rapport du développement de certaines facultés , aussi bien que sur celles qui les possédaient dans un faible degré.

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Comme ces observations sont trop nombreuses pour trouver ici leur place, je les ferai connaître dans un travail spécial. Je me bornerai à dire , pour la faculté que je traite maintenant, qu'elle est une des plus faciles à reconnaître, et qu'elle est entièrement indépendante du talent de dessiner , de saisir les formes , l'étendue des objets , ou de ce que l'on appelle composition , qualité principale du peintre , mais qui suppose la mise en action de plusieurs facultés. J'ai fait représenter avec intention l'un près de l'autre les masques de deux jeunes peintres de l'école de M. le baron Gros. Celui représenté fig. 1, pi. Cil, était, sans contredit, le premier dessinateur de l'atelier, l'autre, idpl., fig. 2, en était le premier coloriste.

J'ai choisi préférablement ces deux personnes, parce que s'adonnant toutes deux à la même profession , elles présentent cependant des différences de talent très remarquables : ainsi , si le premier brille comme dessinateur , il est au-dessous du médiocre comme coloriste; tandis que le second, qui ne pourrait égaler le premier sous le rapport du dessin , lui est tellement supérieur comme coloriste , qu'on ne peut établir de comparaison entre eux. Gall etSpurzheim ont cité une multitude d'observations de personnes qui ne pouvaient distinguer une couleur d'une autre , ou l'harmonie qui existe entre plusieurs couleurs primitives, bien que leur vue fût excellente. Mais de toutes les observations recueillies sur ce sujet, il n'en est pas, je pense, de plus curieuse que celle que M. G. Combe a insérée dans la troisième édition de son Système de phrénolugie , publié à Edimbourg en 1830. Je cite cette observation avec d'autant plus de confiance , que les détails ont été fournis à M. Combe lui-môme , par la personne qui en est le sujet, la voici :

Le grand-père de M. J. Milne (M. James Milne , fondeur de bronze à Edimbourg) avait de la peine à saisir les couleurs , mais distinguait tres-bieu les formes et la distance. Un jour cette personne désira que sa femme achetât une belle robe verte : elle lui montra plusieurs échantillons sans qu'il put eu trouver un qui présentât la couleur en question. Un jour apercevant une dame qui passait dans la rue, il s'empresse d'indiquer sa robe à sa femme, comme étant de la couleur qu'il désirait qu'elle prit. Alors elle lui exprima son étonnement , et lui dit que la couleur qu'il avait prise pour verte était brune. Ce fut alors seulement qu'il fut connu qu'il était dépourvu de la faculté de percevoir les couleurs.

Ni son père, ni sa mère ou l'oncle du côté de la mère , n'avaient un pareil défaut, de manière que cette imperfection n'a pas atteint une génération. Chez lui et ses deux frères, cependant , elle existe d'une manière évidente ; tandis que chez ses quatre sœurs , on n'en trouve aucune trace; toutes distinguent parfaitement les couleurs : M. Spankie , cousin éloigné , présente un défaut semblable.

M. Milne a la vue un peu courte (1) , mais il n'a jamais trouvé de verres

(1) La myopie n'influe en rien sur le talent de percevoir les couleurs, car j'ai rencontré des myopes parmi des peintres très-bons coloristes.

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qui pussenl corriger son défaut. Il excelle à distinguer les formes cl les proportions: et quoiqu'il ne puisse pas distinguer le gibier sur terre , à cause de son défaut de perception des couleurs , il est cependant très-amateur de la chasse. Dans sa jeunesse , il était excellent tireur , lorsqu'il apercevait les oiseaux en l'air. Il les voit seulement lorsque le jour baisse. Un jour une couvée de perdrix s'éleva à dix ou douze verges de lui , dans un champ rempli de navets de Suède, et il ne put apercevoir un seul de ces oiseaux. Son œil est convexe dans un haut degré.

Le défaut de M. Milne fut découvert d'une singulière manière :

Il fut placé comme apprenti chez un marchand de drap , et continua son service pendant trois ans et demi. Pendant deux ans il commit une multitude d'erreurs pour les couleurs, que l'on attribua à l'inexpérience et à l'ignorance des noms des diverses teintes. A la fin , cependant , comme il vendait une pièce de drap pour faire des culottes , l'acquéreur demanda des cordons pour les attacher , et M. Milne allait couper ceux qu'il considérait comme les mieux assortis , quand la personne l'arrêta , et demanda de la même couleur que le drap. M. Milne la pria de lui indiquer une couleur , et elle en choisit une de celle du drap. Quand elle fut partie , M. Milne se croyait si sur d'avoir raison , et que la personne se trompait dans la couleur qu'elle avait choisie , qu'il coupa un morceau des cordons qu'il voulait donner , et un morceau de ceux qui avaient été choisis, et les emporta chez lui avec une portion de la pièce de drap qu'il montra à sa mère. Elle lui dit alors que son ruban était d'un brillant écarlate , et l'autre vert-gazon. Son maître ne voulait pas croire à son défaut de percevoir les différences de couleur ; et ce ne fut qu'après plusieurs erreurs et réprimandes , qu'il fut obligé de quitter sa profession , et de s'adonner à une autre , celle de fondeur de bronze , pour laquelle il a une disposition naturelle , car il avait employé le tour à métier en fabriquant des Jouets quand il était enfant.

Pour ce qui est des couleurs , il connaît le bleu et le jaune , mais il ne peut distinguer le brun , le vert et le rouge ; il ne peut faire de différence entre le brun et le vert vus séparément , mais vus ensemble , il aperçoit une différence. Le bleu et l'œillet, de même nuance , et vus en plein jour , lui paraissent de la couleur du ciel , qu'il appelle bleue; mais vus à la lumière d'une bougie, l'œillet lui apparaît comme du buffle sale, et le bleu conserve la couleur qu'il avait pendant le jour. Le gazon lui apparaît plutôt couleur orange que tout autre objet colorié avec lequel il est familiarisé. L'indigo , le violet et le pourpre lui paraissent différentes nuances de la même couleur plus ou moins foncée , mais ne différant en rien pour la base.

Il ne confond jamais les objets noirs avec les blancs : il distingue facilement entre le noir et le bleu , et est capable de dire si le noir est bon ou mauvais. Dans l'arc-en-ciel il ne voit distinctement que le jaune et le bleu. Il voit bien qu'il existe d'autres teintes, mais il ne peut les distinguer, et est inca-

pable (le les nommer. Durant le jour le cramoisi lui apparaît comme bleu ou pourpre , mais à la lumière d'une bougie il lui apparaît rouge.

Étant à Glascow, sa grande redingotte fut emportée par erreur de la chambre des voyageurs ; s'élant informé au garçon ce qu'elle était devenue, on lui demanda quelle était sa couleur. M. Milne fut fout à fait embarrassé par cette question ; et bien qu'il l'eût portée pendant un an il put seulement répoudre qu'elle était ou brun tabac, ou vert olive, mais qu'il ne pouvait l'affirmer. Le garçon le regarda comme s'il l'avait soupçonné de vouloir prendre une redingotte au lieu d'en retrouver une ; mais la redingotte fut retrouvée, bien que M. Milne ne fut pas capable d'en discerner encore la couleur.

Il prend facilement le cuivre pour du bronze, à moins qu'il ne les distingue à l'aide de la lime.

Chez toutes les personnes qui se sont fait remarquer comme coloristes , la région marquée n" 23 , fig. 2, pi. XCI , est très développée. Le développement de l'organe se reconnefît à l'extérieur par deux signes : ou la partie moyenne externe du sourcil se trouve portée en dehors et en haut, comme dans le masque fig. 1 , pi. Cil (1) ; ou bien l'arcade orbitaire avance dans cette région d'une manière remarquable. Cette dernière disposition est très-marquée sur le front de M. le baron Gros, un des peintres les plus célèbres de notre époque comme colorisle.

On ne possède jusqu'à présent aucune observation qoi prouve que le sens de l'harmonie des couleurs existe chez les animaux.

Organe de réventuatilé.

Il existe évidemment deux parties cérébrales distinctes dans l'espace circonscrit par Gall , et où serait placé , selon lui, l'organe de la mémoire des faits, des choses ou de l'éducabilité. L'une est placée supérieurement, n» 26 , et l'autre iuférieuremeut , n- 14. La première a été considérée par Spurzheim comme l'organe d'une faculté, qu'il désigna d'abord sous le nom de phénomènes , et plus tard sous celui d'éventualité. Les observations très-nombreuses que j'ai faites chez certaines espèces d'animaux , où cette partie cérébrale est assez développée, d'autres, mais en plus petit nombre, dans l'espèce humaine, me portent à croire que les fonctions de cet organe n'ont pas encore été analysées d'une manière satisfaisante. Je me contenterai , mais seulement pour ne pas laisser une lacune dans les travaux des phrènologistes , de rapporter ce que Spurzheim dit de cette faculté , en y joignant toutefois quelques reraar-

(l) Gall el Spurzheim ont évidemment exagéré ce mode de conformation dans leur portrait de Rubens. J'ai vu une excellente représentation de ce peintre , si rare comme coloriste. Mais bien cju'il soit facile dy trouver le caractère qui distingue les personnes douées de ce talent, il s'en faut de beaucoup que ce soit porté au point où le représentent les deux auteurs que je viens de citer.

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ques. Si , comme j'ai lieu de l'espùrer , je rencontre chez l'espèce humaine do nouveaux faits qui viennent donner plus de poids à ceux que j'ai déjà recueillis, non-seulement sur celle facullo, mais encore sur d'autres avec lesquelles elle me parait essentiellement en relation , j'en ferai l'objet d'un travail particulier , et je le consignerai dans les journaux que les plirénologistes ont entre les mains.

« On rencontre , c'est Spurzheim qui parle , des hommes qui ont des idées sommaires de toutes les connaissances humaines , qui s'intéressent à tout ce qui est art, science ; qui n'ont pas toujours étudié les choses à fond , mais qui savent assez pour en parler avec facilité ; qui , en effet, parlent beaucoup , el racontent bien : en un mot , des hommes qu'on nomme brillans en société. Leur front est saillant, et élargi en bas et au milieu, au-dessus de la racine du nez. (Ici Spurzheim renvoie à la fig. VI de son ouvrage , représentant le portrait de Bayle.) Cette organisation est très-dêveloppée chez les enfans , el chez les garçons plus que chez les filles, el chez certaines nations plus que chez d'autres. Quelle est donc la faculté manifestée par cet organe? Gall , dans le principe, a appelé cet organe celui de la mémoire des choses, pa,rce que les personnes, chez lesquelles il l'avait observé, savaient beaucoup de choses. Plus tard, il lui a donné le nom de sens des choses; enfin, celui d'èducabilité. Mais ces expressions ne désignent pas de faculté primive. D'abord, il est certain que la faculté en question connaît tout ce qui se passe autour de nous ; elle est attentive aux événemens et aux phénomènes extérieurs ; elle aime l'instruction de l'histoire, la connaissance des anecdotes et des faits. En outre , il me semble qu'elle sait tout ce qui a lieu en nous avec connaissance : les sensations organiques , les actions des penchans , des senlimens , des sens extérieurs et des facultés perceptives des objets. Elle veut connaître tout, et exerce à cet effet les sens extérieurs ; elle connaît les faits et aime à les raconter : c'est pourquoi elle est essentielle aux rédacteurs de toute espèce , aux instituteurs et historiens. Elle ne connaît que ce qui se fait. Combinée avec la faculté de l'individualité , elle forme l'esprit pratique qui devrait servir de base au raisonnement philosophique. (Spurzheim , Obsenvations sur la Phrénologie , Paris, 1818 , p. 294.) » Afin de compléter ce que cet auteur a dit sur cette faculté, je vais extraire de la S"" édition de son ouvrage publiée à Londres, les expressions suivantes : cette faculté voudrait écouter, voir, sentir , goûter et toucher , elle aime l'instruction eu général , elle contribue essentiellement à l'unité de conscience , elle paraît percevoir les impressions qui sont les fonctions immédiates des externes et les changer en notions ou idées; de plus , elle paraît essentielle à l'attention en général et à la reconnaissance de l'entité, du moi en philosophie.

On voit d'après Spurzheim que la sphère d'action de la faculté qu'il appelle éventualité, serait excessivement étendue. Tantôt c'est le désir de connaître toute espèce de sciences : les personnes qui la possèdent sont brillantes en société, chose que je suis loin d'admettre, car je crois qu'on peut parler

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très-bien , sans avoir le désir de posséder toutes sortes de sciences ; comme d'un autre côté on peut avoir le désir de s'instruire dans beaucoup de sciences, sans être brillant en société , ou parler de tout avec facilité. Est-il vrai aussi que toutes les personnes qui présentent celte organisation aiment beaucoup les anecdotes? Est-il certain que celte faculté contribue à donner une idée de la conscience ou du moi? N'a-t-on pas renconlré plusieurs personnes ayant une idée nelte et précise de leurs perceptions , conséquemment de leur individu ou de leur moi , sans que celte région fût bien saillante. J'avoue que pour moi cela ne souffre aucune objection. J'ajouterai encore qu'une faculté qui voudrait sentir, goûler, toucher, etc. , me paraît un langage qui n'est pas excessivement clair. Je terminerai, enfin , en disant que les observations d'anatomie et de physiologie comparée , qui pouvaient servir à l'analyse de celte faculté, ontélè complètement négligées par Spurzheim.

Quoi qu'il en soit des observations de ce prénologiste , je suis loin de les considérer comme indifférentes : d'abord elles ont servi à démontrer l'existence de deux organes là où Gall n'en voyait qu'un ; et ce qu'il a dit de celui dont la faculté est désignée sous le nom d'éventualité , bien que me paraissant imparfait, pourra peut-être mettre sur la voie pour arriver un jour à quelque chose de plus correct.

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