‹ Traité de phrénologie humaine et comparée (volume 2)Chapitre 28 sur 46 · ALIMENTIVITË OU ORGANE DE L'APPÉTIT DES ALIMENTS · texte numérisé non relu

ALIMENTIVITË OU ORGANE DE L'APPÉTIT DES ALIMENTS

Gall et Spurzheim ont d'abord pensé que l'appétit des aliments était un instinct qui ne pouvait être rapporté à aucune faculté émanant du cerveau; ils étaient donc disposés à l'envisager comme une puissance primitive ayant un organe séparé dont ils ignoraient la situation.

Dans la brebis, les nerfs olfactifs très-volumineux tirent évidemment leur origine de deux circonvolutions cérébrales situées à la base du lobe moyen du cerveau, immédiatement au-dessous de la partie occupée par l'organe de la destructivité chez les animaux. La brebis est guidée dans le choix de sa nourriture par le sens de l'odorat, et j'en conclus que ces parties pourraient bien être l'organe de l'instinct qui porte l'animal à prendre sa nourriture. Des circonvolutions semblables se trouvent dans le cerveau humain; mais leur fonction

COMBE. — TRAITÉ I)F, PHRÉNOI.OGli:. 30

n'est p;is conslalée, leur position prôseniantdc gi-ands obstacles à la délermination de leur volume pendant la vie; cependant les conjectures de ceux qui leur attribuent des fonctions semblables à celles qu'elles accomplissent chez la brebis, sont trèsplausibles.

Ces idées ont attiré l'attention d'un plirénologue distingué, le I)'' Iloppe de Copenhague, et il a foui-ni sur ce sujet deux articles remarquables au Journal de phrénologie , vol. II, p. 70, 884. (Voyez aussi vol, IV, p. 508). 11 piMise qu'outre les nerfs de l'estomac et du palais, dans lesquels, selon lui, résident les sensations de la soif et de la faim, il doit exister un organe întra-crânien pour l'instinct de la nutrition (prendre la nourriture nécessaire à la conservation de la vie) qui porte aux jouissances sensuelles du goût, dont l'activité est indépendante de la faim et de la soif. « Comment, » dit-il, « la sensation seule de la faim , plus qu'aucune autre sensation désagréable ou douloureuse, porterait-elle l'animal à désirer la nourriture, lorsque l'expérience ne lui en a point démontré la nécessité? C'est là un pur effet de l'instinct, et nos actions doivent nécessairement recevoir leur impulsion d'un organe, quand elles n'émanent pas de l'expérience et de la réflexion.

« Le poulet, à peine sorti de l'œuf, becqueté les graines qui se trouvent à sa portée, l'enfant nouveau-né suce la mamelle. Ces actions peuvent-elles s'expliquer sans la supposition d'un organe analogue à celui qui porte le jeune canard à se plonger dans l'eau, le jeune chat à se lancer après la première souris qu'il rencontre?

«Sans cela, pourrions-nous concevoir comment l'animal, à peine né, peut déjà distinguer la nourriture qui lui convient, comment il se fait, par exemple, que le poulet distingue le grain du gravier, et comment les animaux évitent de manger les herbes vénéneuses qu'ils n'ont jamais goûtées.

« Quand l'enfant, même en bonne santé, a teté jusqu'à ce que

son estomac soit plein clans l'acception rigoureuse du mot, il est sûr qu'il ne ressent plus ni le sentiment de la soif ni celui de la faim, et cependant , si on ne lui relire pas le mamelon, il continue à le sucer, même lorsqu'il en a extrait la dernière goutte.

« Si la faim et la soif seules portaient l'homme à prendre de la nourriture, ni les vins les pli\s exquis, ni les mets les plus délicats ne le tenteraient plus lorsqu'il est rassasié; et cependant, sa gourmandise le porte à manger et à boire encore, même aux dépens de sa santé. »

Le D"" Hoppe fait valoir plusieurs autres considérations pour prouver l'existence d'un organe de l'instinct de la nutrition, et résume son opinion en ces termes : « Selon moi, la faim et la so*/ doivent être distinguées de ce désir de prendre de la nourriture, que nous nommons appétit. Ciw je considère les premiers comme provenantd'une sensation éprouvée par les nerfs du palais et de l'estomac, qui résulte du manque de l'aliment nécessaire, tandis que l'appétit résulte de l'activité d'un instinct fondamental de l'animal qui a son point de départ dans le cerveau comme toutes les autres propensités. Toutefois, il existe d'intimes connexions enlie ces sensations, et la faim doit nécessairement éveiller l'appétit. »

Dans mes leçons de phrénologie, je désigne, depuis quelques années, la région du cerveau dont nous avons parlé, comme le siège probable de cette faculté : le D"" Hoppe, avant de connaître mon opinion et les raisons sur lesquelles je fondais mes conjectures, assignait aussi la base du crâne comme siège de cet organe, et allait même jusqu'à indiquer une saillie extérieui'e qui lui correspond. « Piclativement à l'organe de l'appétit, » disait-il, le 28 décembre 1821, « je suis porté à penser que sa position et ses différents degrés de développement peuvent être notées sur le vivant: cest dans les fosses zygomatiques, immédiatement sous l'organe de l'acquisitivité, et en avant

de la destructivilé. » Avant que je ne m'occupasse de phrënologie, j'avais déjà été frappé de la largeur remarquable de la face d'un de mes amis , causée par la proéminence des pommettes, comme cela a lieu dans certaines races humaines, mais plus vers les oreilles, par relfct de la convexité plus grande des arcades zygomatiques. Sachant combien il était gourmand, et que, malgré toute la puissance de son intelligence et la modération de ses goûts sous tout autre rapport, il était sujet à des excès de table, je pensai que cette conformation de sa tête, et son penchant à la gourmandise, pouvaient avoir quelques rapports entre eux, surtout, lorsque chez quelques personnes notoirement enclines aux excès de table, je trouvai une semblable conformation. Cette proéminence de l'arc osseux résulte, je pense, de ce que la portion du crâne, sur laquelle repose une partie du muscle temporal, forme une saillie qui domine, dans cette direction, la profondeur de la fosse zygomatique, outre la saillie de l'arcade zygomatique; la portion du crâne située immédiatement au-dessus de l'organe de l'acquisitivité, se montre aussi plus bombée. La largeur de la tête produite par cette cause ne peut pas être confondue avec la simple proéminence de l'os de la pommette, ni avec celles que forment les organes de la destructivité ou de la constructivité, situés plus haut, en arrière ou en avant d'elle. Ayant toujours observé que la gloutonnerie est en raison directe du plus ou moins de proéminence de cette saillie, sans aucune exception, je considère mon opinion sur l'existence de ce* organe comme parfaitement fondée. »

Le D"" Hoppe regarde l'organe de l'alimentivité comme l'organe du sens du goût. « C'est, » dit-il, « un fait qui me parait suffisamment prouvé, que la sensation du goûter est seulement transmise par les nerfs ,' et perçue par la partie du cerveau dont nous nous occupons. Maintenant il me parait fort probable, par analogie avec les autres faits connus, que c'est

le même organe qui goûte (c'est-à-dire qui distingue et jouit), qui nous excite à goûter, ou, en d'autres termes, à boire et à manger. Ainsi donc, selon moi, il est en même temps l'organe de l'appétit et du goûter {gustus), et il existe les mêmes rapports entre lui et le sens externe, c'est-à-dire, le palais, que ceux qui lient l'oreille et l'organe des tons. »

Le D"" Crook, de Londres, rapporte que, plusieurs années

avant la publication du mémoire du D"" Hoppe, il s'était déjà

formé une opinion semblable à la sienne, relativement aux

fonctions et à la position de cet organe. « Trois personnes, »

dit-il, « que j'ai particulièrement connues en 1819, m'avaient

déjà fait penser qu'une portion du cerveau située en avant de

l'oreille (près de la deslructivité), avait des rapports avec

l'instinct de la bonne chère; depuis lors jusqu'à la fin de 1822,

je recueillis un millier d'observations tendant à me confirmer

ce fait , dont je fis part à plusieurs phrénologues de mes amis.

Depuis 1825, je ne doute plus que la portion antérieure du

lobe moyen du cerveau ne forme un organe distinct, ayant

pour usage primitif l'appétence des aliments et la jouissance

du goûter. Néanmoins, il est difficile de bien comprendre sa

puissance fondamentale. La silualion de l'organe sous l'arcade

zygomatique et le muscle temporal, empêche souvent de

l'observer exactement; néanmoins, des cas bien constatés,

soit positifs soit négatifs, ont été observés. Ces conclusions

furent communiquées à la Société phrénologique de Londres,

le 8 avril 1825, deux mois avant qu'on ne connût dans cette

ville qu'une lettre du docteur Hoppe, de Copenhague, adressée

à Edimbourg, désignait la même partie du cerveau comme le

siège d'un organe de l'appétit. Cette coïncidence est d'autant

plus remarquable, que j'avais moi-même, dès 1821, conçu

une semblable idée; mais j'en avais été détourné par la pensée

que la sensation de la soif et de la faim dépendait de la langue

et de l'estomac.

Le D"" Crook , induit, sans cloute, en erreur par le litre erroné : « D'un organe conjectural de la faim et de la soif, ^ donné aux coinnninicalions (ailes [)ar le D"" IIoppc an Journal phrénologique d'Edimbourg, se trompe en supposant qu'il considère les sensations connue dépendantes de l'organe en qncstion; au contraire, ils sont d'accord pour rejeler celte idée en localisant l'organe du goût.

Les parties externes auxquelles le D"" Iloppe fait allusion, étaient antérieurement renfermées, par le D"" Spurzlieim, dans les limites de la deslrnctivilé; mais en considérant les planches de l'ouvrage de Gall , on voit qu'il ne donnait pas tant d'extension à la place occupée par ce dernier organe, et qne les fonctions de l'organe en question étaient notées par cet illustre observateur comme inconnues. Dans les derniers temps , Spurzlieim reconnut la justesse des vues du D*" lloppe , sur l'exislence d'un organe de la propensité ou de l'instinct de la nutrition; mais il n'admet pas, coiimie ce dernier, que cet organe donne l'instinct du choix de la nourriture, pas plus qu'il ne donne la délicatesse et la finesse du goût. « Tout, » dit-il, « concourt à prouver que la portion du cerveau ci-dessus mentionnée est l'organe de l'instinct de la nutrition, du désir de manger. Il existe chez les herbivores aussi bien que chez les carnivores. L'oie, le dindon, l'autruche, le castor, le cheval ont le lobe moyen aussi bien que le duc, l'aigle, le pélican, le tigre, le lion, le chien, etc.; le désir de manger est comiuun à tous les animaux, mais les carnivores joignent l'organe de la desti'uclivilé à celui dont nous nous occupons. » Il remarque, à l'appui de cette opinion, que les circonvolutions antérieures des lobes moyens sont développées dès les premiers temps de la vie, avant beaucoup d'autres portions du cerveau, et que dans l'homme, aussi bien que dans les animaux, ils sont proportionnellement plus développés dans le jeune âge. « Celte propensilé, » ajoute-t-il , « reçoit son complément de l'odorat,

et les nerfs olfactifs, chez ions les animaux, ont les plus intimes communications avec les lobes moyens, au point que chez la brebis, le bœuf, le cheval, le chien, le renard, le lapin, le lièvre , la portion interne des lobes moyens semble n'être qu'une conlinualion des nerfs olfactifs. Enfin, les lobes moyens ont des communications particulières avec la substance nerveuse qui constitue les lobes antérieurs et la portion antérieure et externe des cuisses du cerveau , c'est-à-dire les organes des facultés intellectuelles ; ainsi le désir de se nouriir met en action plusieurs puissances perceptives et les mouvements volontaires de différentes parties, avant que la nourriture ne soit portée dans l'estomac pour la digestion. » Cette faculté est nommée déguslative par le D'"Crook; mais Spurzheim renferme le sens du goût dans les nerfs, et considère l'instinct de se nouri'ir comme comprenant toute l'étendue de cette fonction. « Cette manière d'envisager les fonctions de cet organe se rapproche tellement de la véritable, » dit le D"" Crook, « que c'est seulement dans les cas extraordinaires que la manifestation de ses facultés peut être facilement distinguée de celle des nerfs. Mais j'ai eu l'occasion d'observer, en 1827, un cas de celte espèce extrêmement tranché: c'était un enfant acéphale (inwhich no part of ihc cerehrum existed); toutefois, pendant les huit jours que la vie se maintint chez celte créature imparfaite, elle poussa sans cesse des cris pour obtenir de la nourriture; elle en prit une grande quantité, mais sans avoir la conscience de leur saveur ni de leur odeur (i). Admettre l'instinct de ïalimenlation comme puissance primitive

(I) Je rapporte celte observation pour accomplir mon devoir do, traducteur consciencieux ; mais il faut être étranger à toute idée d'analomie et de physiologie pour croire qu'un enfant acéphale (sans cerveau) puisse vivre pendant quelques jours et même quelques heures après sa sortie de l'ulérus. Et comment savoir s'il n'avait point la conscience des odeurs ou des saveurs! !

serait subversif du principe fondamenlal de la physiologie, la connexion inséparable de l'organe et de la fonction. »

Si le cas que nous venons de citer était exact, il fournirait une objeclion invincible contre l'opinion de Spurzheim; mais on a observé un si grand nombre de faits opposés, qu'il faut croire qu'ici l'organe existait, mais qu'il a été confondu avec quelques autres parties qui se trouvent à la base du crâne.

Un cas intéressant de maladie de cet organe, contenu dans le Journal de phrénologie, vol. VII, p. 04, a été observé à l'hospice royal d'Edimbourg : le malade, d'après le rapport de sa sœur, s'était éveillé, le jour de son admission à l'hospice, à cinq heures du matin en demandant à manger, et avait depuis lors mangé sans discontinuer jusqu'au moment de son entrée, à midi : son estomac était fort distendu par la quantité de nourriture qu'il avait prise, et néanmoins il se plaignait d'être encore mourant de faim; depuis ce moment jusqu'au lendemain matin, il avait été dans le délire, mais il s'assoupit graduellement : trente-quatre heures après son admission, quand, pai" des questions réitérées, on parvenait à l'éveiller, il ne répondait qu'imparfaitement et murmurait les mots : J'ai faim , f ai faim; il se plaignait d'une douleur qu'il rapportait exactement au siège de l'organe de l'alimentivité. Le rédacteur de cette observation y avait joint quelques considérations relatives aux règles à suivre pour arriver sur le vivant à une juste appréciation du volume de l'organe, ce qui, en raison de sa situation, n'est pas sans difficulté. « Il est presque parallèle, n dit-il, « à l'arcade zygomatique qu'il rend plus proéminente, quand il est fort développé; mais la distance qui se trouve enti'e cette apophyse et les parois du crâne étant variable, ce signe n'est pas certain. Le muscle temporal est aussi un obstacle, cependant il peut quelquefois aider à discerner le volume de l'organe; en effet, quand il est plus fort que ceux qui l'avoisinent, la portion inférieure de ce muscle est poussée en avant, ce qui

lui donne une apparence comme pyramidale, au lieu de sa (orme aplatie ordinaire, la base de la pyramide étant située en bas; quand l'organe est fort petit, le contiaire a lieu. S'il est très-volumineux, il forme une saillie vei'S l'orbite qui repousse le globe de l'œil en haut et en dehors , tandis que le développement de l'organe du langage le porte en avant et en bas. Quand ils sont très-forts tous deux, le globe de l'œil (ainsi que je l'ai vu dans un cas) est comme emboîté dans une saillie circulaire. »

Le Journal de la Sociélé phrénologique de Paris, vol. II, n° 5, contient une observation extraite des Annales de la médecine physiologique (oct. 18312). Une femme, nommée Denise, était remarquable par son insatiable appétit. Etant au maillot, elle épuisait le sein de plusieurs nourrices et mangeait quatre fois autant qu'un enfant de son âge. A l'école, elle dévorait le pain de ses compagnes; à la Salpètrière, on ne parvenait pas à satisfaire son appétit à moins de huit à dix livres de pain par jour ; en outre, deux ou trois fois par mois, sa voracité devenait telle, qu'elle consommait jusqu'à vingt-quatre livres de pain en un jour. Si, durant ces accès, on s'opposait à ce qu'elle satisfit sa faim, elle devenait fuiieuse, déchirait de ses dents ses vêtements et ses mains; elle ne recouvrait sa raison que quand son besoin de manger était apaisé. S'étant un jour introduite dans la cuisine d'une maison opulente, pendant qu'on préparait un grand dîner, elle dévora en quelques minutes la soupe de vingt personnes et douze livres de pain. Dans une autre circonstance, elle avala, à la Salpètrière, le café préparé pour soixante et quinze de s,os compagnes! Son crâne est très-petit; la région des propensités prédomine, et l'organe de l'alimentivité est largement développé. Plusieurs cas semblables de voracité ont été rapportés par les auteurs (i).

(i) Voye7. Pl}il. tranx., vol. XIV, p. 366; Gooirs Sluili/ of ^fed(!cine , coMBi:. — Tn.uTF; m: phrknologie. 31

Le même journal (oclobro 1855) contient im mémoire intéressant de MM. Ambros cl Pentelilhe, sur l'alimenlivilé, où le sens de la faim et de la soif est envisagé comme une faculté primitive du cerveau ; les pliréiiologues rapportent non-seulement le sens du goût à rorgaiie dont nous nous occupons, mais ils soutiennent encore, avec raison, qu'il est le siège de la sensation de la faim et de la soif. Un grand nombre de faits concluants prouvent que ces sensations sont en réalité des phénomènes cérébraux {i). La faim et h; désir de manger résultent l'un de l'autre, comme le courage et l'esprit de résistance, la colère et la propensité à frapper. MM. Ambros et Pentelilhe rap|)orienl plusieurs faits de voracité maladive. Certains malades éprouvaient en même temps une céphalalgie qu'ils rapportaient aux tempes. Après la mort, on reconnut un état anormal de la partie du cerveau qui forme l'organe de l'alimentivité (2). D'autres fois ils reconnurent que l'organe était plus ou moins développé, selon le plus ou le moins de gourmandise du sujet.

Ils pensent que le penchant à l'ivrognerie et la passion de fumer proviennent de cette faculté , et que l'hydrophobie et diverses autres maladies sont des phénomènes dépendant d'un état morbide de cet organe. Cette dernière assertion résulte d'un cas rapporté par 31. David Richard dans le même n" du Journal de la Société de phrénologie.

Déjà depuis plusieurs années, le D"" Caldwell avait émis, dans le Journal de médecine de Transylvanie (n° du troisième trimestre de 1852), l'opinion (pie l'ivrognerie résultait d'un

S"-» éd., vol. I, p. m, 112; Elliolsoivs Blumenbacb, 4">« éd., p. 301; D'' A. Coinbe's Physiology of Diyeslion , etc., p. ô'2.

(1) Voyez la Physiolo.jie de la iJiycsIion par le docteur André Combe, et ses Observations sur l'aliénalinn mcnlale.

(2) Ces observations ne sont pas faites pour Inspirer la confiance: les médecins auraient dû décrire la nature et l'étendue des lésions organiques.

[Note du (raduckur.)

état anormal de l'alinientivité. En conséquence, il recommande, au lieu de remontrances inutiles aux ivrognes, la séquestration et le calme, les saignées, les ventouses, les purgatifs, l'eau froide et la diète, comme les meilleurs moyens de guérison, et il assure que l'emploi de ces moyens a été très-utile aux médecins de la maison des fous de Kentucky. Les idées du D"" Caldwell sont d'accord avec la cinquième observation de MM. Ambros et Pentelilhe : il s'agit d'un vieil ivrogne, dans le cerveau duquel ils trouvèrent une érosion très-distincte sur l'organe de l'alinientivité, à la partie gauche du cerveau. Ces auteurs rapportent plusieurs cas de voracité maladive, dans lesquels, à l'autopsie, on découvrait une lésion organique du cerveau, tandis que l'estomac était à l'état normal (i).

Il résulte de tout ce que nous venons de dire , qu'une portion du cerveau forme un organe qui nous porte instinctivement à manger et à boire; que de là dépendent les sensations de la faim et de la soif, et peut-être aussi le sens du goûter; « Cependant, » dit Spurzheini, « quoique l'existence de cet organe semble attestée par le raisonnement et l'anatomie comparée, elle n'est encore que problématique. Je possède plusieurs faits qui viennent à l'appui de son existence. »

Organe de l'amour de la vie.

Dans les nombreuses conversations que j'ai eues avec une foule de personnes, sur leurs sentiments intimes, rien n'a plus fortement frappé mon attention que l'énorme différence qu'on

(t) Voyez Monro, Analomie pathologique du gosier, etc., 2""= édition , p. 271.

roniMi'que chez les hommes relaiivemcnl à l'amour de la vie. On croit généralement que le désir de conserver la vie est un sentiment commun agissant sur tous les êtres avec la même intensité; mais les faits prouvent qu'il n'en est pas ainsi. Tous sans doute, aiment la vie, mais à des degrés différents. Quelques individus considèrent la mort comme le plus grand des malheurs et déclarent qu'ils préfèrent vivre dans la plus profonde misère, que de faire le saci'ifice d'une partie de leur existence. L'idée du néant est insupportable à leur imagination et un de leurs plus forts arguments pour soutenir l'immortalité de l'âme, est que Dieu n'a pu être injuste, et qu'il ne pouvait, sans injustice, faire à l'homme le don de la vie pour le replonger ensuite dans le néant. Vivre est, selon eux, un droit à l'immortalité.

a Si tu parvenais à me convaincre que les vœux ardents de l'homme à une autre vie seront déçus, que de nouvelles et insupportables angoisses pour mon cœur déchiré! Ah î quelles que soient les pensées qu'inspirent le bonheur ou le désespoir, l'idée du néant blesse l'ùme et recule encore les bornes des souffrances humaines. » [Nuits d'Young.)

Il en est qui ne tiennent pas autant à la vie, et qui considèrent le malheur de quitter les objets de leurs affections, comme les seuls maux de la mort. Ils attachent si peu de prix à la vie pour elle-même, qu'ils l'abandonnent presque sans regret; la mort, envisagée comme le terme de l'existence, n'a rien qui les effraie, et l'espérance de l'immortalité n'est pas considérée par eux comme nécessaire au bonheur de leur vie terrestre. J'ai rencontré les diverses manières de sentir, combinées avec les dispositions les plus opposées sous tous les autres rapports. L'homme gai, riche et bien portant, n'est pas toujours celui qui se montre le plus attaché à la vie , pas plus que l'homme malheureux et misanthrope ne se montre le plus disposé à en faire lesacriflce ; ce sentiment est tout à fait indépen-

dant de l'état heureux ou malheureux où se trouve l'individu. Ces différences ne dépendent pas davantage des qualités morales et religieuses de l'homme. Ce trait du caractère humain n'est pas généralement apprécié; cependant j'ai eu de si nombreuses occasions de reconnaître les divers degrés de force de ce sentiment chez des personnes de bonne foi et d'un bon jugement, que je suis resté convaincu de l'existence d'un organe de l'amonr de la vie. Nous semblons être attachés à l'existence en elle-même par une faculté pi-imitive et indépendante, de même que par d'auti-es nous sommes portés à la défendre et à la transmettre. Byron ne concevait pas les efforts qu'il avait faits dans une circonstance de sa vie pour échapper à la submersion, lui qui tant de fois avait désiré de mourir. Le D^'John Aikin, si bon et si simple, ne concevait pas le sentiment de l'amour de la vie, « J'ai souvent causé, » dit-il, « avec des personnes qui me faisaient l'aveu d'un sentiment queje puisa peine comprendre, d'un attachement outré à la vie, lorsqu'elles avaient cessé de la considérer comme une source de bonheur. » Le D"" Thomas Brown traite de cette faculté sous le nom de désir de la conservation de l'existence. « Ce désir, » dit-il, « est un sentiment général à l'homme, et une preuve évidente de la bonté de Dieu, qui, en lui imposant une série de devoirs, dont l'accomplissement exige un certain nombre d'années sur cette terre de transition vers un monde meilleur, n'a pas voulu que l'homme considérât comme un fardeau, un exil, le temps d'épreuve qu'il a voulu lui imposer; il lui a donné des passions qui jettent une sorte d'enchantement sur les émotions du cœur , et fait dériver le bonheur de l'accomplissement de nos devoirs, de notre séjour sur la terre, de nos rapports sociaux, de l'exercice de la profession que nous avons embrassée (i). »

(1) Letters to his Son, vol. II.

Cot organe est probablement situé à la base du crâne. Le seul fait tendant à établir son siège est contenu dans une observation du D"" André Combe, insérée dans le Journal de j)hrénologie, vol. 111, p. 471. En disséquant le cerveau d'une dame âgée d'environ soixante ans, (jui, plusieurs années avant sa mort, envisageait sa fin avec une extrême frayeui', il trouva un développement énorme d'uno des circonvolutions de la base du lobe moyen du cerveau, dont la fonction est encore inconnue. « Ce développement était trop frappant pour ne pas attirer notre attention : il était situé près de la ligne médiane, au bord interne et basilaire du lobe moyen, et par conséquent de l'organe de la deslruclivité; la région correspondante du crâne présentait une cavité profonde, s'étendant longitudinalement, en forme de gouttière à bords saillants. Cel enfoncement, extrêmement remarquable, formait une anomalie que je n'avais pas encore observée auparavant. Le lieu où git cette circonvolution fait que la proéminence ne peut être aperçue pendant la vie, et sa fonction ne peut, en conséquence, être constatée; des observations subséquentes prouveront si elle a quelques rapports avec l'amour de la vie : tout ce qu'on peut dire maintenant, c'est que l'amour de la vie est un sentiment sui generis, qui ne résulte ni d'une faculté, ni de la combinaison de plusieurs facultés connues ; la dame qui fait le sujet de l'observation avait ce sentiment au plus haut degré possible. Le temps et l'observation feront connaître un jour s'il existe une coïncidence entre cette faculté et l'extrême développement de la circonvolution dont nous avons parlé. » Spurzheim était disposé à admettre l'existence de cette faculté qu'il nommait vitaUvUé. « 11 est très-probable, » dit-il, « qu'il existe un instinct particulier de l'amour de la vie, et je crois que l'organe de cette faculté est formé de la portion du cerveau qui se trouve à la base du crâne entre les lobes postérieurs et moyens, en dedans de la combativité. »

Sécrétivité.

Cet orgnne est situé vers l'angle inférieur et antérieur de l'os pariétal, immédiatement au-dessus de la destructiviié, ou à la région moyenne et latérale du cerveau. Quand l'organe de la destructivité est fort développé, un observateur peu attentif pourrait être induit en erreur et le prendre pour la sécrétivité; ainsi donc il est nécessaire de remarquer que ce dernier organe est placé plus haut et un peu plus en avant que le premier, et qu'au lieu de présenter la forme d'un segment de cercle, il s'étend longitudinalement. Quand les deux organes sont trèsproéminents, les régions inférieures et moyennes des côtés de la tète forment une saillie remarquable. Le lecteur peut comparer les crânes représentés pages 235 et 25G. La tête rasée figurée ici est celle d'un homme connu par sa discrétion , et dont le caracière est tracé dans le Journal phrénologi'que , tome VllI , p. 206.

Gall fait ainsi qu'il suit l'histoire de la découverte de cet organe.

Dès sa plus grande jeunesse, il fut frappé du caractère et de la forme de la télé d'un de ses compagnons, aimable et spiiilucl, mais surtout excessivement fin et rusé; sa tête était très-large vers les tempes et elle se portait naturellement en avant; quoique fidèle à ses amis, il semblait se complaire à tromper; son langage habituel dénotait un esprit rusé. « Il ressemblait, » dit Gall, '< à ces jeunes chais qui, en jouant, feignent de dormir pour s'aitaquer à l'improvisle. » Un autre de ses compagnons semblait la candeur personnifiée; personne ne se défiait de lui; sa démarche, ses manières étaient celles d'un chat qui guette une souris; il était

faux et porfide , et trompait de la manière la plus indigne ses parents, ses professeurs cl ses camarades; sa tète prenait la même attitude que celle du précédent; sa figure était belle, mais excessivemonl large aux tempes. Un des malades de Gall, qui mourut phlhisique, passait généralement pour un honnête homme : Gall avait été frappé de la largeur excessive de sa tête, à la région temporale; peu de temps après sa mort, il apprit qu'il avait extorqué à plusieurs de ses camarades, et mémo à sa mère, d'assez fortes sommes. A Vienne, il rencontrait souvent, dans la société, un médecin instruit, mais qui était généralement méprisé pour la fausseté de son caractère; sous prétexte de trafiquer d'objets d'art, il volait tous ceux qui avaient confiance en lui. 11 porta si loin ses filouteries, que le gouvernement avertit le public, par la voie des journaux, de se méfier de lui ; son adresse le faisait échapper à toutes les condamnations. Il lui arriva souvent de dire à Gall qu'il ne connaissait pas de plus grand plaisir que de tromper, surtout ceux qui avaient l'air de le mépriser. Comme sa tête présentait la môme largeur des tempes que celle des individus dont nous avons déjà parlé, Gall en conçut l'idée qu'il pouvait exister dans l'esprit une tendance primitive à la ruse, dépendant d'un organe particulier du cerveau. De nombreuses observations ont confirmé cette conjecture.

La nature et le but de cette propensité paraissent être les suivants : les diverses facultés de l'esprit humain sont susceptibles d'une activité involontaire sous l'influence de causes internes ou externes. Ainsi une amaliviié active fait naître des sentiments correspondant à la nature de celle faculté; l'acquisivité inspire un vif désir de posséder; l'amour de l'approbation remplit l'esprit de projets ambitieux; chacun a la conscience de ces sentiments quand ils s'éveillent involontairement dans l'esprit, et il arrive souvent que la raison réagit contre eux. Des pensées de toute espèce jaillissent également des

divers organes intellectuels, et des faits que nuus avons intérêt à ne pas divulguer surchargent notre mémoire. Si nous exprimions ouvertement nos idées dans toute leur vivacité, les relations sociales seraient impossibles; l'homme fuirait la société de ses semblables. h'Olhdlo de Shakspeare offre ce caractère dans le personnage de lago.

Une tendance instinctive à renfermer dans son esprit, à cacher aux yeux du monde, les émolions diverses et les idées involontaires qui y naissent , éiait nécessaire à l'homme pour prévenir leur explosion; la nature y a pourvu par l'organe de la secrétivité. C'est une tendance instinctive à dissimuler; son but légitime est de restreindre la manifestation de nos pensées et de nos émotions, jusqu'à ce que le jugement ait prononcé sur leur à-propos. « Le fou , » dit Salomon , « dit tout ce qu'il pense ; le sage ne divulgue sa pensée qu'à propos. »

En outre, l'homme et les animaux sont exposés à certaines agressions, qu'ils évitent par adresse quand ils ne peuvent les repousser à force ouverte. La nature, par cette propensité, a ajouté à leurs moyens la défense, la prudence, l'adresse et la ruse.

Une certaine énergie de cet organe est la condition essentielle d'un caractère prudent; il sert de frein à l'impulsion des autres facultés, et de garantie contre une indiscrète curiosité. < Quand Napoléon, » dit Walter Scott, « croyait être observé, il avait la puissance de donner à ses traits un air d'indifférence, que caractérisait un sourire vague et indéfini; sa figure alors ressemblait à un buste de marbre (i). » J'ai souvent observé que cette puissance résulte d'une forte secrétivité. Ceux chez lesquels cet organe est faible, ont, en général , trop de naïveté pour les rapports ordinaires de la vie; ils manquent de tact; leurs manières indiquent l'étourderie et laissent apercevoir

(1) Vie dcNapoUon, IV, pag. 37.

COMIIE. TRAITÉ DE PHRKNOI.OGIE. 32

les moindres émolions, les moindres pensées qui surgissent dans leur esprit, sans égard pour les personnes, les lieux, les temps, les circonstances.

M. Scott, dans un excellent essai sur cette propensité, publié dans les Transaclions de la Société phrénologiqiie, remarque qu'il donne le désir de découvrir les secrets des autres, aussi bien que de cacher les siens. L'auteur de Quentin Durward, en peignant le caractère de Louis XI, trace un tableau complet de cette propensité : « Le roi, » dit-il, « était calme, rusé et sans cesse occupé de ses propres intérêts; il dissimulait avec un soin extrême sa pensée, son but, ses sentiments réels à tous ceux (jui l'approchaient, et avait coutume de dire : « Celui-là « n'est pas digne de régner, qui ne sait pas dissimuler; et, « quant à moi, je jetterais mon bonnet au feu, s'il savait ce que « je pense » ; comme toutes les personnes astucieuses, il aimait à sonder le fond du cœur des autres et à cacher le sien (i). » Rien de plus exact que ce trait historique : sous ce point de vue, un hirge développement de cet organe, quand il est combiné avec des sentiments moraux élevés et une intelligence éclaiiée, est un don précieux. Les personnes ainsi constituées possèdent en elles-mêmes le talent de l'intrigue et savent découvrir les secrètes machinations des autres assez tôt pour s'en défendre. Elles savent discerner avec adresse le langage de la fraude, distinguer la pensée ou le but de l'homme sous le masque dont il se couvre dans la plupart des affaires de la vie ; la discrétion est indispensable pour arriver au succès; elle est justement considérée comme un des premiers devoirs de l'amitié. « Si tu as tiré ton épée contre ton ami, « dit le fds de Sirach, « ne te désespère pas, tu peux regagner sa faveur; si tu as médit de lui, ne crains rien, la réconciliation est encore possible; mais ne lui reproche pas un service rendu, ne blesse

{\) Vol. I, pag. 7.

pas son orgueil, ne trahis ]j«s son secret, ne le blesse pas en traître , car ce sont là dos choses qui brisent à tout jamais l'amitié (i). » La secrétivité est un élément essentiel de la politesse, qui consiste suitout à éviter toute expression qui i)Ourrait élre désagréable. Montaigne a fort bien distingué l'usage de l'abus de cette faculté : « Un homme, » dit-il, «ne doit pas dire tout ce qu'il pense, ce serait folie; mais il ne doit dire que ce qu'il croit vrai, s'il ne veut être accusé d'imposture (2). ). Le caractère d'Adam Parson, de Fielding, indique l'absence totale de cet organe ; il ne peut l'ien cacher et ne soupçonne jamais la bonne foi des autres. L^go peint Othello de la même manière : « Le More est franc et ouvert de sa nature, il croit honnête tout homme qui veut le paraître; et se laisse mener par le nez comme un ane.

{Othello, act, I, se, 11.) Quand cette faculté est trop énergique ou mal dirigée, elle engendre de grands abus; elle donne naissance à l'esprit de déception, d'intrigue et de servilité, et même à la plus profonde dissimulation; la ruse est considérée comme de l'habileté, tromper n'est plus que du savoir-faire; elle présente le mensonge, l'hypocrisie, l'intrigue et la dissimulation, comme des moyens d'arriver au but. Ceux chez qui la secrétivité prédomine, jugeant l'espèce humaine par eux-mêmes, voient, en général, les affaires de ce monde sous un faux point de vue ; ils ne croient pas à la bonne foi des autres, la vie leur semble un continuel stratagème, pendant lequel chacun cherche à tromper son voisin ; ils s'imaginent que l'on est sans cesse occupé à interpréter leurs plus secrètes pensées, et ils mettent tous leurs soins à les dissimuler : un homme ainsi organisé ne répond jamais que d'une manière évasive.

(l)Eccli>s. XXII, — ^1.

(2) Essaù.B.U, cli. 17.

L'homme abusant de celle propensité se complaît à faire mystère des choses les plus insignifiantes; il cache ses moindi"es mouvements, ses moindres actions, même quand leur communication importe au bonheur de ses proches. Le D"" Johnson dit, en parlant de Pope, qu'il élait si artificieux, qu'il essayait toujours d'arriver à son but par des moyens détournés ou cachés : à peine demandait-il son thé ouvertement. Son amour de la dissimulation était tel, que lady Bulingbroke avait l'habitude de dire qu'il aurait fait de la politique sur des choux et des carottes.

Le D"" King rapporte, dans ses Anecdotes de son siècle (p. 257), un cas fort curieux de secrélmlé d'une personne de sa connaissance, nommée Howe. Un malin, M. Ilowe se lève de bonne heure et dit à sa femme qu'il est obligé de se rendre à la Tour pour terminer une affaire; et le même jour, à midi, elle reçoit de lui un billet qui lui annonce qu'il est obligé de se rendre en Hollande, et qu'il sera probablement absent de trois semaines à un mois. Son absence dura dix-sept ans, pendant lesquels elle n'entendit plus parler de lui. Néanmoins, au lieu de se rendre en Hollande, il s'établit dans une rue voisine de la sienne, y loua une chambre et y resta caché durant sa longue absence. Pendant la seconde ou la troisième année qui suivit son prétendu départ, sa femme fut obligée de solliciter un acte du parlement pour être autorisée à gérer ses affaires et à prélever une pension sur ses biens. Il laissa solliciter et passer cet acte en se donnant le plaisir de l'entendre discuter et voter. Environ dix ans après sa disparution, il fit la connaissance d'une personne qui occupait la maison située en face de celle de sa femme, et y dîna fort souvent, en sorte qu'il pouvait fréquemment l'apercevoir à sa fenêtre; il se rendait aussi à l'église qu'elle fréquentait, et se plaçait toujours de manière à la voir sans pouvoir en être aperçu. « De retour chez lui, » dit le D'' King , « il ne voulut jamais confier, même à ses amis

les plus intimes, lu cause réelle de cette singulière conduite; il n'en existait probablement aucune; mais on pouvait juger, par son embarras, combien il était mécontent de lui-même. » Nul doule qu'une forte et prédominante secrétivité n'ait été le principal mobile de sa conduite.

« C'est par cette faculté, » dit Gall, « qu'un général d'armée use de stratagèmes pour tromper l'ennemi, qu'il cache ses forces et dissimule ses entreprises par de fausses attaques et des contre-marches. » Cicéron avait déjà remarqué combien les généraux diffèrent entre eux sous ce rapport. « Annibal , chez les Carthaginois, » dit-il, « et, parmi nous, Quintus Maximus, sont cités comme des hommes prudents, discrets, silencieux, dissimulés, réussissant par stratagème, faisant sans cesse espionner l'ennemi, et trompant leurs conseils. D'autres, loin d'être artificieux, se montrent simples et ouverts au point de ne soufirir aucun moyen détourné, de repousser tout ce qui ressemble à une trahison; ces hommes aiment la vérité et détestent la fraude. » Cicéron observe encore, « qu'il n'est pas de plus grands fléaux dans la société, que ces adroits fripons qui savent cacher leur perversité sous le masque de la bonhomie et de la simplicité (i). »

Les marchands chez lesquels cet organe prédomine cachent volontiers leurs adaires, même à leur femme et à leurs enfants qui, souvent, sont surpris i)ar la ban(iueroulc de leur père, au moment où ils avaient le moins d'inquiétude sur l'état de sa fortune. Ces pcisonnes s'excusent ordinairement en disant qu'elles voulaient ménager la sensibilité de leur famille; mais la défiance qu'annonce une telle conduite blesse bien plus profondément les esprits bien faits, que ne le feraient les malheurs qu'ils veulent cacher. Les sources véritables d'une telle conduite sont une puissante estime de soi qui ne peut se ré-

(Ij De Officiis. Lil). 1— 111.

soudre à l'aveu de l'inconduitc ou de l'infortune, et une secrélivilé exagérée qui leur donne une aversion instinctive pour tout aveu candide et complet. La maxime favorite de ces individus est que le secret est l'unie des alfaires. Cette maxime ne convient, en réalité, qu'aux esprits étroits dominés par cette propensité.

Ceux chez qui cet organe est fort, et qui croient pouvoir cacher leur caractère, se montrent tourmentés de l'idéiî que la phrénologie donne les moyens d'apprécier les plus secrètes dispositions de l'esprit; ils pensent, du reste, qu'il est fort difficile d'apprécier les sentiments naturels d'après le développement des différentes parties du cerveau, parce qu'ils s'imaginent que jamais les actions ne décèlent leurs motifs et leurs sentiments véritables. Us se trompent dans l'estime qu'ils font de leur puissance de dissimulation; car la secrétivité ne détruit pas nos propensités, mais seulement modifie les moyens de les satisfaire; et, s'ils parviennent même à les cacher, le phrénologue a encore sur eux l'avantage, car il découvre que, chez eux, l'organe de la secrétivité est proéminent, et leur extrême réserve manifeste suffisamment la faculté dont l'organe est le plus développé.

La société présente, à chaque instant, sous mille formes diverses, les abus de cette propensité : combien ne rencontret-on pas de personnes dont k's manières polies, bienveillantes et agréables, cachent un esprit de haine et de médisance? Leur conduite résulte de l'impulsion de la secrétivité et de l'amour de l'approbation, et peut-être du concours de la vénération s'adressant à l'amour de l'approbation des autres et cherchant à leur plaire par des marques de respect. La conscienciosité manque infailliblement chez ces individus. Il est des personnes qui, pour rien au monde, ne voudraient dire une vérité désagréable à une connaissance ; ceci résulte aussi de l'impulsion combinée de la secrétivité et de l'amour de l'approbation.

M. Scott fait admirablement ressortir l'influence qu'exerce la secrctivité sur le caractère comique ; la faculté de conter les choses les plus plaisantes d'un air sérieux dépend de cet organe; l'air grave de certains hommes dont les idées sont habituellement boulFonnes vient de la même source. Un acteur qui possède cette puissance comique agit sur la secrélivilé des masses ; les spectateuis, qui voient l'absurdité cachée sous une apparence extérieure de gravité, éprouvent une jouissance de celte faculté, qui se plaît autant à lire sous le masque des autres, qu'à rendre le sien impénétrable. Une autre source du comique consiste à découvrir les petits projets cachés de nos amis; de les montrer dans toute leur insignifiance, alors qu'ils aflectent de les tenir secrets comme matières de grande importance. « Le plaisant, » dit M. Scott, « aime à découvrir les petits projets de déception, et le comique qui en ressort dépend du contraste qu'il établit entre le caractère réel de l'individu et celui dont il voudrait se donner l'apparence (i). » On voit que la secrétivité donne seulement le savoir-faire et la faculté de découvrir les petites faiblesses des autres ; l'esprit est nécessaire pour en tirer des effets comiques. Ainsi une personne douée de beaucoup d"esprit et d'une faible secrétivité ne sera jamais un parfait comique, malgré tout le brillant de sa conversation. Une personne douée, au contraire, d'une forte secrétivité, mais d'un esprit médiocre, aura des idées trèsbouffonnes et se montrera fort ordinaire dans une conversation sensée.

11 est curieux d'observer que les Italiens et les Anglais, chez lesquels cet organe est tiès-fort, aiment beaucoup l'esprit bouffon [humour), tandis que les Français, chez lesquels il est modéré, le connaissent à peine. En raison de cette confor-

(1) Phrcnol. tians. ,[). i~i. Plirenol. Joinx.. H, iiOG; IV , uOô; VIII , 216-221.

malion nationale, les Anglais et les Italiens se monlrcnt fort réservés dans leurs rapports avec les étrangers, tandis que les Français ont le caractère tellement ouvert, (pi'ils confient leurs affaires à tout le monde. Le Français semble fait pour vivre et mourir en public ; l'Anglais se renferme chez lui, sa demeure est comme une forteresse où personne ne peut surveiller ses actions. D'autres facultés contribuent aussi à cette variété dans les goûts des deux nations, mais la secréiivité en est le mobile principal. J'ai toujours trouvé un fort développement de la secrétivilé sur la tête des acteurs et de la plupart des artistes, et j'ai eu l'occasion d'en examiner beaucoup. Le buste de Clara Fislier offi'e une forte proéininence de la secrétivité. La théorie des effets qu'elle produit, relativement au talent dramatique, est celle-ci : L'acteur doit souvent dissimuler son caractère réel pour prendre l'allure et le langage d'un caractère tout opposé. La secrétivité lui donne la puissance de faire taire toutes celles de ses facultés qui ne doivent pas concourir à la représentation du personnage qu'il joue, et de feindre des passions qu'il n'éprouve pas et qu'il doit néanmoins exprimer avec une grande énergie. Si vous supposez qu'un acteur, dont la bienveillance et la conscienciosité sont fortes, soit appelé à jouer le rôle de lago, caractère dans lequel l'égoisme et la méchanceté prédominent, il faut que la secrétivité lui donne les moyens de dissimuler le langage naturel de ses sentiments élevés, pour prendre le ton, le geste, le regard qu'inspirent la combativité, la destruclivité et l'estime de soi réunies, pour prendre , enfin , le naturel de lago. Le peintre, le sculpteur en ont également besoin; la plupart, pour étudier l'expression des passions humaines qu'ils veulent peindre, se placent devant une glace et cherchent à les reproduire sur leur propre figure pour les rendre sur le marbre ou la toile. Le travail intellectuel est le même que celui de l'acteur , et dépend également de la secrétivité.

Dans celle analyse, je diffère sur un point avec M. Scott. Il pense que la secrélivité donne non-seulement la puissance négative de dissimuler son caractère véritable, mais encore la puissance positive de se donner à volonté le langage des sentiments que l'on veut feindre; ainsi certaines personnes sont capables d'environner de témoignages d'estime et d'amitié des individus qu'elles baissent au fond de l'âme : M. Scott croit que la secrélivité est la faculté qui leur donne les moyens de cacher leur haine et de prendre en même temps le langage de l'adliésivilé, de la bienveillance, de la vénération et de l'amour de l'approbation ; ces derniers effets me paraissent plutôt dépendre de l'imitation et de la secrélivité combinées.

Quand la secrélivité et la circonspection sont également énergiques, elles inspirent une extrême réserve, et même chez les individus qui ont peu d'usage du monde, elles éveillent des soupçons, de vagues terreurs, font rêver des complots formés contre le bonheur et l'existence des malheureux ainsi oi'ganisés: ces terreurs n'ont, en général , d'autre fondement qu'une déplorable organisation.

Une forte secrélivité, jointe à une faible conscienciosité, prédispose au mensonge et au vol si l'acquisivité vient s'y joindre, 11 est remarquable que cet organe se montre plus généralement fort chez les voleurs que l'acquisivité; il porte à commettre le délit, probablement par l'amour de la dissimulalion qu'il fait naitre dans l'esprit. 11 donne la confiance que tout restera caché, qu'aucune intelligence ne pourra découvrir lu fraude; il donne aussi l'astuce, si nécessaire aux voleurs; le l*^"" vol. du Journal phrénolog {que contient, p. Gll, quelques aperçus ingénieux du D"" André Combe sur l'influence de la secrélivité comme élément nécessaire du caractère des voleurs. Cet organe était très-fort chez David Haggart et chez grand nombre de voleurs exécutés et dont nous possédons les crânes. 11 l'élaii

COMlli:. TRAITF. DE PHRÉNOLOGIK. 33

ognlrmcnl chez Linn ( F. la planche p. 170), qui, quoique avec l'apparence d'une extrême simplicité, parvint à s'échapper de la prison, sans avoir éveillé le moindre soupçon, et agit avec tant d'adresse que sa trace ne put être retrouvée. Cet organe était encore très-développé chez Gottfried et Tardy (p. 150et 25G),qiii, tous deux, étaient exlrêmement rusés. La desiructivité étant aussi très-forte, ils empoisonnèrent : genre de crime que préfèrent, en général, les assassins chez lesquels la secrétivité prédomine. Le 5 décembre 1823, je vis, dans la prison d'Edimbourg, John Reid, garçon de seize ans, condamné à mort (mais dont la peine fut commuée) pour vol avec effraction. Sa tête était d'une largeur extraordinaire pour son âge, et la secrétivité était énormément développée; l'acquisivité était aussi très-forte et la conscienciosité nulle. Le révérend M. Porteous, chapelain de la prison, disait que la faculté que possédait Reid de cacher ses pensées et ses sentiments était des plus extraordinaires, et que son crime annonçait une audace et une prudence presque inconcevables. Il avait grimpé sur les épaules de son complice à l'étage d'une maison habitée, était entré par une fenêtre, et, quoique quelqu'un fût couché dans une des chambres correspondant au même palier, et qu'une lampe fût allumée dans l'antichambre, il avait descendu l'escalier, était entré dans la salle à manger, avait dépouillé le buffet, et s'était échappé sans avoir été entendu.

Un autre effet d'une forte secrétivité, surtout quand elle est aidée par une grande fermeté , est de donner la force de toute expression extérieure de la douleur, même quand elle est extrême. Ann. Ross (dont l'histoire a été rapportée i)ar par M. Richard Carmichael, de Dublin (i)), pour exciter la compassion de quelques dames charitables, s'était enfoncé dans

■\) PhrnwlngicalJnurnal , 11. 42.

le bras des aiguilles, qui occasionnèrent des accidents tels qu'on en vint à l'ampulalioa sans qu'elle voulût avouer la cause de son mal (i). On les trouva en disséquant le membre, et elle se montra plus affligée de voir son artifice découvert que de la perte de son bras. Elle manifesta l'énergie de celte faculté par une foule d'autres mensonges. J'examinai sa télc, et M. Cai-micliael la fit mouler pour l'oUVir à la Société de phrénologie. On y remarque une forte proéminence de la secrélivilé et de la fermeté. Les Indiens de l'Amérique du Nord sont connus par leur stoïcisme dans la douleur; la même combinaison d'organes se lemarquc sur les crânes de deux individus de ces tribus, que possède la collection de la Société. La secrétivité n'est pas, en généi-al , très-proéminente chez les nègres; aussi celle race a le caractère beaucoup plus ouvert que les autres races humaines. Elle est très-forte chez les Péiuviens, et la dissimulation est un trait dislinclif de leur caractère (2); elle est aussi très-forle chez les Lapons (5).

Le D"" John Murray Paterson rapporte que les Indous montrent beaucoup de dissimulation, qu'ils sont rusés et faux; cet organe est très-proéminenl chez eux.

Quand celte propensité est liès-active, elle donne au regard un caractère d'asluce particulier; les yeux roulent à droite et à gauche, la voix est douce, les épaules s'élèvent vers les oreilles, la démarche est furtive et incertaine, et le corps s'avance de côté. Sir Walter Scott a admirablement décrit l'expression que donne à l'ensemble de l'individu cette

(1) Il me semble que des chirurgiens attentifs auraient pu la découvrir. (No(e du (raduclrur.)

(2) Robinson , Histoire d'Amérique, B. IV , et la Revue d'Edimbourg » IX, 437.

(ù) Journal Phrénologique, IX, 329. — Blumenbach, Decas Quinla, Pay. 9.

faculté jointe à la circonspection, lorsque, parlant de Cormac Doil,ildit:

♦' For evil seemcd that old man's eyo, Dark and dcsiffnimi, ficrce yel shy , Sail hc (ivoidcd forward look , But slow and circumspeclly look A circlinçi ncvcr-ccasinfi (j lance, By doubt and cunninç] marlid at once; Whicli sliot a iniscliier-boding ray, From under eje-brows shagged and grey." (i)

Lord of Ihe Isles, Canlo iv. p. 2i.

Une forte secrétivité produit sur son style des effets remarquables; ses périodes sont embarrassées, entrecoupées de parenthèses, souvent obscures, comme si l'auteur craignait la portée de ses phrases et hésitait entre ce qu'il doit écriie et ce qu'il veut faire entendre. En général , il montre une politesse méticuleuse. Le style de Pope est fortement empreint de cet esprit ; aussi cette faculté était chez lui très-énergique ; les écrits de Thomas Brown décèlent également la proéminence de celte faculté, ainsi que ceux du poëte Croly; ceux de Goldsmith, au contraire, annoncent une secrétivité modérée. Cet organe, en donnant au romancier la faculté d'amener à propos la succession des événements, et de rendre le dénoûment incertain jusqu'à la fin, contribue beaucoup à l'effet qu'il veut produire. Cet organe était très-fort chez Walter Scott, Swift et Burns (2).

Il est également développé chez certains animaux , et

(1) « Les yeux de ce vieillard semblent animés par l'esprit malin; à la fois sombre et hardi, féroce et défiant, jamais son regard ne se fixe devant lui ; mais au contraire il le promène sans cesse avec lenteur et circonspection sur tout ce qui l'environne; on y lit la défiance et l'astuce, et l'éclair qui brille sous ses sourcils épais , blesse comme la pointe d'un stylet. »

(2) Phrenologkal Journal , IX, Gi.

Gall remarque qu'il exige une étude particulière sur chaque espèce. Dans l'espèce commune des singes, par exemple, la proéminence qui l'indique commence au-dessus de l'origine de l'apophyse zygomatique, et s'étend en avant jusque vers la partie moyenne de cet os. Sa position est la même dans le tigre, le chat et le renard ; cette région est trèslarge chez les animaux et les oiseaux de proie remarquables par leur esprit rusé.

Les auteurs qui ont écrit sur l'aliénation mentale, ont décrit le genre de folie qui résulte de la surexcitation maladive de cet organe (i). L'adresse que mettent la plupart de ces malades à cacher leur état, a souvent excité l'étonnement. Fodéré rapporte l'observation de deux malades, longtemps renfermés dans l'hôpital des fous de Marseille : après un assez long espace de temps d'une guérison apparente, leurs familles demandèrent leur sortie; mais craignant de se tromper, il voulut auparavant avoir une longue conversation avec eux. Pendant une heure et demie, qu'il évita de loucher le point de leur délire, ils répondirent convenablement et comme l'auraient pu faire des personnes de bon sens; mais ayant abordé le sujet de leur manie, il vit leurs regards s'animer; les muscles de la face se contractèrent, l'agitation survint malgré les efforts inouis que les malades faisaient pour la dissimuler; il fut obligé de maintenir leur réclusion. Pinel donne l'histoire d'un grand nombre de maniaques dont l'astuce et la réserve étaient vraiment extraordinaires. Le D"" Marshal rapporte l'observation d'un homme qui se trouvait renfermé à l'hospice de Bethlem, en 1789, et qui se montrait si rusé, si adroit et si flatteur, que le gardien le nommait monsieur le fin; c'était surtout quand il avait besoin d'indulgence qu'il déployait

(1) Voyez Observations sur les maladies mentales, par A. Combe, pages 182-230.

loule sa ruse; mais quand, pai' ses flatteries et ses soumissions il n'obtenait pas ce qu'il voulait, alors il cliei'cliail à se vengei-, inventait quelque histoire vraisemblable contre ses gardiens, et les dénonçait adioitenicnt au directeur. Quand il arrivait de nouveaux malades, il s'empressait de les introduire, se montrait poliavec eux, et lorsqu'il avait gagné leur confiance, il essayait de leur soutirer quelque argent; s'il ne pouvait pas les amener à lui en donner, il les volait adroitement.

Les métaphysiciens systématiques n'admettent aucune faculté correspondante à cette propensilé, et je ne sache pas qu'ils donnent une théorie de la ruse, quoiqu'elle fasse bien manifestement partie du caractère humain. Cette propensité a été néanmoins observée par un grand nombre d'écrivains. Bacon, dans son Essai sur la ruse (Essay on cunning), signale un grand nombre d'abus de la secrétivité. « Nous envisageons la ruse, » dit-il, a comme une sagacité mal employée, et certainement il y a une grande différence entre un homme sage et un homme rusé, non-seulement sous le point de vue de l'honnêteté, mais encore de l'habileté. Tel sait arranger les cartes qui cependant joue mal. On trouve dans Peveril du Pic le dialogue suivant : « Votre Grâce estime très-haut sa sagesse. » — « Son adresse, au moins, » réplique Buckingham, « dans les affaires de ce monde elle tient souvent la sagesse en échec. » L'existence de cet organe est prouvée.

Page 1