II. Sentiments élevés
Jusqu'ici nous n'avons considéré l'homme que sous le point de vue animal; mais, outre les organesdes facultés communes à lui et aux animaux, dont nous venons de faire l'historique, il est doué de sentiments divers qui distinguent le genre humain, qui lui sont particuliers et dont les animaux sont privés. Les circonvolutions qui forment les organes de la vénération, de l'espérance et de la conscienciosité dans le cerveau de l'homme, s'étendent transversalement, et jusqu'ici nos observations ne nous ont rien fait observer d'analogue chez les animaux. Néanmoins,les organes de la bienveillance et de l'imitation, classés parmi les sentiments élevés, s'étendent longiludinalement, et des circonvolutions qui leur correspondent se remarquent dans le cerveau des animaux.
(1) Transactions de la société Phrénologique , p. 410; Phrcn. Journ., VII, G58; VIII, 298, 558.
Bienveillance.
Cet organe est situé à la partie supérieure de l'os frontal, immédiatement en avant de la fontanelle antérieure. Quand il est fort, le frontal forme une saillie remarquable au-dessus de l'organe de la comparaison. Quand il est petit, le front est bas et déprimé en arrière. Les deux crânes que représentent les gravures ci-dessous forment contraste sous ce rapport. Le crâne de Burns est fort élevé au-dessus des yeux, tandis que celui de Grifliths (le meurtrier) oflre un front bas et étroit : on peut également comparer la différence de cet organe sur les crânes de Gottfried et d'Euslaehe, figurés page loO.
GRllFITHS.
nOCERT Bl'RNS.
Un ami de Gall lui dit un jour que, puisqu'il pouvait reconnaître les qualités mentales en voyant la télé, il le priait d'examiner celle de son domestique, nommé Joseph. « Il est impossible, » dit-il, « d'avoir plus de bonté que n'en a cet homme; depuis plus de dix ans qu'il est à mon service, je l'ai vu pratiquer sans cesse des actes de bonté , rien n'égale la douceur de son caractère, et cela est d'autant plus étonnant, qu'il n'a pas reçu d'éducation et qu'il a passé sa jeunesse dans la société
COMBr. — TRAITÉ DE PHRÉNOLOGIE. i'2
de personnes de la dernière classe, » Gall ajoute qu'à celte époque il était loin de croire que ce qu'on appelle bonté de cœur pût dépendre d'un organe cérébral , et qu'en conséquence, il n'avait jamais dirigé ses recherches sur ce point; cependant les sollicitations de son ami éveillèrent sa curiosité.
Il se souvint de la conduite habituelle d'un jeune homme qu'il avait connu dès sa plus tendre enfance, et qui se distinguait de SCS nombreux frères et sœurs par son extrême bonté. Quoiqu'il aimât avec passion les jeux de son âge et qu'il trouvât beaucoup de plaisir à courir dans les bg^is à la recherche des nids d'oiseaux, chaque fois qu'un de ses frères ou une de ses sœurs était malade, un désir encore plus puissant de lui prodiguer ses soins et ses consolations le retenait à la maison. Donnait-on des fruits aux enfants, il se présentait toujours le dernier et se réjouissait de voir les autres mieux partagés que lui; rien ne lui faisait plus de plaisir que le bonheur des autres. Il prenait soin des brebis, des chiens, des lapins, des pigeons, et si un de ses oiseaux mourait, il en pleurait, et s'exposait ainsi aux moqueries de ses camarades. « A présent encore, » dit Gall, « la bonté et la bienveillance forment les principaux traits du caractère de cet individu. Ces dispositions ne résultent pourtant pas de l'éducation qu'il a reçue; au contraire, il a toujours vécu avec des personnes dont la conduite était de nature à produire des résultats opposés. » Gall, à force de réfléchir sur ces faits, pensa que ce qu'on appelle bonté d'âme, n'est pas une qualité acquise, mais une qualité innée de l'esprit.
Gall rapporte encore qu'éiant un jour au milieu d'une famille nombreuse , il lui arriva de parler de la bonté de cœur vraiment remarquable du domestique Joseph. « Eh bien ! » dit l'aînée des fdles, « notre frère Charles est exactement comme lui; examinez, je vous prie, sa tête, car je ne saurais vous exprimer combien il est bon. »
« J'avais ainsi sous les yeux,» dit Gall, «trois personnes d'une bonté remarquable ; je fis modeler leurs têtes, et les ayant placées les unes près des autres , je résolus de les examiner jusqu'à ce que j'eusse découvert un développement commun à toutes trois; j'y parvins à la fin, quoique les têtes, sous tous les autres rapports, fussent complètement différentes. Je m'occupai, en même temps, à faire d'autres observations dans les familles, dans les écoles et autres établissements où mes fondions me permettaient d'entrer. J'étendis mes recherches jusque sur les animaux, et, en peu de temps, je recueillis un si grand nombre de faits, qu'il n'est pas de qualité fondamentale ou faculté dont l'existence soit mieux établie que celle de la bienveillance. i>
Cette faculté fait désirer le bonheur d'autrui, et fait qu'on aime à le répandre autour de soi. Elle donne une bonté active, inspire la compassion pour le malheur. 11 est facile de distinguer la bonté qui émane de ce sentiment, des actes de bienfaisance dictés par l'amour de l'approbation ou quelques autres motifs intéressés. La bienveillance simple et chaleureuse , les manières franches et ouvertes qui dérivent de celte faculté, ne permettent j)as de la méconnaître. Chacun sent facilement la vérité de cette bonté de caractère dont les inspirations viennent de l'organisation, et dont le but unicjue est de procurer aux autres la plus grande somme de bonheur possible. Celle qu'inspire l'intérêt affecte une sorte d'empressement outré, à travers lequel percent la froideur et la contrainte qui trahissent la source d'où elle émane. Il ne faut qu'une attention ordinaire pour découvrir le but secret qu'elle veut atteindre, malgré tous les efforts qu'on fait pour la cacher. Saint Paul point admirablement les traits caractéristiques de la vraie bonté dans son tableau de la charité chrétienne : « La charité, » dit-il, «souffre avec patience et bonté; la charité n'est pas envieuse; la charité ne se vante pas de ses actes ; elle n'est
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pas orgueilleuse, etc. » L'histoire du bon Samaritain est un louchant exemple de ce que peut le sentiment de la bonté, quand il est énergique. Le caractère de sir Roger de Coverley, d'Addison, est le type du caractère bienveillant.
Cette faculté est une grande source de bonheur pour ceux qui la possèdent; les impressions qu'elle transmet à l'esprit sont douces, vives et suaves. Par elle l'àmc est doucement émue d'une généreuse bienveillance pour ses semblables; on sent une disposition à les aimer et à voir leurs qualités bien plus que leurs défauts. Une personne fortement inlluencée par ce sentiment se plaint rarement de l'ingratitude et du manque de cœur des autres; elle trouve dans sa bonté même la récompense de ses soins. Cet organe est très-saillant sur les bustes de Henri IV de France. Aussi, quand on lui disait que tel ou tel chef des ligueurs lui voulait du mal, il avait coutume de répondre : « Je lui ferai tant de bien que je le forcerai à m'aimer. » L'homme bienveillant, qui a la conscience du bien qu'il veut faire aux autres, ne doute guère de leur bonne volonté pour lui. L'adhésivité nous attache à nos amis, à nos concitoyens ; mais la bienveillance comprend toute l'humanité dans le cercle de nos affections. Fénélon disait : « Comme Français, j'aime mon pays, mais j'aime l'espèce humaine mieux encore que la France. » La bienveillance inspirait encore Henri IV, lorsqu'il répondait à ceux qui l'excitaient à se montrer sévère envers quelques villes qui s'étaient jointes à la Ligue : « La satisfaction qu'on tire de la vengeance ne dure qu'un moment, mais celle qu'on tire de la clémence est éternelle. » Cet organe est fort et très-remarquable sur le buste de Jacob Jervis, offert par le D"" Abel à la Société phrénologique d'Edimbourg; il était dominé à tel point par ce sentiment, qu'il était obligé de se dérober aux sollicitations mal fondées, dans la conviction qu'il ne pourrait leur résister. Cet organe est très-proéminent sur la tête du nègre Eustache, qui vécut longtemps à Paris, et
chez qui ce sentiment était porté à un point extrême. Celte figure représente sa tête : lors de l'insurrection des noirs à Saint-Domingue , les efforts désintéressés qu'Eustaclie fit pour sauver son maître furent incroyables. Ce dernier, à cause de l'affaiblissement de sa vue, ne pouvant plus se distraire par la lecture, Eustache apprit à lire pour avoir la satisfaction de lui épargner quelques heures d'ennui. A Paris, il n'était connu que par ses bonnes actions ; jamais il n'avait eu la force de refuser sa bourse à un pauvre. 11 obtint le prix de vertu en octobre 1852 (i).
Le vulgaire croit que ce sentiment ne se manifeste que par des aumônes; mais son action se décèle encore de mille autres manières, dans la vie sociale et domestique. La bienveillance pour ceux avec qui nous vivons nous porte à nous arranger de manière à ne jamais les gêner, ni leur être désagréable, à veiller sans cesse à leur bonheur, à faire tout ce qui peut leur plaire ; l'homme bienveillant modère ou réprime les impulsions de l'égoisme et de la destructivité : sa censure est modérée et douce; il n'exerce son autorité que pour le bien-être et le bonheur des autres; il ne craint pas de visiter l'asile de la pauvreté et môme du vice malheureux; il y répand à la fois des secours et des consolations : la bienveillance est un élément essentiel de la politesse.
Le manque de bienveillance ne produit pas la cruauté, ni aucun sentiment positivement mauvais; mais il mène à n'avoir aucun égard pour le bien-être des autres. Quand cet organe
(1) Voyez Journal de la Société phrénologique de Paris , 1854 et avril 1835; et voyez Vimont, Traité de Phrénologie.
est petit, l'homme est privé d'un frein puissant contre les propensités animales. Chez Bellingham, Ilare, Griffiths, cet organe manquait, comme en général chez tous ceux qui assassinent sans remords; ceux chez qui sa force est inférieure à celle de l'acquisivité et de l'estime de soi, ont en général peu de propension à s'occuper d'actes de charité ou à s'employer pour rendre service aux autres. Ils s'eu défendent en disant (ju'ils ont assez à faire de pensera eux-mêmes, et que personne ne se montre bienveillant pour eux. Cette dernière excuse peut être juste ; car il est dans la nature des sentiments élevés de nous donner une double jouissance : celle qu'on éprouve à accomplir les actions louables auxquelles ils nous portent, et celle que nous trouvons dans la reconnaissance et dans Faiïcction qu'ils font naître chez les autres. L'homme est destiné à avoir des rapports journaliers avec ses semblables; son bonheur et son bien-être dépendent plus ou moins d'eux; le plus bel héritage qu'il puisse laisser à ses enfants est donc un nom vénéré et estimé. L'égoïste ne peut guère espérer jouir de ces avantages; car rien, dans sa conduite, n'éveille la bienveillance des autres envers lui, et son égoïsme lui devient d'autant plus nécessaire, que bientôt il ne trouve plus aucun appui. Quand la bienveillance manque et que l'acquisivité et l'estime de soi sont très-fortes, l'homme est incapable d'aucun acte de bonté désintéressée; il est disposé à traiter de sottise la bienfaisance sans but d'utilité personnelle : si la destructivité vient encore ajouter son influence à celte fatale association, il niera la bonté de Dieu même. L'absence de cet organe, enfin, livre la carrière aux sentiments bas; le caractère devient froid, dur et insociable. L'homme éprouve alors peu de propension pour les jouissances de la vie; rien ne lui plaît dans la nature; son esprit est disposé à tout envisager du mauvais côté; et si la destructivité est forte, la malignité s'éveille pour repousser de prétendues attaques auxquelles, sans cesse, il se croit en
bulte. La misanthropie est enfin le résultat ordinaire de l'absence de la bienveillance. Le caractère du mauvais ange, tel que l'ont peint Milton et Byron, est la personnification d'un esprit supérieur mû par une destructivité véhémente que ne contrôle point la bienveillance.
Cet organe est peu développé sur la tête de certaines tribus de sauvages remarquables par leur cruauté: telles, par exemple , que celle des Caraïbes. Les bustes ou les portraits de Tibère , de Caligula , de Caracalla , de Néron , de Catherine de Médicis , de Chrétien le Cruel, de Danton et de Robespierre, indiquent, selon Gall, un manque total de bienveillance, tandis qu'elle se montre très-proéminente sur ceux de Trajan, de Marc-Aurèle, de Henri IV et de quelques autres personnages célèbres par leur humanité.
Néanmoins , quelque admirable que soit ce sentiment par lui-même, il est nécessaire qu'il soit dirigé avec intelligence et justice; autrement il peut en naître de nombreux abus. S'il est trop puissant et mal dirigé, il mène à la prodigalité: cette facilité de l'espi-it n'en doit pas être attribuée à un manque de raison ; seulement , elle résulte d'un penchant extrême à donner sans motifs raisonnables et sans discrétion, par l'effet d'un besoin instinctif. Quand la bienveillance est forte et que la fermeté est faible chez un individu, il peut aller jusqu'à faire le sacrifice de ses propres intérêts pour satisfaire aux nécessités ou à la cupidité des autres. Ce sentiment mal réglé peut donc conduire à de funestes résultats : l'aumône faite aux mendiants des rues, par exemple, les encourage dans leur vie désordonnée. On ne saurait trop répéter que les fonctions des différentes facultés de l'esprit sont essentiellement distinctesque celles du sentiment donnent une impulsion générale que la nature semble avoir voulu placer sous le contrôle des facultés raisonnantes. Ainsi, l'homme qui éprouve naturellement une vive compassion pour ceux qui soufflent, doit bien
savoir que celte impulsion n'est pas l'inspiration qui peut le diriger dans la manière dont il doit soulager l'infortune. Au contraire, plus l'émotion est forte, plus la raison est ordinairement faible; car ce sentiment est si excellent et si délicieux de sa nature, (pie celui qui l'éprouve ne croit guéi'e à la nécessité de peser avec attention ses actes bienveillants. D'un autre côté, on ne doit pas oublier (pie les facultés raisonnantes n'inspirent pas ce sentiment, et qu'il faut, pour qu'un individu possède une charité éclairée et utile , qu'il ait à la fois une forte bienveillance et des facultés intellectuelles élevées.
On a objecté que la nature n'avait pu placer en même temps l'existence de la bienveillance et la destructivité dans l'esprit humain. Mais l'homme est, on le sait, un assemblage des qualités les plus diverses; le plus grand des romanciers de notre temps parle de certains hommes dont la bienveillance est incontestable , et qui néanmoins éprouvent du plaisir à voir un malheureux, dégradé par son crime et par l'arrêt de sa condamnation, terminer une vie de désordres et de crimes par une mort cruelle et ignominieuse {i). Cette observation, que chacun a pu faire, prouve que la bienveillance et la destructivité peuvent coexister chez le même individu. Le plus grand de nos poètes s'écrie :
" 0 thou goddess,
Thou divine Nature , how thyself thou blazon'st
In thèse two princely l)oys! They are as genllc
As zéphyrs, blowing below ihe violet,
Nol wagging his sweet head; and yet as rougli,
Their royal blood enchaff'd, as the rud'st wind,
That by the top doth taive the mounlain-pine.
And niake him stoop to the vale (2), "
Le crâne de Burns indique que les organes de la combativité et de l'estime de sot étaient énergiques sur la tête de ce héros, de
(1) Les Eaux de Sainl-Ronan ; Walter Scott.
(2) » Bonté céleste, ô divine nature, tu te reflètes tout entière dans le
même que ceux de la bienveillance et de la conscienciosité ; et le D"" Currie, qui a fait une excellente biographie de cet homme célèbre, s'exprime ainsi : « Il était naturellement brave, bon , sincère et compatissant; mais il se montrait également fier, irascible et vindicatif; le portrait indique clairement la réunion des organes dont nous venons de parler.
Le glaive, emblème du pouvoir, n'est-il pas le symbole de la destruclivité, prêt à frapper quiconque offense les lois? Sa sévérité même sert la bienveillance et la justice. Que sont les machines de guerre, sinon des instruments de destruction? Et les soldats, ne sont-ils pas conduits sur les champs de bataille pour détruire l'ennemi? Mais on attache en même temps au service des armées des chirugiens destinés à secourir ceux que le fer a mutilés, et l'on voit ainsi deux facultés qui semblent si opposées, concourir au même but. Si la destructivité et la combativité n'existaient pas, il n'y aurait point de guerre; sans la bienveillance, le guerrier serait incapable de merci et de compassion: on voit donc que la coexistence de ces deux facultés est une preuve en faveur de la phrénologie, au lieu de lui servir d'objection; elles entrent également dans l'harmonie de la nature.
La bienveillance ne peut être remplacée ni par l'adhésivilé , ni par la conscienciosité, ni par aucune autre faculté. La fille , la femme ou la sœur, dont la bienveillance est énergique, veille au lit du malade qu'elle chérit, invente mille moyens d'adoucir ses douleurs ; ses manières sont douces et affectueuses , et si son intelligence est développée, elle est une douce et habile consolatrice; si cet organe lui manque, elle accomplit ses devoirs avec intelligence et conscience; elle fait exactement
cœur de ces deux enfants, doux comme le zéphyr, dont le souffle caresse la violell*' sans courber sa tOte fragile; si la colère fait bouillonner leur sang royal , ils deviennent impétueux comme l'ouragan qui brise le pin sur la montagne et jette dans le vallon ses rameaux mutilés, n
COMBE. — TRAITÉ DE l'IIKF.NOI.OGIK. iS
tout ce qu'on lui demande ; mais rien ne peut lui donner cette bonté sympalhique, celle douce compassion, qui console et charme la souiïrance. Celte observation s'applique à toutes les circonstances de la vie dans lesquelles la bienveillance est en jeu. Si elle est faible, la bonté qui lecherche et console le malheureux manque toujours.
Gall rapporte non-seulemeni le sentiment de la bienveillance, mais encore le sentiment de la justice à celte faculté. « Le lecteur ne doit pas oublier, » dit-il, « (jue je ne parvenais à découvrir les fonctions des divers oi-gancs, que quand le hasard les présentait à mon observation à leur summum d'énergie. Une puissance mentale ainsi exagérée dans son action, assume un caractère totalement différent, en apparence, de celui qu'elle présente quand elle est modérée; le liberlinage, par exemple, est la conséquence d'une activité extraordinaire de l'amativité , de même que le vol est l'abus de l'acquisivité ; il en est ainsi pour la bienveillance : les individus qui se font remarquer par une extrême bonté présentent tous un excessif développement de cet organe; en conséquence, la bonté, la bienveillance, la pitié pour le malheur, sont l'expression d'une exaltation plus qu'ordinaire de son action. On peut demander : Quel est donc le sentiment originel ? Comme il est très-difficile de faire des observations positives sur la destination fondamentale de cet organe, je suis obligé, » continue Gall, « d'avoir recours au raisonnement, et je pense qu'on a tout lieu de supposer que la tendance primitive de cet organe est de disposer l'homme à adopter une conduite en rapport avec le maintien de l'ordre social, et je l'appelle le sens moral , le sentiment du juste et de l'injuste. » 11 fait valoir un grand nombre d'arguments, et finit par conclure que la bienveillance « n'est qu'un degré d'action plus élevé du sens moral (i). »
(1) Fonctions du cerveau, t. V, p. 273 et suîv.
Spurzheim ne partage pas cette opinion, et soutient que la bienveillance est un sentiment distinct dont il a découvert et établi l'organe, quoiqu'il ne fût pas admis par Gall. Il n'y a que deux manières de résoudre celte dissidence: savoir, l'analyse métaphysique de ce sentiment et l'observation attentive de l'organe. Le résultat des deux épreuves semble donner gain de cause à Spurzheim. Nous reviendrons sur ce sujet quand nous traiterons de la conscienciosité.
Spurzheim diffère encore d'opinion avec Gall sur un autre point relativement aux fonctions de cet organe; et, selon toute apparence, ses raisons sont fondées. «Je ne puisadmeltre l'opinion de Gall, » dit-il, ï lorsqu'il soutient que la bienveillance peut dégénérer en une sorte de misanthropie , qui fait que l'on peut trouver un motif de jouissance dans le mal qui arrive aux autres, de la môme manière que le sens du goût peut dégénérer en aversion pour la nourriture, que l'amour se transforme en haine, que le sens de la mélodie engendre l'aversion pour la musique. Le manque d'activité de la bienveillance, ou son épuisement, peut produire l'indifférence et porter à fuir l'occasion de faire le bien; mais la méchanceté , qui fait trouver une jouissance dans le mal d'aulrui, telle que la cruauté, ne peut émaner que d'un sentiment bas, tout à fait étranger à la bienveillance. »
Cet organe existe chez certains animaux, et, quand il est fortement développé, il les rend doux et dociles; tandis que son absence les rend vicieux et intraitables. Gall cite , à ce sujet, quelques observations intéressantes. «La tête du tigre, » dit-il, « est plus plate dans cette région que celle du lion; la tête de l'hyène et du loup est également plus déprimée que celle du chien; le crâne du babouiu est aplati immédiatement au-dessus des yeux, tandis que celui de l'orang-outang est élevé , et le caractère de ces différents animaux est en rapport avec ces divers développements. Dans le cheval , cet or-
gane est situé à la région moyenne du front, immédiatement au-dessus des yeux. Quand celle région est étroite et déprimée, le cheval est toujours vicieux et disposé à mordre et à frapper. Chez les chevaux d'un caractère doux, au contraire, celte région forme quelquefois une saillie très-remarquable. Un cocher de cabriolet de Neuilly, dit Gall, achète à bas prix un cheval dont personne ne voulait se servir à cause de son caractère vicieux, quoiqu'il fût excellent coureur; dès la première semaine, l'animal lui coupa deux doigts et une oreille; le cocher voulut le réduire en le frappant, mais il ne faisait que le rendre plus méchant ; il résolut d'essayer de le prendre par la douceur, et réussit jusqu'à un certain point. L'organe en question était nul chez ce cheval , comme on peut l'observer chez tous ceux que l'on est obligé de museler pour les empêcher de mordre. Un de mes amis, me pai'lant un jour de ses deux chevaux, me dit en avoir un très-vicieux. Aussitôt je demandai qu'on les amenât dans la cour, et, devant un grand nombre de témoins tout étonnés de ma sagacité, d'après les indications de Gall, je désignai le cheval vicieux. J'ai vu faire cette expérience plus d'une fois, et toujours avec succès.
La même règle s'applique aux chiens. Gall prit deux chiens dans une nichée de cinq, afin d'étudier leurs dispositions. Us n'y voyaient pas encore, qu'il observa entre eux une différence marquée : l'un deux, quand il le prenait dans ses mains, témoignait son contentement par ses mouvements et ses caresses, tandis que l'autre grondait , gémissait, se débattait jusqu'à ce qu'il l'eût remis dans son panier. Tous ses soins ne réussirent point à changer leur caractère : toute leur vie, l'un fut doux et caressant; l'autre, indocile et hargneux. Gall nous dit que cette différence était indiquée par la conformation de leur tête.
Pour bien observer cet organe chez les animaux, il faut avoir assez étudié l'ostéologie de leur crâne pour en distinguer
exactement la situation. Chez quelques-uns, comme l'éléphant, par exemple, la truie, etc., les deux tables du crâne ne sont pas parallèles dans cette région , ce qui fait qu'on ne peut reconnaître positivement cet organe qu'à la dissection. Dans le taureau et dans la vache, la table interne est un peu séparée de la table externe ; mais , comme elles sont parallèles , on peut apprécier le volume de l'organe pendant la vie de l'animal. Il en est de même du chat, ajoute Gall (i).
« On a des exemples d'animaux , dit Spurzheim, qui ont témoigné de la bienveillance à un degré étonnant pour d'autres animaux et même pour l'homme. Des personnes dignes de foi, que j'ai connues à Paris, m'ont raconté qu'elles avaient vu un cheval et une vache dans la même écurie; que toutes les fois que le cheval se détachait, il allait prendre dans ses dents le sac d'avoine et le portait près de la vache, sans doute pour lui faire partager ce qui, pour lui, était un régal. — Les chiens donnent aussi des preuves de ce sentiment. Dupont de Nemours raconte avoir vu une hirondelle se prendre la patte dans un nœud coulant de ficelle placé au toit de l'Institut de France, et attirer, par ses cris, toutes les hirondelles du voisinage. Aussitôt, grande et bruyante délibération; enfin, après bien des pourparlers, l'assemblée se forma en colonne, et chaque hirondelle vint lancer un coup de bec à la ficelle ; une demiheure après la captive était délivrée (2).»
Je pourrais citer un grand nombre de traits semblables. Qui n'a vu des chiens se précipiter dans l'eau pour sauver des personnes en danger de se noyer? Qui ne sait qu'ils attaquent avec fureur les assassins qui en veulent à la vie de leur maitre?
La société retire tant de bien de l'activité de ce sentiment, qu'on doit surtout s'attacher à le cultiver chez les enfants.
(1) Sur les fondions du cerveau, tome V , p. 327.
(2) Phrénologie, p. 188.
Nous savons, par expérience, combien ceux qui sont chargés de leur éducation peuvent ajouter à son énergie par leur exemple et leurs leçons (i).
J'ai déjà dit que l'usage des liqueurs, en excitant les organes, donne de l'énergie aux sentiments et aux penchants qui en émanent. En etret, quelques individus sont on ne peut plus prodigues quand ils sont ivres; ils donneraient le monde s'ils pouvaient en disposer. Conformément à ce principe , que l'ivresse ne peut créer aucun sentiment , je suis porté à croire que ces personnes sont naturellement douées d'une grande bienveillance ; mais ce n'est encore là qu'une conjecture.
Les maladies peuvent surexciter cet organe à un très-haut degré. Gall lapporle qu'un hussard , qui avait toujours manifesté une grande disposition à la bienveiUance , et qui était devenu fou, donna tous ses habillements et effets, et ne garda pas même de quoi se couvrir. Il ne cessait de répéter qu'il n'avait qu'un désir, celui de rendre tout le monde heureux, et associait la sainte Trinité à tous ses projets. Les organes de la bienveillance et de la vénération avaient un très-grand développement dans sa tête. Les idiots qui ont cet organe irès-développé sont bons et inoffensifs , tandis que ceux qui l'ont petit, surtout quand la destructivité est développée chez eux , sont méchants et cruels.
Bacon, dans un de ses Essais, reconnaît l'existence de la bienveillance, comme sentiment instinctif chez l'homme. «Dans ce sens, je considère la bonté, » dit-il, « comme un sentiment qui nous porte à désirer le bien des hommes. Les Grecs l'appelaient philanthropie; et le mot humanité (tel que nous l'employons de nos jours) est bien faible pour l'exprimer. La bonté, telle qu'on l'entend en général , est l'habitude de faire le bien, et la bonté naturelle , l'inclination qui nous y porte. De toutes
(0 Voyez le Phrenological Journal, IV, 129, 428.
les vertus, c'est celle qui rapproche le plus l'homme de son Créateur ; car elle est l'essence de Dieu même, et, sans elle, l'homme n'est qu'un misérable petit être, qui s'agite pour nuire, à peu près comme une espèce de vermine. Le penchant au bien est profondément gravé dans la nature de l'homme, à tel point que, quand sa bonté ne se répand pas sur les hommes, elle se répand sur d'autres créatures. C'est ce qu'on voit chez les Turcs, peuple cruel envers ses semblables et bon pour les animaux, et qui distribue de la nourriture aux chiens et aux oiseaux. La pitié que les soulTi'ances des animaux inspirent aux Orientaux est si énergique, qu'un jeune garçon chrétiep faillit être lapidé, à Constantinople, pour s'être amusé à bâillonner une grue. »
Les métaphysiciens écossais admettent en général l'existence de ce sentiment; mais Hobbes et plusieurs autres écrivains, qui rapportent toutes nos actions à l'égoisme , le nient. Le D"" Thomas Brown a combattu, avec un admirable talent, l'objection tirée de la supposition que l'égoisme est la base même de nos meilleurs sentiments. « L'analyse de l'amour, » dit-il, a comme sentiment complexe , nous présente toujours au moins deux éléments ; une sensation vive et délicieuse dans la contemplation de l'objet aimé et le désir de son bonheur... S'il est vrai que nous ne puissions alors, quand les passions ne sont pas enjeu, penser à la vertu d'un autre sans plaisir, il en résulte qu'en aimant la vertu , nous aimons ce qui est bien de sa nature, ei l'amour de la vertu qui ne peut exister sans plaisir, est certainement une atfection fort différente du plaisir matériel , si on peut concevoir son existence en dehors de la vertu. Un plaisir fondé sur la vertu peut seul nous apparaître sous l'éclat brillant des rayons de ce grand orbe qui éclaire toutes choses. Délicieux reflet qui charme les yeux et le cœur, qui appelle nos regards vers la source d'où ses rayons émanent et élève notre âme jusqu'à celui qui l'a créée. »
M. Robert Cox a publié, dans le dixième volume du Journal phrénologique , p. 1, un essai complet sur « les lois de la bienveillance. » On y trouve une niulliludc de faits et d'arguments qui démontrent que la puissance et l'activité de cet organe s'augmentent de l'aciivilé agréable des au'.res organes des facultés mentales, de la même manière que la deslruclivité se trouve excitée , quand leur activité est désagréable. En conséquence, il croit que le bonheur contribue à rendre le caractère bon et généreux, autant que la misère nous aigrit (;t nous irrite. On sent combien sont importants les résultats pratiques de ce principe.