JEUNE FILLE CINGALESE
Gall rapporte qu'il connaissait à Vienne un prélat, homme de grand sens et d'une haute intelligence, que le monde avait pris en aversion, parce que, dans la crainte de se compromettre, il rendait ses discours interminables en les entortillant de réflexions, et qu'il pariait d'ailleurs avec une insupportable lenteur. Quand on commençait une conversation avec lui, il était presque toujours impossible d'arriver à une conclusion. Il ne manquait jamais de s'arrêter au milieu d'une sentence, et répétait chaque phrase deux ou trois fois avant d'aller plus loin; il mit cent fois la patience de Gall à bout. Il ne lui arrivait jamais de donner un libre cours à ses idées; mais il revenait sans cesse à ce qu'il avait dit, ayant l'air de se consulter pour voir s'il ne devait pas y faire quelque amendement. Sa manière
d'ngir élait conforme à sa manière de parler; il entourait ses moindres actes de précautions infinies, et ne formait de nouvelles relations qu'après avoir pris les informations les plus minutieuses.
Cette observation ne pouvait néanmoins suffire à elle seule pour arrêter l'attention de Gall; mais ce prélat avait des rapports, pour les affaires publiques, avec un conseiller de régence qui, par son éternelle irrésolution, avait méi'ité le sobriquet de Cacaduhio. Pendant les examens des écoles publiques, ces deux individus se trouvèrent un jour placés côte à côte et Gall derrière eux; ce qui lui permit d'examiner leurs têtes à loisir. Son attention fut spécialement attirée sur la largeur de leur crâne vers la partie latérale , supérieure et un peu postérieure, siège de l'organe en question. Les qualités intellectuelles de ces deux individus étaient d'ailleurs, sous tous les autres rapports, complètement différentes; mais la circonspection, ainsi que cette proéminence du crâne, étaient remarquables chez l'un comme chez l'autre. Cette coïncidence fit penser à Gall que l'irrésolution, l'indécision et la circonspection pouvaient être liées au développement de certaines parties du cerveau. Des réflexions subséquentes et de nouvelles observations convertirent plus tard cette présomption en certitude.
Un principe de phrénologie est que l'absence d'une qualité n'en confère jamais une autre. Chaque sentiment a quelque chose de positif en lui-même, et ne forme jamais la négation d'une émotion différente. La crainte constitue un sentiment positif qui n'est pas un pur manque de courage; et je crois que la faculté que nous examinons produit ce sentiment. Sa tendance est de faire naître l'appréhension du danger; c'est par elle qu'on hésite avant d'agir et que l'on calcule les chances d'éviter le danger. Spurzheim a nommé celle faculté circonspection, et nous avons conservé cette dénomination qui nous semble exprimer suffisamment son caractère , quoique ce sen-
timent primitif paraisse être simplement de la crainte quand on le soumet à une analyse rigoureuse. « Il était nécessaire, » dit Gall , 1 que l'homme et les animaux possédassent une faculté qui leur fit prévoir certains événements, leur donnât le pressentiment de certaines circonstances, et les moyens de parer à certains dangers. Privés de cette disposition, leur alleiition n'eût été occupéeque du présent, et ils eussent été hors d'état de prendredes précautionscontre les chances del'avenir.» En conséquence; , il décrit la faculté qui confère celle prévision, comme une acte intellectuel et l'appelle <i circonspeclion , prévoyance; y> Spurzheim ne lui attribue pas la prévoyance ; selon lui, « c'est un acte instinctif, aveugle, mais qui peut éveiller les qualités rélleclives. » Cette observation nous parait juste. Un développement complet de cet organe est la base essentielle d'un caractère prudent ; il donne la prudence, la circonspection. « Les personnes ainsi organisées, » dit Gall, « sont habituellement sur leurs gardes; elles savent qu'il est plus difficile de conseiver que d'acquérir, et, en conséquence, elles ne se relâchent jamais sur aucun point; elles envisagent sans cesse tous les dangers possibles, et cherchent à pénétrer l'avenir; elles demandent des conseils à tout le monde, et finissent toujours par tomber dans l'indécision; elles sont convaincues de la vérité de ce dicton, que sur vingt malheurs qui nous arrivent, il y en a dix-neuf de notre faute. Elles ne brisent jamais rien, et passent leur vie à préparer une moisson qu'elles savent devoir rarement recueillir. Leurs nerfs sont agacés si elles voient un vase placé trop près des bords de la table; jamais vous ne les verrez s'exposer aux chances du jeu, «enfin, » dit-il, « elles sont un sujet continuel de dérision pour ceux qui ne partagent ni ne comprennent leurs craintes, et qui considèrent leurs précautions comme extravagantes, minutieuses et absurdes (i). »
(1) Gall, sur Us Fondions du cerveau, IV, p. 520.
Quand cet organe est trop prédominant , il remplit l'esprit de doule, d'irrésolution, d'incertitude, et s'oppose à toute action décisive. Si son activité est exagérée et maîtrise notre volonté, elle produit ce qu'on appelle î une panique », état dans lequel l'esprit est maîtrisé par une vive et irrésistible émotion de frayeur non fondée.
Cet organe est large chez presque tous les enfants, ce qui autorise à croire qu'il se développe beaucoup plus tôt que la plupart des autres. C'est une sage prévoyance de la nature; car à aucune époque les précautions ne sont aussi nécessaires au salut de l'individu que pendant l'enfance et l'adolescence. La planche ci-jointe représente le crâne d'un jeune Cingalèse, déjà figuré à la page 534. Les enfants qui possèdent un bon développement de cet organe peuvent être abandonnés à eux-mêmes, ils '\ s'exposent rarement au danger. Quand, V au contraire , cet organe est faible , l'en-
%- faut se montre imprévoyant; les soins les
\ plus attentifs des gardes ne peuvent
remplacer l'instinct de conservation qui résulte d'un bon développement de cet organe. Un enfant de six ans, chez lequel il était très-petit, ôta ses habits pour sauter dans une ancienne carrière pleine d'eau afin d'en retirer son bonnet, que le vent y avait jeté, sans souci du danger de se noyer. Chez quelques enfants en bas âge, cet organe est si proéminent qu'il inquiète les parents, qui attribuent à une maladie l'énorme développement qu'il donne au crâne. Il est bien vrai que l'hydrocéplude donne un aspect semblable à la tête; mais jamais un observateur attentif ne pourra prendre un développement normal pour une distension maladive.
Dans l'âge nmr, si cet organe est très-faible, l'homme se montre imprudent et téméraire, jamais il ne paraît préoccupé
COMBE. — TRAITl'; DF riIRF.NOLOGIE. 41
des résultais de su coudiiite, ei ses actions ont toiijouis le cachet de réloiirderie et de la précipitation; les personnes ainsi organisées sont ordinairement gaies, insouciantes et disposées à jouir du présent; leurs résolutions sont précipitées, leurs entreprises hasardées, sans délibérations ni avis préalables. Leur vie domestique est souvent semée d'infortunes, suite de leur manque de prévoyance. Par l'effet de leur caractère étourdi elles se lancent dans de mauvaises entreprises; elles sont sujettes à briser, par défaut de précaution , les objets fragiles qu'on leur confie; et font de fréquentes pertes d'argent par suite du peu de soin qu'elles prennent de leurs affaires. On les verra, à la promenade, conduire leurs chevaux aux bords des précipices et s'exposer à mille accidents; elles incendient leurs demeures et sont, tôt ou tard, victimes de leur manque absolu de précautions.
Cette faculté exerce une influence répressive, et son action doit nécessairement être étudiée en combinaison avec celle de différents autres organes. Un individu, dont l'acquisivité et l'estime de soi étaient très-fortes, facultés qui mènent à l'égoisme, me fut désigné comme très-soigneux de ses intérêts, quoique l'organe de la circonspection fut chez lui très-faible ; il fut établi , néanmoins, que sa prudence consistait principalement à résister aux sollicitations qu'on pouvait lui faire de concourir à une action généreuse , ou de se porter caution pour un ami. Mais quand il entrevoyait l'espoir de quelque gain, quelles que fussent les chances à courir, il était prêt à tout oser, bien qu'il eût été fréquemment la dupe de son étourderie. Ses dispositions naturelles le portaient peu à la générosité, et, sous ce rapport, il ne s'exposait jamais à aucune chance de perte; mais si la circonspection eût été plus énergique , il eût plus souvent évité des spéculations dangereuses et il eût préféré des profits modérés, mais sûrs, à des chances de gains énormes, mais incertains.
Un développement extrême de cet organe fait naître des craintes et des appréhensions qui font le malheur de l'homme et qui le rendent ridicule aux yeux des autres. Le caractère deVhomme craintif, tracé par Théophraste, peut être cité comme modèle d'une observation parfaite. Plusieurs personnes croient que celte sensation de l'esprit résulte d'un travail intellectuel, et que si les personnes voulaient prendre la peine de raisonner les motifs de leurs appréhensions, elles se convaincraient que, la plupart du temps, elles ne reposent pas sur des motifs sufiisanls, et guériraient de leurs vaines terreurs. Ces idées dénotent une profonde ignorance de l'esprit humain. Il serait aussi facile d'enlever la douleur que l'on ressent dans un membre, par le seul effort de la volonté, que de se débarrasser d'une frayeur importune, quand on est sous l'influence fâcheuse d'une trop vive action de cet organe.
Un développement trop grand de la circonspection, joint à une forte destructivité, prédispose au suicide. Le suicide n'est sans doute pas un acte spécifique de la circonspection; mais quand ce sentiment est surexcité par une cause maladive agissant sur l'organe, il en nait une mélancolie profonde, un état de malaise et d'anxiété morale qui amènent indirectement ce résultat. C'est ainsi que les meilleurs des hommes, même ceux que l'infortune n'a jamais éprouvés, peuvent être conduits au suicide. Personne ne peut supposer que cet acte soit le résultat d'une simple erreur du jugement; il provient de sensations internes, de l'impulsion involontaire d'une nature malade, de laquelle résultent un état de misère et des tourments que ne peuvent concevoir ceux qui ne les ont jamais sentis. L'ignorance générale de l'homme, relativement à l'état de l'entendement qui prédispose au suicide, provient de ce que les organes du cerveau ne sont pas suflisaniment compris, et de ce que l'on ignore qu'un état maladif de l'un d'eux peut allérei' complètement la faculté qui en émane, et produire des actes
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intlc'fHinJanls de lu volonté. Le D"" A. Combe a examiné nii nombre considérable de suicidés déposés à la morgue, à Paris, et a constaté que chez tous l'espérance était en général faible, la circonspection et la destructivité très-fortes ; j'ai fait moimême un grand nombre d'ol)servations de celte espèce.
On trouve des cas de maladie de cet organe non-seulement dans les hospices d'aliénés, mais encore dans la vie privée. Gall rapporte qu'à Vienne il donnait des soins à deux pères de famille, vivant dans l'aisance, et qui néanmoins étaient nuit et jour tourmentés par des appréhensions sur le sort de leurs femmes et de leurs enfants, qu'ils croyaient exposés à mourir de faim; les assurances les plus [)ositives de la part de leurs amis ne purent jamais leur faire comprendre que leurs craintes étaient chimériques. Après leur guérison, ils ne souffraient plus qu'on leur parlât de leur maladie, dans la crainte d'y retomber. Leur caractère avait toujours été mélancolique.
Pinel, en traitant de la )nélancolie, rapporte plusieurs cas de maladies de l'organe de la circonspection. « Un militaire distingué, » dit-il, « après avoir servi son pays pendant cinquante ans, fut attaqué de cette maladie; il fut d'abord sujet à de vives émotions pour les causes les plus légères; si, par exemple, il entendait parler de quelque maladie, il croyait aussitôt en être attaqué; s'il était question de folie, il croyait sa raison égarée et se retirait chez lui plein d'inquiétudes et tourmenté d'idées mélancoliques: tout était pour lui sujet d'alarmes; entrait-il dans une maison , il craignait que le parquet ne s'affaissât sous ses pieds; il ne passait pas un jour sans frayeur; cependant il se montrait brave lorsque l'honneur l'exigeait. »
Les maladies de cet organe affectent des formes variées; il est toujours inutile de chercher à agir sur le moral du malade par le raisonnement : car la maladie consiste dans un dérangement physique d'un organe corporel, et tout ce qu'on pourrait retirer d'une démonstration bien évidente de l'absurdité des
craintes , ce serait peut-être un changement d'objet de terreur, mais aucun allégement dans l'appréhension douloureuse même (i).
Gall assure que cet organe est très-développé chez les animaux qui ne sortent que la nuit: tels que le chat-huant, la chauve-souris; de même que chez ceux qui ont coutume d'établir des sentinelles pendant qu'ils paissent : tels que l'oie, le chamois, la grue, l'élourneau et la buse. Il est, en général, plus fort dans la femelle que dans le mâle. Gall rapporte plusieurs faits curieux destinés à prouver que son action est plus énergique chez la femelle. Ainsi, sur vingt écureuils tués par lui à la chasse, il ne se trouvait pas une seule femelle, quoique la saison pendant laquelle elles nourrissaient leurs petits fût passée. Sur quarante-quatre chats qu'il prit dans l'espace de trois ans dans son jardin, il se trouvait seulement cinq femelles. On tua, pendant la durée d'un hiver, cinq cents ours dans deux provinces de Virginie, au nombre desquels il se trouva seulement deux femelles. Un rapport officiel sur les loups détruits en France depuis le l^"" janvier 1816 jusqu'au l®"" janvier 1817, publié par ordre du comte de Girardin, capitaine des chasses royales, porte le nombre des loups à 1894, sur 522 louves. C'est toujours une femelle qui marche à la tête d'un troupeau de chèvres, et on sait avec quelle circonspection elle veille à la sûreté de tous. Les troupeaux de bœufs, les chevaux et les autres animaux qui sont assez courageux pour se défendre, sont conduits par un mâle, parce que la combativité est généralement plus forte chez ces derniers. Le fait de la plus grande circonspection des femelles, résulte encore de divers articles du Journal des régions arctiques, publié par le capitaine
(1) Voyez A. Combfi, Observalion;; sur l'aliénation mentale, p. 151, 267; cl son Essai sur l'hypncondrie insôré flans \o Journal Phrcnoloqiqur, 111, 51. Voyez aussi Transactions de la société de Phrénologie, Edimbourg, p. 513.
Fianklin. «Un fait extraordinaire,» dit-il, « c'est que de ions les Indiens que j'ai interrogés sur leurcliasse, je n'en ai trouvé qu'un seul qui m'ait dit avoir tué une ourse pleine. »
On pourrait objecter que le nombre des mâles est plus grand que celui des femelles; mais cet excédant des mâles n'atteint pas à la vingtième partie de la dilférence qu'on remarque dans le nombre de ceux que les chasseurs tuent.
En général, les métaphysiciens ne traitent pas de la « crainte » ou de la tendance instinctive à prendre des précautions, comme étant un principe spécial de l'esprit; néanmoins, son existence et son utilité sont reconnues par lord Rames, « Il n'est pas, » dit-il, « au pouvoir de l'imagination de concevoir une chose plus propre à atteindre son but, que le sentiment instinctif de la crainte; car son action s'éveille instantanément à la moindre apparence de danger. Cette |)asston résulte si peu de la raison, qu'elle agit fréquemment contradicloirement à elle : Un homme pourra difficilement s'empêcher de baisser la tête pour éviter un coup qu'on feint de lui porter, quoiqu'il sache que ce n'est qu'un jeu. 11 ne pourra pas non plus s'empêcher de fermer les yeux à l'approche d'un coup dirigé vers ces organes, quand même sa raison lui dit qu'il n'y a pas le moindre danger (i). » Le D"" Thomas Brown range la mélancolie parmi les émotions primitives; elle est un effet de cette faculté dans un état d'activité modérée mais constante.
Cet organe est plus fort chez les Anglais, les Ecossais et les Allemands, que chez les Français de la race celtique; il estégalement plus proéminent sur la tête des Anglais que sur celle des Turcs. M. Forster, employé civil dans les établissements anglais à Madras, revint par terre du Bengale en Angleterre, en 1 782, déguisé en Turc. Dans les aventures sans nombre qui lui arrivèrent, il sut toujours maintenir son déguisement, cx-
(1) Eléments of CrUicism , 8"= édil., 1805, vol. !, i». 08.
ceplé dans une seule circonstance où il fut reconnu comme étranger parce qu'il n'avait pas une tête turque. «Un marchand géorgien, >. dit M. Forster, « qui occupait une chambre voisine de la mienne ( il était à Cachemire ) et qui était un fort agréable voisin, ne me paraissait pas ajouter beaucoup de foi à mon histoire; et, unjour,m'ayant demandé la permission d'examiner ma tête, il me dit que j'étais chrétien. Quelques jours après, il m'expliqua etme prouva, par comparaison, que les têtes des chrétiens étaient plus larges en arrière et plus aplaties au sommet; que celles des maliométans étaient plus étroites, et affectaient une forme conique semblable à celle de la tête des singes. » Cette description indique la largeur plus considérable de la circonspection chez les chrétiens.
Cet organe était large chez Bruce, Wette, Burns, chez le
Suisse Scotch; il l'est également chez les Indous, les Ciiigalèses, les Péruviens et les Papous (i) ; il est modéré sur les crânes deBellingham, deMarieMacinncs, et, en général, sur les crânes des nègres. Les figures ci-dessus représentent deux ci-ânes indiquant un grand développement de cet organe. Celles de gauche représentent le crâne d'un Canadien; celles de droite figurent le crâne d'un Papou ou habitant de la Nouvelle-Guinée.
La différence dans la largeur des têtes dont le développement est d'ailleurs égal, mais sur lesquelles l'organe de la circonspection est petitou proéminent, excède quelquefois un pouce et demi; et, comme cet organe est facile à apercevoir, il attire l'attention des commençants.
Cet organe est établi.