PRINCIPES
Dans l'Introduction, nous avons démontré que les physiologistes admettent, en général, que le cerveau est l'organe de l'intelligence, mais que deux obstacles ont concouru à retarder la découverte des usages de ses dilTéientes parties. En premier lieu, l'anatomie seule ne peut révéler les fonctions vitales d'aucun organe, car personne, en disséquant le nerf optique, par exemple, ne pourrait reconnaître qu'il sert essentiellement à la vision, pas plus qu'en disséquant la langue, on ne pourrait découvrir qu'elle est l'organe du goût. Les anatomistes ne pouvaient donc pas arriver, par la simple inspection des parties, à découvrir les fonctions des différentes parties du cerveau; en second lieu, l'esprit n'a pas la conscience des organes qui servent à son action, et les instruments matériels, au moyen desquels, dans celte vie, il accomplit sa mission et communique avec le monde extérieur, ne pouvaient être découverts par la réflexion sur soi-même.
Les phrénologucs comparent les développements du cerveau avec la manifestation des puissances mentales, pour arriver à découvrir ses fonctions et celles des organes de l'intellect.
Ce mode d'investigation a été adopté en conséquence de la découverte que Gall fit, par hasard, que certaines facultés intellectuelles étaient d'autant plus actives que certaines portions du cerveau étaient pins volumineuses, et vice versa, sans tenir compte des recherches des anatomistes et des métaphysiciens, mais conformément anx principes d'une sage induction.
Aucune recherche ne peut faire connaître la substance ou l'essence de l'espiit, ni apprendre si l'esprit détermine la forme des organes, ou si ce sont les organes qui déterminent la constitution de l'esprit. Si l'anatomie des organes ne révèle pas leurs fonctions, et si la réflexion ou la conscience ne suffit pas pour nous faire comprendre la nature des liens qui unissent l'esprit à la matière, il n'existe aucun moyen d'arriver, sur ces points, à des conclusions philosophiques, et les hypothèses qu'on pourrait former peuvent plaire à l'imagination sans pour cela satisfaire l'entendement. M. Stewart observe , avec raison, « que les idées métaphysiques que nous pouvons nous être formées de la nature du corps ou de l'esprit, et des causes efficientes de leurs phénomènes, n'ont aucune connexion nécessaire avec nos recherches sur les lois qui président à ces phénomènes. Deux disciples de Newton, par exemple, peuvent, tout en s'entendant parfaitement sur les lois de la physique, difl'érer d'opinion sur la question de savoir si la cause de la gravitation est matérielle ou immatérielle. L'essentiel est qu'ils admettent ce fait général, que les corps tendent à se rapprocher sous l'empire d'une loi d'attraction variant en raison du carré de la distance. De même, dans l'étude de l'esprit humain, nous arrivons, par un examen attentif de ses phénomènes, à des conclusions qui n'ont aucune connexion nécessaire avec nos opinions concernant sa nature et son essence [i). La phrénologie fait connaître les facultés de l'esprit
(i) Elemenls, vol. 1". Introfl.
humain, les organes au moyen desquels elles se manifestent, et l'influence que ces organes exercent sur ces manifestations ; mais nous ne pouvons pas arriver à prédire les actions qui en seront la conséquence.
Un organe mental est un instrument matériel au moyen du- (piel, dans cette vie, l'esprit manifeste une de ses facultés. Les découvertes de Gall nous peignent le cerveau comme formé d'un assemblage de ces mêmes organes, et, dans l'Introduction, nous avons fourni les raisons qui rendent cette proposition assez probable pour justifier les recherches qui tendent à en démontrer l'évidence. Pour pouvoir comparer les facultés mentales avec les divers développements des organes cérébraux, il est nécessaire de démontrer que les qualités morales des individus peuvent être déterminées pendant la vie.
En conséquence, examinons d'abord s'il est possible de reconnaître les dispositions morales et les talents. En ce qui a rapport aux sentiments, tous ceux qui ont étudié l'esprit humain ont observé que tel individu est naturellement avare, tel autre cruel, tel autre bienveillant, ou vain, ou orgueilleux, et que l'on s'habitue à considérer ces dispositions individuelles comme naturelles, uniformes et permanentes. On n'a jamais pensé qu'un homme, par un effort de sa volonté, puisse totalement changer sa nature, ou que le naturel ait si peu de puissance, que telle personne puisse élie généreuse un jour et avare le lendemain; que celle qui est aujourd'hui affaissée sous le poids de la honte et de l'huiniliaiiou puisse se montrer le lendemain orgueilleuse et conGante en elle-même ; que telle personne puisse être un jour sourde à la voix de la censure ou de la renommée, qui, la veille, était tremblante au moindre souffle capable de ternir sa réputation. On ne considérera pas non plus ces dispositions comme dépendantes les unes des autres et inséparables, car on a souvent reconnu que la possession de l'une n'indiquait pas nécessairement l'existence des autres.
COMBU. — TRAITÉ DE PURÉ.NOLOGir. H
Ainsi, dans leurs rapports individuels, les hommes ont coutumo de modifier leur conduite selon les connaissances qu'ils ont acquises sur les dispositions ou le caractère de celui dont ils veulent capter la bienveillance. L'homme avide sera dirigé dans ses actions par un motif d'intérêt personnel, l'homme bienveillant aura un but plus noble et tendra plus à être utile aux autres qu'à lui-même; l'orgueilleux et le vaniteux seront mus par leur caractère spécial. On parlera donc au premiei' de son intérêt personnel, au second du plaisir de faire du bien, au troisième de la nécessité de conserver sa dignité, au quatrième de l'honneur qui lui reviendra de telle ou telle action.
Quant aux dons intellectuels, celui qui a entendu les chants de Catalani ou de Malibran ne niera pas que ces célèbres cantatrices ne dussent posséder au plus haut degré la faculté des tons. Quiconque a entendu la haute éloquence du général Foy ne peut douter qu'il n'ait possédé un grand développement de l'idéalité; les écrits du docteur Thomas Brown décèlent un grand talent analytique et descriptif. En voyant les œuvres admirables des mécaniciens, des mathématiciens, des poètes, des peintres et des sculpteurs, qui pourrait mettre en doute que ceux dont les noms brillent au premier rang n'aient pas dû avoir des qualités spéciales auxquelles ils doivent d'avoir excellé dans les sciences les lettres, ou les arts? D'un autre côté, on rencontre tous les jours des individus chez lesquels les facultés inleilecluelles sont tout à fait nulles. Ainsi donc , les difficultés qui s'opposent à ce que l'on détermine l'existence des talents particuliers en constatant leur degré d'énergie ne sont pas insurmontables, surtout si ces facultés sont éminentes; car on a dû d'abord étudier les cas les plus saillants, et les observateurs qui se sont guidés sur les principes ont pu prononcer, sans hésiter et sans risquer de compromettre leur réputation de sagacité. Aucun d'eux, par exemple, n'aura voulu faire un musicien d'un individu qu'ils auront trouvé incapable de faire la
distinction entre un bruit discordant et le son le plus mélodieux, dans l'idée que le génie de la musique peut être acquis par rhabilude el une étude approfondie[î).
Ils ne placeront pas dans une position dilTicile, exigeant une grande pénétration et beaucoup de sagacité, des individus dont l'intelligence obtuse peut à peine lier deux idées. Personne non plus n'a jamais soutenu qu'un homme d'une capacité médiocre pût devenir un homme de génie , quelques efforts qu'il fit d'ailleurs.
Ces observateurs avaient aussi, sans aucun doute, constaté que les facultés se développent successivement, que l'enfant ne possède pas les facultés intellectuelles de l'adulte, et que tel individu, lourd et stupide en apparence à l'âge de dix ans, a pu devenir un homme de génie , quand , dans un âge plus avancé, ses forces intellectuelles ont atteint leur apogée. Mais personne n'a jamais pu s'imaginer ou soutenir, avec quelque apparence de raison, que chaque enfant, par l'étude et l'éducation, peut devenir un homme de génie s'il n'y est disposé par son organisation. De tout temps on a observé, à la vérité, que l'éducation fortifie les organes , mais jamais elle n'a pu donner une énergie remarquable aux capacités que la nature a créées faibles. Qui pourrait, sans se couvrir de ridicule, assurer que, par une bonne éducation, il convertira un idiot en un penseur profond? D'un autre côté, on a observé de tout temps que chaque fois que la nature a doué un individu d'une grande capacité quelle qu'elle soit , elle ne manque jamais d'exercer une influence puissante sur le caractère que cet individu déploie pendant toute sa vie, quelques efforts qu'on fasse d'ailleurs pour dompter ou modifier son énergie. Toutes les fois que la nature a conféré à une personne des facultés qui constituent le génie, elle manifestera de bonne heure, et en dépit de tous les
(i) Dugald Stewart.
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obstacles qu'on lui opposera, sa supéiiorilé native. La vie des poètes, des peintres et des artistes de tous les siècles témoigne do la vérité de ces observations.
Un homme, il est vrai, peut, pendant un certain lenii)S, se livrer à certaines actions et même suivre une ligne de conduite tout à fait identique en apparence à celle d'un autre individu, quoique par des motifs tout à fait diflerents. Mais très-peu d'hommes peuvent dissinmler pendant toute leur vie et acquélir l'art de tromper d'une manière assez adroite et assez habituelle poui" que les personnes à même de les observer ne fmissent par découvrir leur caractère véritable ; ou s'il existe des personnes qui possèdent ce pouvoir de dissimulation, il forme le caractère principal de leur constitution morale; et ce pouvoir, comme nous le démontrerons plus tard, se décèle par une protubérance qui lui est propre. En outre, on doit observer que c'est seulement en ce qui concerne les propensions et les scnlimenls de notre nature, que le déploiement de qualités mensongères est possible. Quant aux actes qui concernent les hcuhés réflectives ou acquisilives , leur simulation est tout à fait impraticable. Aucun homme ne peut écrire d'une manière logique ni développer un principe profondément abstrait, s'il ne possède pas de hautes facultés réflectives. Aucun homme ne sera musicien-compositeur s'il n'est doué de la fiiculté des tons ; nul ne sera poëte s'il ne possède un grand développement de l'idéalité. Enfin, quiconque parvient à une haute renommée comme artiste , possède nécessairement les facultés indispensables au genre qui le distingue de la foule.
Ces opinions sont depuis longtemps comprises par leshommes intelligents, non par suite de déductions logiques ou d'investigations métaphysiques, mais par la simple observation des faits qui se présentent sans cesse à leurs yeux. Les médecins sont surtout favorablement placés pour étudier les traits les plus cachés du caractère humain; chaque jour, comme l'a
remarqué Gall , ils sont forces d'entrer dans les secrets des affaires et des relations des familles; et l'homme, au moment où il lutte contre la mort, est fort peu capable de cacher son caractère. En outre, de combien de sentiments privés les médecins ne doivent-ils pas être informés, car l'homme a plus ou moins de tendance à prendre pour ami et pour conseiller celui qu'il considère comme spécialement chargé de veiller à son salut et à celui de sa famille. Et peut-il être un ami plus vrai et mieux fait pour sympathiser avec les faiblesses de l'humanité que l'homme qui sans cesse étudie les plus profonds replis de l'àme. Gall et Spurzheim étaient médecins.
Je crois donc, de tout ce que je viens de dire, pouvoir conclure que le premier point en discussion est parfaitement établi en faveur de la phrénologie; savoir : qu'il est possible, en observant, avec une attention soutenue et un esprit éclairé, les actes de l'homme, de parvenir à connaître son véritable caractère, l'étendue et la force des qualités intellectuelles qu'il possède. Comme cette science est fondée sur la comparaison de la manifestation de ces facultés avec le développement du cerveau, nous allons maintenant examiner la seconde question, savoir : S'il est possible, en général , de reconnaître kl forme réelle du cerveau par l'examen des parties externes de la tète.