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CHAPITRE XII

LI SIONS MENTAIT S.

Folie.

De tous les écrits propres à inspirer de l’aversion aux personnes de bon sens, à celles qui demandent des faits et non des hypothèses , les traités sur les aliénations mentales sont certainement en droit de réclamer la préférence. Tous en général reposent sur des principes erronés ; et si quelques faits , fruits d’une longue habitude avec les fous , ont mis les savans qui les ont publiés , dans le cas de recueillir quelques observations, en apparence remarquables , celles-ci finissent par perdre toute leur importance , lorsqu’on cherche à les rattacher à quelques principes, à ceux mêmes des personnes qui les ont observés. Imbus des principes de Locke ou de Condillac, ces auteurs durent nécessairement chercher des lésions du jugement, de l’imagination de la mémoire, etc., etc. Il était cependant difficile d’accorder ces principes avec les lésions mentales , puisque le jugement était perverti dans un cas , et ne l’était pas dans l’autre. Aussi voyons-nous, pour expliquer ces contradictions , les cas appelés folie raisonnante, ce qui veut dire à peu près que le malade était et n’était pas fou. Ne peut-on pas croire que les auteurs qui ont écrit sur les aliénations mentales , n’étaient pas dans la bonne voie, puisque tous virent les causes de la folie , là où certainement les phrénologistes n’iront pas les chercher. Ainsi ils notaient avec soin la couleur des cheveux, celle des yeux, do la peau, et puis le tempérament , car c’était toujours là le grand principe. Depuis plus de trente ans, que ces soi-disant observateurs examinaient, étudiaient ou croyaient étudier les lésions de l’esprit, comment ne s’étaient-ils pas aperçus que la folie existait avec toutes les nuances possibles de couleur de peau, de cheveux, de tempérament , etc., et que c’était au cerveau seul qu’il fallait s’en prendre ? que le tempérament n’était qu’une condition propre à modifier les facultés , sans être la cause directe de leur trouble. Je ne crains pas de dire publiquement , après avoir lu les traités publiés jusqu’à ce jour sur les lésions des fonctions intellectuelles ou la folie que tous me paraissent avoir été recueillis par des commères, des bonnes femmes , ou des garde-malades, car j’y retrouve toutes ces contradictions , tout ce ramas d’expression populaires et de préjugés, qui caractérisent la crédulité ou l’ignorance. C’est probablement pour la même raison, je veux dire le peu de solidité de leurs principes, que tous les gardiens de fous s’entourent d’une certaine atmosphère mystérieuse. Je n’ai pas visité un seul établissement d’aliénés, en France ou à

TRAITÉ

l’efranger, sans y rencontrer un certain air d’apprêt, de caché, que l’on ne devrait trouver, selon moi, que chez les diseurs de bonne aventure. Si vos principes sont bons , pourquoi ne pas les faire connaître au grand jour ; et s’ils sont mauvais , pourquoi ne pas faire l’aveu de votre ignorance?

Les écoles phrénologiques qui s’élèvent sur tous les points du monde savant, ne tarderont pas à faire justice de théories et de traitemens souvent si opposés, si contradictoires. En nous prononçant ainsi, nous ne prétendons pas attaquer les personnes, car nous sommes convaincu, que plusieurs d’entre elles sont dirigées par des principes d’honneur ; nous n’attaquons seulement que les théories qui nous paraissent fausses et vicieuses.

Que doit-on entendre par folie ? Il n’est personne qui ne croie pouvoir répondre facilement à cette question ; et cependant si nous prenons ce mot dans sa plus grande extension, la réponse devient un peu difficile, et l’on prévoit facilement que le nombre d’établissemens pour le traitement des aliénés n’est point en proportion avec celui que la société contient. Certains troubles des sens, certaines passions portées à un haut degré, doivent-ils être assimilés à l’état ordinairement connu sous le nom de folie? Il est d’autant plus important de s’entendre sur l’idée que nous devons attacher à ce mot, que l’homme qui en est affecté perd tousses droits civils : il peut être séquestré de la société de ses semblables , privé du bien le plus précieux dont l’homme puisse jouir, de la liberté! Quel est l’homme juste, le magistrat intègre qui ne demandera pas à être bien éclairé , avant d’en venir à mettre son égal dans une position aussi fâcheuse, aussi digne de pitié? Combien d’individus affectés de passions morales très-vives ont été considérés comme fous , à une époque où les lésions mentales étaient bien moins connues que de nos jours? Combien , d’un autre côté, est grand le nombre de malheureux morts sur l’cchafaud, qui ont subi la peine infligée aux plus vils , aux plus scélérats deshommes, et dont tout le tort était d’avoir le cerveau malade! Et que l’on ne nous taxe pas d’avancer des faits gratuits : l’époque où de pareils actes ont eu lieu n’est pas si éloignée. Le procès de la tille Cornier , ceux de Léger et de Papavoine , prouvent jusqu’à quel point peut aller l’erreur des hommes chargés de juger les actes de leurs semblables. Mais, diront les âmes froides et égoïstes, la société n’a fait que se débarrasser d’êtres qui loi étaient préjudiciables; mais n’avez-vous pas une voie meilleure pour arriver à ce résultat? Rétablirezvous rbonneur de la famille , qui se trouve flétri par une mort, dont le plus sot des préjugés fait rejaillir la honte sur les parens de l’individu qui l’éprouve. Et si votre père , votre frère, vous-mêmes enfin étiez dans la position de ce malheureux? Nous citerons à l’occasion des monomanies homicides, quelques actes qui prouveront qu’il n’est pas toujours nécessaire d’etre médecin, pour apprécier qu’ils ne peuvent être que la suite d’une lésion des facultés mentales (1) !

(I) Nous ne sourions trop recommander la lecture d’un ouvrage re'eermtfent publié sur les aliénations mentales ; c'est celui d'un chirurgien et d un plirénolegiste distingué , M. André

DE l’HUÉSOLOGIE.

Ilaslam (1) , un des hommes de l’Angleterre qui ont le plus observé* les lésions de l’esprit , croit qu’il est difficile d’eu donner une juste définition. Celte réserve n’annoncerait-elle pas la fausseté des principes qui ont servi jusqu’à ce jour de hase aux fonctions de l’intelligence, dont la folie n’est qu’une lésion. Effectivement, si vous prétendez, avec Aristote et les philosophes qui ont développé ou modifié ces principes, que les facultés de l’entendement se réduisent à sept ou huit, que vous désignez sous le nom de mémoire, d’attention, etc., vous devez nécessairement chercher les troubles de ces prétendues facultés. Eh bien, vous entrez dans un établissement d’aliénés, vous y trouvez une personne qui vous accompagne partout , entre avec vous dans les plus petits détails, répond à vos questions avec précision et justesse ; elle vous fait des remarques très-sensées sur les principales affections des aliénés, cl après vous avoir fait voir un individu qui se croit Jésus Christ, elle vous dit avec sang froid : la folie de cet homme est d’autant plus ridicule que je suis le Père Éternel, ainsi il n’est lui, qu’un imposteur. Comment accorderez-vous celte lésion avec les principes reçus de vos métaphysiciens ? Oserez-vous dire que cet homme n’a pas le jugement, la mémoire, l’attention , lorsqu’il n’y a qu’un instant , il vous étonnait par le développement remarquable de ces facultés que vous appelez fondamentales? Voilà pour les facultés intellectuelles proprement dites. Quant aux lésions des facultés affectives ou les passions, les médecins de l’antiquité et ceux des temps modernes sont beaucoup plus d’accord. Les monomanies ambitieuse, orgueilleuse, celle de l’attachement, etc., ont été reconnues et bien appréciées dès la plus haute antiquité.

Voyons ce que l’un de nos médecins les plus estimables et les plus en réputation dit sur la folie. Nous empruntons les propres expressions que l’auteur ,M. Esquirol, a consignées dans l’article Folie du grand Dictionnaire des Sciences médicales . Nous nous permettrons d’y ajouter quelques remarques, afin démontrer que les principes de cet auteur, qui ne sont que ceux de son maître, ne nous paraissent pas établis sur des bases bien solides.

« Je ne fais, dit ce médecin, que développer les principes de M. Pinel : » les lésions de l’entendement peuvent être ramenées à celles de l’attention. » Jean-Jacques a dit que l’état de réflexion est un état contre nature ; quo » l’homme qui médite est un animal dépravé. Au lieu de celte boutade misan- » thropique (2) , Rousseau aurait du dire que tout raisonnement suppose un » effort ; que nous ne sommes raisonnables , c’est-à-dire que nos idées ne sont

» conformes aux objets, nos comparaisons exactes, nos raisonnemens justes,

» que par une suite d’efforts ou par l’attention qui suppose à son tour un état

Combe d’Édimbourg. Ce serait, à notre avis , s’il avait été accompagné de plus d’ouvertures de cadavres et de plus de faits pratiques , le meilleur ouvrage publié sur ce sujet.

(1) Ilaslam , Sur la Folie , deuxième édition, page 6.

(<i) Nous croyons que ce n’est pas une boutade, mais bien un de ces sophismes qui se rencontrent si fréquemment dans les écrits éloquens du philosophe genevois.

TRAITÉ

» actif de l’organe de la pensée ; de même qu’il faut un effort musculaire pour » produire le mouvement, quoique les mouvemens ne soient pas plus dans le » muscle , que la pensée dans le cerveau. Si nous réfléchissons à ce qui se passe t> chez l’homme le plus raisonnable, seulement pendant un jour , quelle inco- » hérence dans ses idées, dans ses déterminations depuis qu’il s’éveille jusqu’à T) ce qu’il se livre au sommeil du soir 1 Ses sensations , ses idées , ses déter- » ruinations n’ont quelque liaison entre elles que lorsqu’il arrête son attention ? » alors seulement il raisonne. L’aliéné ne jouit plus de la faculté de fixer , de » diriger son attention; celte privation est la cause première de toutes ses » erreurs. » Comment concilier ce défaut d’attention chez les aliénés, avec un grand nombre de faits cités par M. Pinel, dont M. Esquirol ne fait que développer les idées, et par d’autres si nombreux que ce médecin note luimême? Ces auteurs ne citent-ils pas des cas où des aliénés s’ôtaient livrés à des travaux mécaniques qui demandaient non-seulement l’attention la plus soutenue , mais encore une grande imagination et un excellent jugement , pour apprécier l’influence réciproque de force, de volume et d’activité des pièces qui devaient les composer.

« Un aliéné, dit M. Esquirol , refuse toute sorte de nourritures : l’honneur » lui défend de manger. Après plusieurs jours vainement employés à le perj> suader qu’il est dans l’erreur , on lui apporte une patente simulée de son sou- » verain , qui lui ordonne de manger et qui le met à l’abri de toute atteinte î> contre l’honneur. Il obéit, il prend l’ordonnance, la lit plusieurs fois ; il x> s’établit une lutte morale entre sa conviction et l’ordre qu’il reçoit. »

Nous demanderons comment cette lutte morale a pu avoir lieu sans la faculté de V attention, que V auteur nous a dit tout à V heure ne pas exister chez les aliénés. « Après un combat de plusieurs heures » (on voit que l’attention a été passablen ment soutenue ), il cède en frémissant mange, et est rendu à la vie. Ce défaut j> d’attention , que l’on voit chez les aliénés , est précisément ce qui a lieu chez » les enfans qui ont des impressions , et n’ont pas de sensation et d’idées faute » d’attention. » Ainsi, d’après Pinel et M. Esquirol, les enfans doivent être assimilés aux fous. Nous croyons que ces médecins avaient troppeu exercé leur attention lorsqu’ils écrivirent ces pensées que nous croyons lout-à-fail gratuites ; et quelque estime que nous ayons pour feu le vénérable Pinel et son estimable disciple, M. Esquirol, nous ne croyons pas qu’il soit possible d’établir jamais une comparaison entre les fous et les enfans. Loin de refuser à ceux-ci , avec ces médecins, la faculté connue sous le nom d’attention, nous la croyons au contraire très-prononcée chez eux ; seulement la vivacité , propre à leur âge, les fait passer promptement d’une idée à une autre. Mais si nous leur présentons des choses à leur portée et qui les intéressent, nous serons frappés de leur extrême attention, fùt-ce même une chose de science ou de morale.

Nous pensons que le mot folie ne peut être appliqué qu’au trouble des parties cérébrales qui président aux facultés intellectuelles ou affectives. Nous ne croyons pas , avec quelques auteurs, que cette affection puisse avoir son

i>2 l’IiïlÉNOI.OtitK.

iiégo dans d’autres organes que le système cérébral , qui peut-être troublé ou sur-excité par une infinité d’autres lésions.

Voici , selon nous, comment il conviendrait peut-être de classer toutes le# lésions du système nerveux cérébro-spinal.

1° Ce serait en rattachant toutes ces affections à chacune des parties anatomiques qui le constituent : ainsi , lésions des hémisphères et de leurs membranes; lésions du cervelet; lésions de la moelle épinière et des sens.

Toutes ces affections peuvent présenter des caractères propres ou généraux. A la première classe , se rattachent tous les vices de conformation , résultant du défaut de développement d’une ou plusieurs parties , ou bien de leur volume excessif. Dans le premier cas, nous avons l’idiotisme occasioné par le peu de volume du cerveau , et toutes les idioties partielles. Dans le second , nous trouverons ces développemens excessifs de certains organes , donnant lieu à une foule de monomanies.

Dans la seconde classe , se trouveraient les affections ayant un caractère général. Ainsi on conçoit très-bien que toutes les parties du système nerveux cérébral, telles que les hémisphères, le cervelet, la moelle épinière et les cinq sens , peuvent manquer d’énergie , ou être sur-excitées généralement ou partiellement. Dans cette classe , se trouveraient 1° les idiots ou les personnes d’une faible intelligence , bien que présentant quelquefois une assez belle conformation de tête (1); 2° le défaut d’action ou la sur-excitation générale ou partielle des parties constituant le système nerveux cérébro-spinal. Le défaut d’action doit être assimilé à la démence qui arrive à la suite d’aliénations mentales aiguës. Une extrême sur-excitation pourra produire les monomanies sans développement considérable des organes qui président aux facultés. Disons quelques mots sur les différentes sortes d’affections qui se rattachent à ces diverses classes.

(1) Celte faiblesse <T esprit qui accompagne assez fréquemment de très-belles conformauons de tètes, ne doit pas être ignorée du phrénologisté , car, on ne saurait trop le répéter, le volume d’un organe n’est qu'une condition de son action , et celle-ci ne peut avoir lieu sans un certain degré d’activité organique. Le foie et les testicules les plus volumineux ne sont pas toujours ceux qui sécrètent davantage de bile ou de liqueur spermatique. La vie si active de certains oiseaux et quadrupèdes, nous prouve jusqu’à quel point une prompte nutrition influe sur les fonctions organiques.

Nous avons entendu dire à certaines personnes , que ce défaut d’excitation du cerveau n était qu’un faux -fuyant mis en avant par les phrénologistes. La plus simple attention suffit cependant pour démontrer la justesse de notre observation. Qui ne connaît des personnes dont le cerveau n’agit convenablement qu’après avoir été excitées par l’ingestion de substances stimulantes. Je connais un jeune homme remarquable pour l’étendue de ses connaissances et son esprit de saillie : prenez-le à jeun, et vous ne trouverez qu’un homme ordinaire; a-t-il pris quelques substances stimulantes, mais surtout du café, ses saillies , son imagination , ses k propos vous étonnent. L’histoire ne nous apprend- elle pas que ce n’était que dans un état d'ivresse que le contemporain de Sapho , le poète Alcée, composait ses vers qui ont fait l’admiration de la postérité.

niAîiir

Idiotisme,

Mo nom a oies.

L’idiotisme peut être congenial ou accidentel, général ou partiel : les deux premières classes renferment tous les individus dont la tète est au-dessous du volume normal; ceux dont la tête, bien que parfaitement conformée, renferme un système nerveux cérébral sans action ; enfin ceux qui , jouissant de bonnes facultés , les ont perdues à la suite de fortes impressions , de chutes , ou de coups reçus sur la tête. Cette affection peut être complète, c’est-à-dire sans aucune trace d’actes intellectuels ; ou incomplète , c’est-à-dire que , remarquables sous le rapport de certaines facultés , beaucoup de personnes seront dépourvues de plusieurs autres , ou du moins les auront dans un degré de développement si peu considérable , qu’elles seront vraiment idiotes quant à ces facultés. Étudié dans ce sens, qui nous parait le meilleur on prévoit que l’idiotisme peut présenter bien des nuances , bien des variétés , et qu’il est beaucoup plus commun qu’on ne le pense généralement : tel homme gérant bien ses affaires , ayant ce que l’on appelle le sens droit , ne sera cependant pour le phrénologiste , qu’un véritable idiot à l’égard de beaucoup de facultés. Les idiots complets, et les individus dont les facultés intellectuelles sont dans uu très-faible degré de développement, méritent la surveillance des personnes qui les entourent et surtout de celles qui sont chargées de mesures administratives et de sûreté publique. La privation des facultés intellectuelles, chez certains individus de cette classe , l’énergie des facultés affectives chez d’autres , en font des hommes extrêmement dangereux, et qui demandent la plus grande surveillance. Bon nombre d’entre eux ont été souvent la victime de scélérats , qui en avaient fait des instrumens pour accomplir leurs desseins (1). Herder cite le cas d’un idiot , qui , après avoir vu tuer un cochon, égorgea un homme. Gall rapporte celui d’un jeune imbècille, qui avait mis le feu à neuf maisons. Le même auteur parle d’un idiot qui dans un accès de lascivité effrénée, maltraita sa sœur de manière à mettre ses jours en danger. On ne tarirait pas si on voulait énumérer tous les malheurs occasionés par cette classe d'individus qu’il faudrait absolument séquestrer de la société.

Les monomanies , c’est-à-dire les lésions de l’esprit dans lesquelles les individus raisonnent bien sur plusieurs points et présentent cependant plusieurs troubles des facultés sous beaucoup de rapports, sontexlrêmementnombreuses : elles présentent autant de formes qu’il peut exister de facultés intellectuelles ou affectives fondamentales. Quelques-unes de ces lésions ne portent préjudice qu’aux personnes qui en sont affectées; d’autres, au contraire, peuvent donner lieu aux accidens les plus graves , quelquefois même les plus horribles ; telle

(1) Un idiot, Missonnier, fut employé par les assassins de M. Fuuldès.

est, par exemple, la monomanie homicide. C’est à celle malheureuse maladie qu’il faut rattacher ces scènes dégoûtantes qui ont conduit à l’échafaud les Papavoine, les Léger, etc. C’est elle aussi qui porta la fille Cornier à couper la tète d’une jeune fille. Un fait semblable à celui-ci s’est passé dernièrement, et à peu près à la même époque ; et ce fut môme la mère de l’enfant qui fut l’auteur du meurtre. Nous allons citer ce fait, moins pour faire connaître le cas lui-même , que pour faire ressortir la ressemblance existant entre eux deux.

« Le dimanche matin, vers dix heures et demie , 10 mai 1822, un meurtre » horrible , d’une inhumanité sans exemple , a eu lieu sur la personne d’un en- » fant du sexe féminin, âgé de huit mois, nommée Sara Monlford, par sa propre » mère. Le mari , qui est méthodiste , était aller à l’église , laissant sa femme » à la maison pour habiller et conduire sa jeune famille à l’école du dimanche. » Elle se livra aux soins du ménage , et ce fut après les avoir terminés qu’elle » fut prise lout-à-coup d’une aberration de l’intelligence telle, qu’elle coupa la » tête de son enfant avec un rasoir , et souillée de son sang , dit aux person- » nés de la maison où le fait sanglant avait eu lieu, qu’elle se remettait à leur » garde, parce qu’elle souhaitait être pendue. D’après la conduite de cette » malheureuse femme, après que l’acte fut commis , il est impossible d’avoir » le moindre doute sur son état d’aliénation. Elle fut soumise à un interroga- » toire le lundi , et fut mise en accusation. L’enquête du procureur du roi a eu » lieu , et il en est résulté une déclaration de culpabilité de meurtre contre » la malheureuse femme. La position de la famille est déplorable. Le pauvre » mari et les deux filles aînées courent les rues dans un état d’abattement » moral extrême. L’une d’elles n’a pu parler depuis que le fait a eu » lieu. (1) »

On voit facilement, par cette observation, que nous avons rapprochée de celle de la fille Cornier, que tous ces actes affreux, qui soulèvent d’abord l’indignation publique, devraient au contraire exciter la pitié pour leurs auteurs; car ils ne les ont évidemment commis que dans un état où ils n’avaient pas leur volonté libre. Malheureusement, ce qui peut induire en erreur, dans certains cas, les personnes étrangères aux lésions de l’esprit, c'est la conduite suivie, raisonnée même, de plusieurs monomaniaques. Mais si l’on y prend garde, ou verra que presque tous , sans exception, ont donné des preuves de singularité dans leur conduite, leurs affections ou leur manière d'envisager lesévénemeus ordinaires de la société. Nous ne pouvons donner un meilleur exemple à l’appui de ce que nous avançons ici , que celui du malheureux Papavoine, qui fut exécuté pour avoir tué deux jeunes enfans dans le bois de Vincennes.

Il fut bien démontré que le père de ce malheureux avait été sujet à des alluciualions mentales. Nous citons d’abord ce fait, pqrce qu’il est déjà, sinon

(1) Extrait d’un journal Anglais du mois de mai 1822.

1 7tJ

TîîAlïâ

une preuve, du moins un fort indice tendant à démontrer Tétai d’aliénation de Papavoine, puisqu’il est généralement connu que la folie est fréquemment héréditaire. Toutes les dépositions des témoins s’accordèrent pour démontrer que les facultés mentales de l’accusé avaient un caractère entièrement opposé à celui des hommes qui les ont en bon état. Une personne assura qu’après dix jours d’une véritable aliénation, Papavoine croyait toujours voir un homme à côté de lui , et que c’était pour cela qu’il voulait avoir un pistolet pour se défendre. Toutes les personnes qui le connaissaient avouèrent qu’il était d’un caractère sombre, évitant la société des autres hommes , fréquentant toujours les lieux solitaires. Il croyait, dit un autre témoin , que tout le monde 6’occupait de lui ; celte personne ajouta même qu’il prétendait avoir vu un ennemi secret qui lui apparaissait comme un esprit et cherchait à le tuer. Quelque temps après avoir perdu son père , Papavoine alla trouver sa mère avec un regard effaré, tenant un papier à la main , l’assurant que son père n’è“ tait pas mort. J’en ai la preuve, dit-il, en lui montrant le papier, et donnant pour raison que quelquefois on enterrait des gens qui n’étaient pas morts. Un des amis de Papavoine raconte qu’il a entendu celui-ci dire plusieurs fois , tandis qu’ils se promenaient ensemble : Quoi , pas un instant de bonheur! je crois que je suis fou ! Ayant examiné , sur un papier qu’il tenait à la main , les lettres O N ; qu’est-ce que cela signifie , dit-il, avec un air très-inquiet? Je ne sais pas, lui dit son ami, cela ne signifie rien. Cela veut dire, reprit Papavoine, on noie le monde ici. Un jour on lui propose un barbier ; l’idée d’un rasoir le fit trembler : que me veulent-ils, s’écria-t-il ; mais je ne crains ni le rasoir ni le pistolet. Quel est l’homme un peu sensé qui, après avoir lu ces détails , fùt-il même étranger à la médecine, ne verra pas, dans tous ces actes et ces expressions, le langage d’un pauvre fou? Le jury en jugea cependant autrement, et le malheureux Papavoine fut condamné à périr par la main du bourreau.

Représentons-nous , pour un instant , un de ces malheureux conduit à l’échafaud pour un acte commis dans un état d’aliénation mentale , ignorant même le sort qui lui est réservé , et convenons qu’il ne peut exister de spectacle plus révoltant et plus affreux.

Ce qui prouve encore plus que les actes des individus que nous venons de citer résultent d’une vraie lésion de l’esprit, c’est que les personnes qui les ont commis n’en ont retiré aucun bénéfice. Celui-là seul est coupable à qui le crime profite , a dit un grand publiciste. De quelle utilité ont donc été , pour ces malheureux , les actes horribles auxquels ils se sont livrés. A quoi pouvait servir à Léger le meurtre d’une jeune fille ? que pouvait gagner Papavoine par la mort de deux enfans? la fille Cornier et celte malheureuse Anglaise par celle de deux petites filles? Ne voyons-nous pas même que plusieurs de ces accusés font l’aveu de leurs actes ? Est-ce là, nous le demandons, la conduite de l’homme vraiment coupable, de celui seul que la loi doit ai teindre? Ne serait-il pas sage , maintenant que la société a été éclairée par un assez grand nombre de faits comme ceux que nou3 venons de citer , de

l)ïï PHRÉNOLOGIE.

nommer une commission de médecins instruits et familiarisés avec les lésions mentales, afin de prévenir le retour de condamnations aussi odieuses- On a vu, dans plusieurs cas de monomanie homicide, les malades conserver encore assez de raison pour conseiller aux personnes qui les entouraient , de les fuir. Pinel raconte l’histoire d'un homme qui éprouve , par intervalles irréguliers , des accès de fureur, marqués par un penchant sanguinaire irrésistible, et s’il peut saisir un instrument tranchant , il est porté à sacritier, avec une sorte de rage , la première personne qui s’offre à sa vue. Il jouit , à d’n très égards , du libre exercice de la raison. Durant ses accès , il répond directement aux questions qu’on lui fait, et ne laisse échapper aucune incohérence dans les idées, aucun signe de délire; il sent même profondément toute l’horreur de sa situation ; il est pénétré de remords , comme s’il se reprochait ce penchant forcené. Avant sa réclusion à Bicèlre , cet accès de fureur îe saisit un jour dans sa maison ; il en avertit à l’instant sa femme , qu’il chérissait d’ailleurs , et il n’eut que le temps de lui crier de prendre vite la fuite pour se soustraire à une mort violente. A Bicètre , même accès de fureur périodique , même penchant automatique à des actes d’atrocité, dirigés quelquefois contre îe surveillant , dont il ne cesse de louer les soins compatissons et la douceur. Ce combat intérieur, que lui fait éprouver une raison saine, en opposition avec une cruauté sanguinaire , le réduit quelquefois au désespoir, et il a cherché souvent à terminer, par la mort, cette lutte insupportable. Un jour , il parvint à saisir le tranchet du cordonnier de l’hospice , et il se ht une profonde blessure au côté droit de la poitrine et au bras , ce qui fut suivi d’une violente hémorrhagie. L’ouvrage de Gall contient aussi plusieurs exemples de monomanie homicide. Nous ne les citerons pas , car ils ne serviraient qu’à grossir inutilement ce volume. Nous éviterons , par le même motif, de parler des monomanies des autres facultés : toutes sont le résultat de l’extrême développement ou de la surexcitation des organes dont ces facultés dépendent. Mais pour avoir une idée juste et complète des variétés qu’elles présentent, il est nécessaire d’examiner avec soin le développement et l’action des autres parties cérébrales, car, nous ne saurions trop le répéter , les organes des facultés intellectuelles et affectives ont une action absolue et une relative. La première est celle de l’organe lui-même , abstraction faite de l’influence que l’action des autres peut avoir sur lui ; l’autre est celle qui résulte du développement plus ou moins considérable des autres parties. Voilà pourquoi il existe tant de variétés dans la conduite des personnes en santé ou dans l’état maladif, avant, pendant ou après les actes auxquels elles se sont livrées. Nous reviendrons plus lard sur ces phénomènes , quand nous traiterons de la combinaison des facultés.

Il ne sera point ici question des lésions purement mécaniques ; elles doivent trouver leur place dans un traité de maladies chirurgicales. Il n’en sera pas de même des résultats auxquels elles ont quelquefois donné lieu , soit en activant, ou en paralysant les facultés intellectuelles ou affectives.

Plusieurs chirurgiens citent des cas oii des hommes doués de facultés ordinaires ont , après des chutes ou des coups sur la tète , manifesté des actes intellectuels remarquables : Tel était le père Mabillon qui fit preuve d’une haute intelligence après avoir reçu un coup sur la tête. Acrel cite l’histoiro d'un jeune homme de mœurs irréprochables , qui éprouva le plus vif désir de dérober après avoir supporté l’opération du trépan. Le baron Larrey a fait connaître le cas extrêmement remarquable d’un homme qui perdit la mémoire des noms propres , après avoir reçu un coup de fleuret qui pénétra à travers le plancher orbitaire. Nous ferons connaître dans notre second volume l’histoire d’un homme qui , après avoir reçu un coup sur la nuque , se porta aux actes les plus désordonnés de lubricité , bien qu’avant cet accident , il passât pour un homme continent et d’une conduite très-régulière. Il est facile d’expliquer ces phénomènes , si on tient compte de Pintluence do l’activité des organes dans l’exercice des actes du système nerveux. On sait que l'ingestion de certaines substances , en activant la circulation , facilite l'exercice de l’organe des facultés intellectuelles , tandis que d’autres , au contraire , rallentissent son action ou la paralysent. Les causes extérieures , dans les cas que nous avons cités , ont donc agi en déterminant une surexcitation dans le système nerveux, et ont rendu ainsi ces actes plus faciles, plus prompts et plus énergiques. On a vu d’autres fois des résultats entièrement opposés à ceux que nous venons de rapporter : c’est-à-dire que le système nerveux a perdu une partie de son action. Les individus qui ont éprouvé ces accidens , présentent des symptômes qui varient suivant les parties nerveuses affectées. Ainsi les uns sont en démence , les autres offrent diverses sortes de paralysie. Le nombre de cas où ces affections sont survenues à la suite de coups ou de chute sur la tète , sont en trop grand nombre pour que nous les rapportions. Les mêmes effets peuvent se rencontrer à la suite de certaines raonomanies aiguës passées à l’étal chronique. L’affaiblissement des facultés intellectuelles chez les personnes arrivées «à l’àge de la décrépitude doit être considéré comme une véritable démence. Nous avons vu dans les grands hôpitaux un nombre considérable de ces individus. On est surtout frappé do la différence qui existe entre leur vie de relation et celle des voies digestives. Plusieurs ont un teint fleuri , des joues rebondies et lisses , tous une figure sans expression L’organe qui mettait tous les traits de la face en action étant paralysé ; si quelquefois on voit leurs yeux briller, c’est seulement lorsqu’on leur apporte les alimens dont ils se gorgent.

Quelques-uns présentent un mouvement musculaire plus ou moins soutenu , ou un bavardage continuel composé de mots sans suite ou de phrases incomplètes ; ^d’autres versent des larmes au moindre récit qui leur est fait , fùl-il môme de nature à exciter la plus grande gaîté. Je me rappelle avoir mi dans la détention de Caen, maison de (Picêlre) , un ancien abbé dans un étal de démence ; il répétait du malin au soir un jargon inintelligible : sa manière de marcher et son baragouinage étaient d'une monotonie fatigante.

ns phrénologie.

§ in.

Hypocondrie.

Doit-on , ainsi quo son nom l’indique , considérer [’hypocondrie comma la suite d’une affection des viscères siégeant dans les hypocondres; ou bien cette maladfe doit-elle être rangée parmi celles du système nerveux cérébral ?

Si nous parcourons les livres des hommes les plus recommandables qui ont écrit sur celte singulière affection, nous voyons que tous se sont plus attachés à décrire quelques symptômes qui raccompagnent, à noter les circonstances qui peuvent la produire, l’époque de la vie de l’homme où elle se rencontre ordinairement, qu’à remonter à son véritable siège.

On croirait , en lisant les descriptions qui nous ont été données par les médecins sur cette maladie , que tous aient voulu payer un tribut au préjugé populaire qui place les passions dans les viscères de la vie organique. Sans doute que l’on rencontre dans cette affection un embarras vers les hypocondres ; il n’est pas rare non plus de voir ces malades affectés de mauvaises digestions ; c’est aussi dans celle classe où se voient ces goûts singuliers, ces appétits de prédilection pour certaines substances, telles que des acides, des épices, etc. , etc. Mais les symptômes qui se manifestent du côté du basventre, sont-ils les seuls qui accompagnent l’hj poeondrie? A’exisle-t-il pas du côté du cerveau des traces d’affection tout aussi remarquables , et qui sembleraient prouver que c’est aux dôrangemens de ce viscère qu’il faut au contraire attribuer les principaux phénomènes qui la caractérisent? Deux médecins distingués , MM. Georget etFallerct, sont de ce dernier a\is auquel nous nous rangeons entièrement, Les observations que nous avons faites sur celte maladie et sur les personnes nui en sont affectées , nous ont démontré que c’est dans une lésion du système nerveux cérébral qu’il faut chercher la cause de l’hypocondrie , et que les troubles des viscères abdominaux ne sont ici que très-secondaires. La meilleure preuve que nous puissions donner en faveur de notre opinion, c’est que l’hypocondrie peut se rencontrer sans qu’il existe aucune trace d’embarras ou d’inflammation du côté des hypocondres. J’ajouterai de plus qu’il ne m’est pas encore arrivé de rencontrer un seul hypocondriaque qui ne m’ait présenté quelque chose de singulier, de bizarre dans le caractère ; tous passent avec une extrême facilité d’une joie excessive à l’abattement le plus profond; il n’en existe pas un seul qui ne soit influence par l’étal de l’atmosphère : ce sont, que l’on me passe l’expression, de vraies machines barométriques , qu’un vent de nord ou de sud élève ou abaisse subitement. Tous exagèrent leurs maux : l’un prétend avoir le sang corrompu , calciné ; celui-ci vous assure que depuis vingt ans il n’a pas fermé l’œil ; celui-là prétend qu’une humeur acrimonieuse , répandue par tout son corps, le mine sourdement, cl autres niaiseries semblables. Je no

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