DOCTRINE DE GALL
Avant de traiter de la doctrine de Gall , je considère comme un devoir , et surtout comme un acte de justice, de faire quelques remarques sur les droits que cet homme célébré a au titre de fondateur de la phrénologie. J’aurais gardé le silence sur ce point si mou séjour en Angleterre, et surtout la lecture de l’ouvrage de feu le docteur Spurzheim , ne m’avaient convaincu que ce dernier avait des prétentions au même titre. Je me contenterai d'exposer les faits, et le lecteur impartial jugera.
Si le docteur Spurzheim avait débuté en même temps que Gall , dans la manière d’envisager l’étude des fonctions du cerveau , uul doute qu’il ne dut avoir les mêmes droits au litre de fondateur de la science.
Je vais plus loin, je suppose que Gall n’eùt découvert, à l’époque où Spurzlieim devint son élève , qu'une ou deux facultés ; bien que ce fait fut cependant la clef de voûte de la physiologie du cerveau , je serais encore volontiers disposé à considérer Spurzheim comme l’un des fondateurs de la science. Mais combien Gall avait-il découvert de facultés quand Spurzheim lui fut associé? Vingt-sept! C’est donc avec peine que nous avons vu au commencement des ouvrages publiés par Spurzheim , que Gall avait eu le grand avantage de découvrir quelques facultés avant la publication de leurs travaux. Ce mot quelques ne me paraît pas seulement une injustice , c’est une maladresse ; car en faisant l’histoire de chaque faculté, il faut bien faire connaître comment Gall a été conduit à la découvrir; il résulte même des faits avancés dans le corps de l’ouvrage de Spurzheim, que Gall avait déjà découvert , par la voie expérimentale, le nombre de facultés que je viens de citer. La prétention de Spurzheim au titre de fondateur (1) nous paraît donc tout à fait injuste.
(i) Je cite ici textuellement les expressions de feu le docteur Spurzheim sur les droits qu’il prétend avoir au titre de fondateur de la science. (Journal phrénologique d’Edimbourg, n° XXIII , p. 307.)
« Comme nos découvertes sont souvent citées sous le nom de Gall , il est nécessaire d’accorder r> à chacun de nous la part qui lui revient. Il est généralement connu que Gall a le grand mérite v d’avoir commencé le premier nos recherches phrénologiques (je crois qu'il faut dire les au lieu » de nos), la médaille frappée à Paris après sa mort et dédiée au créateur de la physiologie du cer- » veau , indique que le mérite en est dû à lui seul. « Eh qui donc a créé si ce n'est Gall? les Français en le considérant comme le vrai fondateur , n’ont pas seulement rempli un devoir ; ils ont } selon moif fait un acte de justice.
« Gall avait indiqué plusieurs relations qui existent entre les divers talens et caractères de
DF PHRÉNOLOGIE
Que M. Spurzheim ait contribué par ses voyages avec Gall , à augmenter la quantité des observations faites par son maitre ; que dirigé par les découvertes de Gall, il ait été conduit à analyser avec plus de soin quelques facultés fondamentales , ce qui l’aura conduit à la découverte de nouvelles facultés ; qu’il ait contribué par son séjour en Angleterre à la propagation de la nouvelle doctrine; voilà ce que personne ne peut lui contester ; et je verrais d’un très-mauvais œil tout homme qui ne lui rendrait pas justice à cet égard. Mais je ne puis m’empêcher de dire hautement que ce médecin s’abuse tout à fait quand il élève des prétentions au titre de fondateur. Je suis convaincu qu’il n’existe pas un phrènologisle distingué en France qui ne partage mon opinion : je dis en France , car en Angleterre où les ouvrages de Gall ne sont pas généralement assez connus, plusieurs personnes auront pu s’abuser sur les assertions du docteur Spurzheim. J’ajouterai cependant que plusieurs phrènologistes du premier mérite, que j’ai vus à Londres , partagent entièrement l’opinion des phrénologistes français sur ce point.
La pluralité des facultés, base de la phrénologie, n’est pas, ainsi que je l’ai déjà démontré, une idée des temps modernes -.plusieurs philosophes de l’antiquité, Aristote, Platon , Anaxagore l’avaient établie. Tous distinguèrent divers actes ou modes d’agir du principe immatériel do l’homme. Plus tard , Herder, mais particulièrement Bonnet, avancèrent et prouvèrent que Fame possédait diverses facultés , et que celles-ci ne pouvaient se manifester qu’à l’aide du cerveau , qu’ils considéraient comme un composé de petites machines ayant chacune une fonction spéciale. Toute la différence de ces idées à celles de Gall ne consiste donc réellement que dans l’application. Cependant personne avant lui n’y avait songé. Je dis personne , car je ne pense pas qu’il faille considérer comme digne d’attention les signes crânioscopiques donnés par Albert-le-Grand , évêque de Ratisbonne , et la carte publiée par Pierre de Montagnana, en 1491 , et celle publiée à Venise par Ludovico Dole», en 1562.
En admettant avec les érudits que Gall n’ait pas été sans connaître les travaux de Herder et Bonnet, il faut convenir que jusqu’à lui la science n’était encore qu’en théorie , et' que de là la manière dont Gall a traité son sujet, la différence est immense. Voici comment cet homme célèbre fut amené à la découverte de sa doctrine.
Doué d’une grande sagacité et d’un rare esprit d’observation, Gall distingua de très-bonne heure les variétés que lui présentèrent les facultés de l’homme
» l’homme et des animaux , avant que je fusse assez heureux pour faire sa connaissance.» Plusieurs relations ! vingt-sept facultés !
Dans une note qui suit celle-ci , M. Spurzheim énumère lés découvertes et les perfeetionnemens qui lui sont propres. Nous reviendrons sur ce sujet lorsqu’il sera question des classifications et des facultés en particulier ; car on ne peut traiter convenablement cet objet qu’en faisant connaître les observations de Gail. On peut compter que nous mettrons la plus grande impartialité dans nos remorques, et que nous ferons connaître, les droits de chacun a l’estime des vrais savans.
TRAITÉ
et (les animaux chez les individus de la même espèce. Placé chez un do 6es oncles, il eut pour condisciple un jeune homme qui lui était inférieur sous une infinité de rapports, mais qui l’emportait toujours sur lui quand il était question d’apprendre un morceau de mémoire. Envoyé plus tard dans les universités , Gall retrouva encore plusieurs individus doués d’une mémoire de mots prodigieuse, bien que souvent très-ordinaires sur beaucoup d’autres points. Ayant observé que tous ces écoliers pourvus d’une mémoire verbale excellente, avaient de gros yeux à fleur de tête, Gall supposa qu’il devait exister un rapport entre cette organisation et la mémoire verbale. S’étant appliqué plus tard à l’étude de la médecine , il fut surpris de ce que les professeurs qui parlaient de toutes les fonctions des organes du corps humain , ne disaient rien de celles qui appartenaient au cerveau. A peu près certain d’avoir reconnu un signe extérieur en rapport avec un grand développement de la mémoire verbale , il supposa qu’il ne lui serait pas impossible de reconnaître d’autres facultés par quelques signes extérieurs. Il s’attacha donc à remarquer soigneusement la conformation du crâne et des yeux des personnes qui présentaient quelques facultés dominantes. Ses recherches, comme on le voit, étaient purement empiriques, et eurent lieu d’abord selon les idées qu’il avait reçues de ses maîtres , c’est-à-dire qu’il chercha des signes pour la mémoire, le jugement, etc. , etc., etc. ; mais ses observations, faites dans ce sens , furent loin de s’accorder avec les remarques qu’il était à même de faire. Tantôt c’était une*personne ayant seulement de la mémoire pour la musique , d’autres fois c’était une grande facilité pour retenir les traits d’une personne qu’on n’avait vue qu’une seule fois. Cependant il ne retrouvait pas toujours des yeux saillans avec ces dispositions. Gall dut nécessairement tirer de ces faits la conséquence qu’il devait exister plusieurs espèces de mémoires, et que chacune avait probablement un siège distinct. Ce fut vers la possibilité de trouver le siège de ces mémoires , ou pour mieux dire leurs organes, que Gall dirigea toute son attention. Cédant alors à l’influence de son génie , il abandonna le sentier battu pour prendre celui que la nature lui présentait : il s’attacha donc à observer quelles étaient les facultés dominantes de certains hommes, et même de plusieurs animaux (1) , et à s’assurer s’il existait quelques rapports entre la conformation de leurs têtes et ces facultés. Peu d’observations suffirent pour le mettre sur la voie delà vérité ; ainsi un seul fait, celui d’une mémoire verbale très-heureuse, accompagnée d’un signe extérieur, conduisit Gall à l’invention de son système , comme la chute d’une pomme avait conduit Newton à l’explication du système d’attraction des corps célestes.
Ce n’est donc pas, comme plusieurs personnes l’ont supposé, par l’élude de l’anatomie que Gall parvint à ses recherches. Ce ne fut qu’après de nombreuses observations que lui et Spurzheim cherchèrent à lier l’anatomie du
(i) On pourra se convaincre par la lecture de notre ouvrage que Gall , malgré ses nombreux travaux , a laissé l’anatomie et la physiologie comparée bien imparfaites.
DR PHRÉNOLOGIE
cerveau à la physiologie, sachant bien que ces deux sciences sont inséparables et doivent marcher de pair.
Après avoir répété à l’infini ses expériences sur un grand nombre d’individus doués de facultés très-énergiques , qu’il avait confrontés avec des hommes qui pouvaient lui servir de contre-épreuve, Gall professa publiquement la nouvelle doctrine des fonctions du cerveau. Ses voyages et ses ouvrages la firent connaître au monde savant. Alors il fut démontré que le cerveau , considéré par quelques-uns comme un organe sécréteur , comme une matière gélatineuse par quelques autres, était composé de parties fibreuses, dont l’agglomération dans une certaine étendue, composait un organe ayant une fonction spèciale, et qu’il existait autant d’organes cérébraux que de facultés fondamentales : à l’aide de sa double manière d’expérimenter, c’est-à-dire la preuve et la contre-épreuve, Gall fut conduit à tracer, à l’extérieur du crâne, des lignes indiquant le siège et jusqu’à un certain point la forme des organes.
Celte espece do carte phrénologique , bien qu’imparfaite, eut l’îmmense avantage d e servir à constater ses observations. Les esprits superficiels, je veux dire ceux qui ne voient qu’un côté des choses, furent séduits par cette fraction de la phrénologie, et crurent qu’en recueillant une multitude de plâtres ou de crânes , ils posséderaient la science à fond. (Semblables à ces gens qui s’arrogent le titre de naturalistes , parce qu’à leur porte se trouve un vieux crocodile empaillé ou d’autres objets d’histoire naturelle, ils se crurent phrénologistes ; véritables eunuques au milieu d’un sérail , possédant une multitude d’objets dont ils ne peuvent tirer parti. ) La phrénologie, comme tousles médecins et philosophes distingués l’entendent, n’est pas une science de surface ; elle demande de la part de celui qui s’y livre , non-seulement un esprit d’observation remarquable, mais encore des connaissances anatomiques, zoologi ques et philosophiques assez étendues , elle n’est autre que la physiologie du cerveau, éclairée par les sciences naturelles. Les écoles d’Édimbourg et de Londres, dans leur manière d’envisager cette belle science, ont déjà tracé une ligne de démarcation profonde entre ce que le vulgaire entend par crânioscopie et phrénologie, c’est-à-dire la science du collecteur, et celle du vrai phrônologiste.
Le nombre d’organes et conséquemment de facultés reconnues par Gall, et dont il a indiqué le siège, s’élevait à vingt-sept, dont voici les noms (1) : 1" Instinct de la propagation, de la reproduction ; instinct vénérien ; 2° amour de la progéniture ; 3° attachement, amitié; -4° instinct de la défense de soimême et de sa propriété; penchant aux rixes ; courage ; 15° instinct carnassier; penchant au meurtre ; 6° ruse, finesse, savoir-faire; 7° sentiment de la propriété; instinct défaire des provisions ; convoitise, penchant au vol ; orgueil ,
(!) Pour éviter des répétitions inutiles, nous n'indiquerons point ici le siège de ces organes : il en sera question au chapitre qui traite des facultés et du siège de leurs organes.
THA1TE
hauteur , fierté , amour de l’autorifè, élévation ; 9° vanité , ambition , amour delà gloire; 10° circonspection, prévoyance; 11° mémoire des choses, mémoire des faits , sens des choses ; èducabilité , perfectibilité ; 12° sens des localités; sens des rapports de l’espace; 1S° mémoire des personnes; 1-4° sens des mots , sens des noms; mémoire verbale ; 15° sens du langage de parole ; talent de la philologie ; 16° sens des rapports des couleurs; talent de la peinture ; 1 7® sens des rapports des tons ; talent de la musique ; 18° sens du rapport des nombres , du calcul ; 19° sens de mécanique, sens de construction ; talent de l’architecture; 20° sagacité comparative; 21° esprit métaphysique , profondeur d’esprit; 22° esprit caustique, esprit de saillie; 23° talent poétique ; 24° bonté , bienveillance , douceur , compassion , sensibilité , sens moral , conscience ; 28° faculté d’imiter; mimique ; 26° dieu et religion; 27° fermeté , constance, persévérance, opiniâtreté. Telles sont les 27 facultés reconnues par Gali, auxquelles nous devons ajouter le penchant aux visions et le sens de l’ordre, bien que Gall n’ait pas indiqué leur siège dans les planches de son atlas qui servent à l’application. (1)
il résulte des observations précédentes, que Gall, dans sa manière d’étudier les facultés intellectuelles et morales de l’homme, diffère complètement, sous beaucoup de points , des principaux philosophes anciens et modernes. Ainsi , au lieu de partager l’opinion des partisans de Locke et de Condillac , qui attribuent toutes nos sensations à l’influence des sens extérieurs , Gall soutient et démontre que ceux-ci, au lieu d’être le siège de nos sensations, n’en sont que les instrumens, et qu’il existe plusieurs modes de sentir ou de percevoir, tout à fait indépendans de l’action des sens. Nous pouvons prendre pour exemple du premier cas le sens de l’ouïe , dont le propre est de transmettre les sons sans en saisir l’harmonie , puisque avec une ouïe excellente, on peut très-bien n’avoir aucun goût pour la musique. Quant aux perceptions indépendantes de l’action des sens , elles sont extrêmement nombreuses , soit dans les facultés affectives, soit dans celles ordinairement connues sous le nom d’intellectuelles. Le courage, la bienveillance, la circonspection, etc., etc., sont entièrement indépendans de l’action des sens. La faculté de tirer des inductions de plusieurs faits ou circonstances est une action tout à fait distincte de celle des appareils sensitifs.
Développement de la doctrine de Gall; son évidence démontrée par l’anatomie et la physiologie du
système nerveux cérébro-spinal.
Chez tous les animaux vertébrés, les fonctions ne peuvent s’entretenir et
(l)Dans la nouvelle classification que nous donnerons , nous rejetterons plusieurs expressions employées par Gall pour désigner une faculté fondamentale. Wou9 croyons devoir les conserver ici.
so développer qu’à l’aide d’organes : ceux-ci remplissent isolément une fonction spéciale ; de l’ensemble de leurs mouvemens partiels résulte le mouvement général qui constitue et caractérise l’être animé.
Parmi ces organes dout les fonctions entretiennent la vie , plusieurs ne jouent qu’un rôle secondaire ; il en est d’autres dont la suspension pourrait, occasionner la mort : au nombre de ces derniers appartiennent les organes chargés de convertir les substances alimentaires en matière réparatrice : ap* pareils masticateurs et digestifs ; ceux de la respiration, poumons et canaux aériens ; ceux de la circulation : cœur et vaisseaux sanguins ; les glandes sécrétoires et excrétoires : foie , glandes salivaires , reins , etc. , etc.
Plus les fonctions deviennent compliquées, et plus les organes chargés do les exécuter, offrent, à leur tour, de complication; ainsi, si on étudie la vie d’un grand nombre d’êtres appartenant aux classes inférieures, on voit qu’elle se compose seulement de fonctions d’absorption et de sécrétion : absorber les matières propres à la nutrition et rejeter celles quim’ont pas été absorbées, composent les fonctions vitales d’un grand nombre de mollusques. Plus on s’élève dans l’échelle animale , et plus la" vie se complique : c’est surtout ce qui a lieu chez les animaux pourvus de ce qu’on appelle système nerveux , ou sorte d’appareil siège de tout sentiment , de toute perception. Ce système a son origine dans la masse cérébrale contenue dans le crâne et le canal formé par la réunion des pièces qui composent le rachis , colonne vertébrale (1). Sa destruction chez les animaux un peu élevés dans l’échelle animale , donne lieu surle-champ à la mort. 11 est le siège de tous les mouvemens, de toutes les sensations appartenant aux facultés intellectuelles et affectives. L’histoire do sa structure et de ses fonctions , constitue une des parties les plus importantes de la physiologie , ou la phrénologie , mot composé de deux mots grecs fpyjv esprit, et Xoyoa discours. Comme beaucoup d’expressions, celle-ci a l’inconvénient de donner une idée imparfaite de ce que l’on doit entendre par celle science ; cependant nous la conservons , parce qu’elle a reçu la sanction du temps.
Il nous reste maintenant à exposer, d’une manière méthodique et logique, les faits qui établissent que le système nerveux cérébro-spinal est le siège ou pour mieux dire la condition organique nécessaire à la manifestation des actes intellectuels et moraux et des mouvemens volontaires.
1° Il est généralement connu en physiologie que, plus les fonctions d’un organe sont compliquées , et plus sa texture l’est aussi. La vérité de cette assertion nous est démontrée par l’examen du système nerveux, à partir des animaux inférieurs jusqu’à l’homme.
afin de faire connaître les tentatives faites par cet homme célèbre pour arriver à la connaissance du caractère propre à chaque faculté. Je dois encore faire observer que ces diverses expressions , qu'ii était important de faire connaître , n’ont pas été consignées dans l’ouvrage du docteur Spurzheim.
(I) 11 existe un autre système de nerfs appartenant aux viscères des cavités thoracique et abdominale , dont les fonctions sont enoore peu connues ; il commuuiquc avec l’autre par de nombreuses ramifications.
TRAITÉ
2° La diminution du système nerveux cérébral est généralement accompagnée, chez les individus de la même espèce, d’un état de faiblesse, ou d’inaction ; comme son développement se trouve, au contraire, en harmonie avec une plus grande sphère d’action ou d’énergie. Pour appuyer cette proposition générale, nous citerons les faits suivans.
Il est reconnu qu’au-dessous d’un certain volume du cerveau , on rencontre l'imbécillité ; on sait aussi que tous les hommes qui se sont fait remarquer par de grandes facultés intellectuelles, ont présenté un système cérébral dans uu degré de développement remarquable. Cette loi générale de développement d’un organe accompagnant celui de ses fonctions est si bien établie par l’expérience , qu’elle se trouve à l’abri de toute objection. Ce n’est pas seulement au système nerveux qu’elle s’applique, mais encore à tous les organes des animaux vertébrés. Qui pourrait mettre en doute , par exemple , qu’une grosse glande mammaire, salivaire ou rénale ne sécrétera pas une plus grande quantité de lait , de salive ou d’urine ? qu’un système musculaire athlétique ne présentera pas plus de force ou d’énergie qu’un système musculaire de moyenne proportion ? Quel serait le physiologiste assez peu conséquent pour soutenir qu’un petit foie sécrétera autant de bile qu’un autre très- volumineux? Mais n’insistons pas davantage sur une proposition aussi évidente.
iB° Chez l’homme , ainsi que dans toutes les classes de vertébrés , le développement du système nerveux cérébro-spinal , coïncide avec celui des actes intellectuels et affectifs et ceux des sens et des mouvemens volontaires. Cette proposition générale a pour base les faits immenses qui nous sont fournis par l’étude de l’anatomie et de la physiologie comparées , chez les individus de diverses classes, ordres, genres, espèces, et même ceux de la même famille.
4° L’anatomie pathologique démontre que le système cérébro-spinal e st le siège des actes intellectuels et moraux , des sens et des mouvemens volontaires. Tous les médecins savent que des épanchemens séreux ou sanguins dans la masse cérébrale, ont suffit pour anéantir complètement les facultés affectives et intellectuelles. Le professeur Richerand a rapporté dans sa physiologie l’histoire d’une femme dont le cerveau se trouvait à nu par suite d’une carie de son enveloppe osseuse : toutes les fois que ce médecin exerçait une pression sur l’encéphale, la malade perdait connaissance et restait complètement étrangère aux questions qui lui étaient adressées. Plusieurs observations consignées dans les ouvrages de chirurgiens distingués, tendraient à faire croire que la perte d’une grande masse cérébrale pourrait avoir lieu sans trouble des actes intellectuels et moraux. Malheureusement les personnes à qui nous sommes redevables de ces faits, d’ailleurs très-importans, n’ont pas tenu compte de la double composition de l’encéphale. Il n’existe pas un seul cerveau , mais deux cerveaux ; et de même que la perle d’un œil ou d’une oreille n’empêche pas de voir ou d’entendre , de même la perle entière d’un hémisphère ne pourrait empêcher de penser. Jo dois encore ajouter que rien n’est plus vague que le langage employé par les chirurgiens dont je viens de parler,
quant aux facultés quo les malades, sujets de leur observation, avaient conservées; car avant de dire que les malades , nonobstant la perte d’une grande masse encéphalique , avaient conservé leurs facultés, fallait-il au moins faire connaître l’état de celles-ci avant l'accident. Ces observations nous paraissent donc doublement inexactes, considérées sous un point de vue physiologique. Gall a cité très au long les faits principaux consignés dans les ouvrages de médecine sur le point en question : nous croyons qu'il suffisait d’en citer un seul , parce que tous présentent le meme caractère d’inexactitude.
Je ne reproduirai pas ici comme objection l’histoire des prétendus cerveaux
ossifiés dont nous avons parlé dans notre première partie.
Pluralité d’organes du système cérébro-spinal.
Dans les fonctions qui caractérisent les facultés intellectuelles ou affectives, celles des sens ou des mouvemens de la vie de relation , le système nerveux contenu dans le crâne et la colonne vertébrale agit-il en masse ; ou bien ce système est il composé de diverses parties ou organes ayant chacun une fonction spéciale, bien qu’en communication les uns avec les autres?
Selon la première hypothèse le système nerveux cérébral aurait la faculté de remplir diverses fonctions avec une organisation uniforme ; en cela il différerait complètement des autres viscères de l’économie animale, car il n’en existe pas un seul qui remplisse deux fonctions distinctes à la fois. L’œil transmet la lumière, l’oreille le son, la langue les saveurs , etc. ; en un mot, chaque sens a un mode d’agir ou de sensibilité qui lui est propre. Toute perception ou sensation dont l’homme a conscience , doit donc avoir son système de sensibilité. Examinons maintenant les variétés de sensations ou de perceptions que nous présente la réunion d’un grand nombre d’hommes , et nous verrons qu’elles sont très-nombreuses : ainsi les uns sont braves, d’autres poltrons, d’autres étourdis ou circonspects, ceux-ci naturellement appliqués aux sciences qui demandent de la réflexion , tandis que ceux-là au contraire, quels que soient leurs efforts , ne peuvent s’y livrer. Répétons-nous notre expérience chez un seul individu, nous trouvons des différences entre ses divers modes de perception ou facultés. Il s’en faut do beaucoup que toutes aient le même degré d’énergie ; il n’est pas rare meme d’en trouver quelques-unes dans un état de faiblesse remarquable. Maintenant comment expliquer ces variétés chez le même individu , dans l’hypothèse que le cerveau agit en masse dans les actes intellectuels? Les disciples de Locke et de Condillac ne manqueront pas d’avoir recours, pour l’explication de ces phénomènes, aux variétés présentées parles sens. Cette explication serait fondée , si la perfection des actes intellectuels de l’homme et des animaux était en rapport avec la perfection des sens ; mais , comme je l’ai déjà dit, il n’en est pas ainsi : les plus grands phi-
TIUITÈ
losophes , les plus célèbres peintres , calculateurs , mécaniciens , ne doivent pas leur supériorité à l’étendue de leur vue ou de leur toucher. On voit tous les jours des idiots doués d’une admirable perfection des sens , tandis que de grands poètes , de grands philosophes , en ont souvent présenté de trèsfaibles.
Combien de faits l’anatomie et la physiologie comparées ne fournissentelles pas à l’appui de notre assertion. Le renard dont la vue est si bonne , l’odorat si exquis , l’ouïe si fine , ne pourra jamais égaler le chien en intelligence; jamais, quelle que soit la perfection de ses sens et les précautions que l’on prenne , on ne parviendra à le dresser à la chasse, ouït lui apprendre ces actes qui nous étonnent chez le chien.
Prenez dans la même espèce d’animal deux individus dont les sen9 soient égaux , et voyez si vous trouverez chez eux égalité de facultés cérébrales.
Je ne puis résister, à l’occasion de la question qui nous occupe, à consigner ici une observation faite sur un jeune Écossais par le docteur Spurzheim. Je la reproduis d’après les documens, qui ont été publiés par le docteur Gordon, Dugald Stewart, Jacques Wardrop , et ceux qui ont été fournis à Spurzheim par la sœur de cet être si remarquable (1).
« Ce jeune homme est né le 11 novembre 1795, sourd et aveugle, de parens inlelligens. On peut supposer qu’il n’est pas sans percevoir de sons intérieurement , car il parait éprouver du plaisir à mouvoir des corps durs entre ses dents : on l’a vu continuer ce genre d’exercice pendant plusieurs heures. Lorsqu’un trousseau de clefs, dit le docteur Gordon , lui est donné , il le saisit promptement, et essaie chacune d’elles séparément en la suspendant négligemment entre ses deux doigts , de manière à lui permettre de vibrer facilement , et après les avoir toutes tintées de celte manière entre ses dents, il choisit généralement celle dont le son parait lui plaire davantage : c’est un de ses amusemens les plus favoris : il est vraiment surprenant combien il peut arrêter son attention, et avec quel empressement il voudrait le renouveler dans toute occasion.
M. Brougham ayant observé cette circonstance , lui apporta une boîte à musique, et la plaça entre ses dents. Cela parut non-seulement provoque* son étonnement, mais lui procurer un plaisir délicieux : son père et sa sœur qui étaient présens , remarquèrent qu’en aucune circonstance , ils ne l’avaient vu aussi affecté. Durant tout le temps que l’instrument joua , il le serra étroitement entre ses dents , et quand l’air fut terminé, il continua à tenir la boîte à sa bouche , et à l’examiner minutieusement avec ses doigts , exprimant par ses gestes et sa contenance une grande curiosité.
(I) Cette narration diffère un peu de celle que le docteur Spurzheim a consignée dan9 son ouvrage français intitulé : Observations sur la phrénologie. Celle que nous donnons Ici se trouve consignée dans la troisième édition de la Phrénologie du même auteur , publiée à Londres.
DE PHRENOLOGIE.
Il a toujours vu hssez pour distinguer le jour de la nuit et percevoir les couleurs éclatantes , principalement le rouge et le blanc. Il aime beaucoup à fermer la porte et les contre vents , et à rester pendant un temps considérable les yeux fixés sur un petit trou ou fente à travers lesquels les rayons du soleil pénètrent. Il ne paraît pas cependant tirer aucune information de la vue, car il tourne constamment la tête lorsqu’on lui présente quelques corps.
Ses sens du toucher et de l’odorat sont très-développés , et par leur secours il peut distinguer les choses et les personnes , les étrangers et ceux-ci de sa famille. Lorsqu’un étranger l’approche, dit M. Wardrop, il commence avec empressement par toucher quelques parties de son corps , communément en prenant son bras qu’il place près de son nez; et apres deux ou trois fortes inspirations à l’aide de ses narines, il parait décidé dans son opinion. Si la personne ne lui plaît pas , il se retire à quelque distance avec l’apparence du dégoût ; si au contraire elle lui est agréable , il annonce une disposition à devenir plus intime, et exprime par sa contenance plus ou moins de satisfaction.
Lorsque je le visitai en 1816 , sa sœur me dit que la dernière année il avait eu moins recours qu’autrefois au sens de l’odorat pour la connaissance des objets extérieurs; et aucun fait n’a prouvé que jamis il ail distingué la présence
de quelqu’un par l’odorat seul. Dans le cours de l’année 1808, les tympans des
deux oreilles furent percésT, l’un par M. Astley Cooper, l’autre par M. Saunders. En 1810, à l’âge de quatorze ans , M. Wardrop pratiqua la cataracte sur l’œil droit, ce qui lui donna la possibilité de distinguer les objets qui l’enlouraient, pourvu qu’ils ne fussent pas trop petits. Il continua néanmoins à examiner chaque chose avec ses autres sens, comme s’il avait été entièrement aveugle et sourd. Le rouge attire principalement son attention, et il le regarde toujours plus que toute autre couleur; viennent ensuite le blanc et le jaune. Il cueille toujours dans les champs les fleurs de la même espèce. Il ne peut mesurer exactement la distance qui existe entre lui et les objets ; mais il dirige sa main dans leur direction , et les examine selon la manière déjà indiquée. Ce jeune homme, bien que privé des deux principaux sens de relation, eut un grand désir, dès son enfance, d’acquérir une connaissance des objets extérieurs. Il manifesta différentes facultés affectives, sans avoir eu occasion de les observer chez d’autres personnes.
Il aimait beaucoup les jeunes enfans; il les prenait avec affection dans ses bras; mais jamais il ne s’associa aux amusemens des garçons de son âge. Il aimait cependant la compagnie du garçon qui l’accompagnait dans ses excursions, afin de le préserver des situations dangereuses. Dans son enfance, il fut très-affecté quand ses domestiques furent changés : dernièrement et plus tard , il y fut moins sensible. Il est très-attaché à ses parens. Le docteur Gordon a rapporté que Michel ne fut pas affecté aux funérailles de son père; qu’il se donna beaucoup de mouvement parmi la foule, touchant presque chaque
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personne et l’examinant minutieusement. Le respectable Thomas Mac Farlane, au contraire, dans une lettre en date du 7 mai 1812 et écrite à M. Glennie d’Aberdeen , s’exprime ainsi : lorsque le cercueil qui renfermait le corps de son père fut rapporté de la maison et placé sur des chaises devant lepresby-’ Jère, avant l’enterrement , j’approchai du cercueil et vis bientôt après Jacques Michel venant de la maison dans une grande agitation : il tourna rapidement et renifla beaucoup , se guidant évidemment par l’odorat. Il approcha directement vers le coffre, le sentit fortement durant plusieurs secondes, laissa tomber sa tête sur le couvercle qu’il embrassa, tandis que sa contenance annonçait les marques du plus profond chagrin. Je demeurai près de lui, et peu de temps après je frappai légèrement sa tête une ou deux fois; sur quoi il se leva et retourna à la maison. Ceci arriva immédiatement après que le coffre eût été transféré , et vingt minutes avant qu’il ne fût porté au cimetière. Comme on a élevé des doutes sur la véracité de ce fait, j’attendis à vous en faire part jusqu’à ce que j’eusse eu l’occasion de parler avec le respectable Pryce Campbell, pasteur d’Ardensien, beau-frère de Madame Michel, qui était présent aux funérailles, et chargé de leur direction. Ayant trouvé cette personne , je lui demandai si elle avait vu quelques marques de chagrin chez Michel , lors des funérailles de son père. Elle m’assura qu’elle en avait observé les marques les moins équivoques dans sa contenance; elle ajouta même une circonstance qui m’était échappée, c’est que lorsqu’il fut question d’enlever le coffre dans l’intention dele porter au cimetière, Jacques Michel le saisit afin de s’y opposer. M. Campbell fut obligé de l’en détacher de force. Ces deux Messieurs remarquent que la circonstance mentionnée par le docteur Gordon , de Michel courant à travers la foule et touchant chaque personne, ne prouve pas qu’il fût insensible à la perle qu’il avait éprouvée. En agissant ainsi , Michel examinait seulement la réunion des personnes qui l’entouraient , et dans ce cas , sa curiosité surmonta son chagrin. Ï1 vint plusieurs matins pour visiter la tombe , frappa doucement le gazon qui la recouvrait , et à la fin, comme s’il avait été sans espoir de revoir son père , il devint triste jusqu’au point de verser des larmes* Peu de temps après la mort de son père, sa mère étant indisposée et alitée , on observa qu’il pleurait ; sa mère quitta Ardelach , et fut à Nairn. Jacques Michel retourna trois fois visiter sa première habitation. A sa première visite, il entra dans tous les apparlemens du presbytère, examina le mobilier, et après cela, manifesta le désir de partir, et retourna directement à Nairn. A la seconde visite, plusieurs ouvriers étaient employés à démolir la cuisine; il s’arrêta quelque temps évidemment affecté de ce que l’on faisait, et s’en alla sans avoir été dominé par le désir d’entrer dans la maison. A sa troisième visite , le presbytère était réparé ; il revint à la maison en bonne humeur ; et pour communiquer à sa sœur ce qu’il avait observé, il leva ses mains l’une après l’autre successivement, depuis le plancher vers le plafond de la chambre. Dans le courant de l’année 1814, il éprouva une maladie grave pendant le cours de laquelle il eut une affection particulière pour sa tante , la
sœur de son père, qui vivait à celte époque avec sa mère,. et il insista pour qu’elle demeurât constamment prés de lui.
Sa soeur étant tombée malade avant qu’il fut complètement rétabli , il ne voulut pas permettre que sa tante demeurât près de lui , mais il indiqua toujours par signes qu’elle devait aller où était sa sœur,, il ne demeura tranquille qu’après avoir obtenu ce qu’il désirait. Il manifesta le désir d’aller lui-même à la chambre, et y ayant été conduit , il parut tout à fait satisfait lorsque sa sœur le frappa doucement, et lui donna une poignée de main. Ainsi il ne peut y avoir aucun doute de son affection pour les autres.
Il est ordinairement tranquille et d’un tempérament très-doux ; mais s’il est trop tourmenté, ou s’ilest interrompu dans ses amusemens, il s’emporte, tombe quelquefois dans de violens paroxysmes de rage , et déchire ses vêteraens. Il est maintenant homme fait et n’est plus sous la direction de sa mère et de sa sœur; il est réservé sans être timide : dernièrement il voulait ne prendre de la nourriture que de la part de l’un de ses parens ou de sa sœur. Dès son enfance il a toujours aimé à se retirer dans un coin obscur, où il allumait une bougie : il continue à manifester sa répugnance pour les ténèbres. Lorsque la nuit survient , il paraît heureux en atteignant une chambre où il y a une chandelle allumée ou du feu ; on a cherché à lui montrer à faire des paniers, mais il manque d’application pour terminer quelque chose, et jette les matériaux dans le feu. Il connaît par expérience le danger du feu , de l’eau et desinstrumeustranchans. 11 s’est fréquemment amusé avec une poule morte dans la cuisine, la plaçant à plusieurs reprises sur ses jambes , et riant quand elle tombe. On lui avait permis de toucher le cadavre de son père ; aussitôt qu’il le sentit, il se retira : c’était la première fois qu’il touchait un cadavre. Plusieurs années après, un voisin qui lui avait souvent donné une pipe et du tabac, mourut ; sa sœur le conduisit à la chambre où le corps était déposé et lui permit de le toucher, ce qu’il fil promptement sans se retirer, comme il l’avait fait dernièrement en touchant son père. Il parut au contraire désirer l’examiner : quand il l’eut fait , il demeura rêveur pendant quelques secondes, et se mit à sourire : il se retira de son propre mouvement, mais non sans avoir montré auparavant qu’il reconnaissait la personne , et était sensible à ce qui lui était arrivé; ce qu’il manifesta en faisant le signe ordinaire pour fumer , et mettant sa main à terre eu signe d’enterrement.
A présent il paraît appréhender de mourir. En 1814 , bien que très-affaibli, puisqu’il ne pouvait marcher sans support , on ne put le forcer à rester un seul jour au lit. Il attendait la première apparence du crépuscule et insistait surtout pour qu’on l’habillât aussitôt; pensant probablement qu’il ne mourrait pas, une fois hors du lit. Il ne pouvait voir quelque chose de blanc près de son lit, ou même dans sa chambre, quand il était malade. Plusieurs fois quelque chose de blanc ayant été jeté par accident sur les pieds de son lit, il parut très-mal à son aise jusqu’au moment où on l’eut enlevé; et de même quand du linge était mis devant le feu ou à l’air, il était dans la plus grande
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augoisse. On ne peut expliquer ce dégoût que parce qu’il avait sans doute toujours vu les corps morts enveloppés dans le linge blanc.
Il prenait toujours plaisir en faisant prisonnières les autres personnes, soit en les enfermant dans l’étable ou dans une chambre, riant et sautant çà et là pendant tout ce temps. Sa sœur l’envoya un jour avec un demi penny pour acheter deux pipes. Il entendit ses signes , s’en fut à la maison du cordonnier où il devait se les procurer, et revint à la maison avec une pipe à la main. On soupçonna qu’il en avait une autre sur lui, et on lui donna à entendre qu’il devait en avoir acheté deux. Sa sœur insista pour qu’il allât chercher l’autre. Il déboulonna alors son gilet et montra la seconde en riant aux éclats. Le dimanche après, lorsque sa sœur lui donna dans l’église un demi penny, comme à l’ordinaire pour mettre dans la boîte des pauvres, il le plaça entre ses dents comme une pipe et se mit à rire; mais sa sœur l’ayant pressé un peu, il le laissa tomber dans la boîte. Lorsque je le vis , il fumait quatre pipes chaque jour. Comme son désir de fumer est bien connu, plusieurs personnes de Nairn lui donnent du tabac lorsqu’elles le rencontrent dans les rues; mais jamais il ne le montre avant d’avoir récusa portion accoutumée à la maison. Il avait autrefois l’habitude de briser sa pipe aussitôt qu’il l’avait fumée, maintenant il l’emploie deux fois avant de la casser. Quand il a reçu du tabac des étrangers, il fume plus souvent , parce qu’il sait que deux pipes composent sa part ordinaire. Un jour on lui donna une pipe de longue durée , mais il la jeta. Il en fait de même pour ses vieux souliers, afin de ne pas être forcé par ses parens à les porter davantage. Il est certain qu’il a des idées de propriété. Un jour, il rencontra à une distance peu considérable du presbytère , une personne montée sur un cheval qui avait été acheté à sa mère peu de semaines auparavant. En touchant l’animal il parut le reconnaître aussitôt. L’homme qui le montait descendit pour voir ce que Michel ferait : il fut très-surpris de voir qu’il conduisit le cheval à l’étable de sa mère, ôta la selle et la bride , mit de l’avoine devant lui, et se retira en fermant la porte dont il mit la clef dans sa poche. Il aime extrêmement à marcher, courir, monter à cheval. Depuis que sa vue a été un peu améliorée , il fait de longues excursions, mais il revient toujours à l’heure des repas. Étant encore enfant, il essaya de bâtir de petites maisons avec du gazon, laissant de petites ouvertures ressemblant à des croisées. Souvent ii s’occupe pendant plusieurs heures, dans le lit de la rivière qui coule à quelque distance de la maison , à choisir des pierres rondes , presque du même poids et présentant une surface, un peu lisse. Il les place en cercle sur le bord et s’assied au milieu. Il s’amuse encore à faire flotter quelques pièces de bois sur l’eau.
Il a toujours aimé les corps polis. Il essayait souvent à polir quelque bâton ou baguette avec ses dents : on obligea le garçon qui l’accompagnait à les lui polir avec un canif.
Il montra de bonne heure une grande prédilection pour le& habits neufs : rien ne paraît plus occuper son esprit. Lorsque la mesure a été prise, il per-
sècute le tailleur et le cordonnier , jusqu’à ce que ses vêtemenâ et ses souliers soient prêts : il est toujours avec eux du matin au soir. 11 préfère un homme bien habillé à ceux qui sont mal vêtus. Il n’aime pas à prendre ses repas dans
la cuisine : cependant s’il vient à la maison avant l’heure du diner, il demandera une pomme de terre à la servante. Il recherche surtout la bonne opinion de sa sœur , et s’il sait qu’il a mal agi ou qu’il a offensé sa sœur ou sa mère > son chagrin devient apparent.
On trouvera une preuve particulière de sa bonté dans l’anecdote suivante : il reçut un jour une blessure très-grave à un des pieds; pendant sa guérison il s’asseyait près du feu, son pied placé sur un tabouret un peu bas. Plus d’un an après , un jeune domestique avec qui il avait l’habitude de jouer, fut obligé de garder la chambre pour la même cause. Le jeune Michel voyant que son compagnon demeurait longtemps dans la même position, l’examina attentivement et découvrit promptement, par les bandages de son pied, la cause qui le retenait; il alla aussitôt au grenier , chercha, parmi plusieurs autres pièces du mobilier, le petit tabouret sur lequel il avait dernièrement placé son membre blessé, l’apporta à sa main dans la cuisine, et plaça doucement dessus le pied du domestique.
Il est difficile de dire s’il a quelque idée religieuse : il accompagne ses parens à l’église, agit paisiblement et s’agenouille aux prières de la famille. Trois mois après la mort de son père , tandis qu’un ecclésiastique était dans la maison , un dimanche matin , il indiqua la bible de son père, et fit un signe pour que la famille s’agenouillât. Le fit-il par habitude ?
Jacques Michel a toujours montrèune grande curiosité, une grande mémoire, et un haut degré de jugement et de réflexion. Le docteur Gordon assure que les connaissances qu’il a tirées des sens du toucher, du goût et de l’odorat, paraissent aussi étendues que celles que quelque personne que ce soit pourrait acquérir avec les facultés les plus parfaites, si l’on pouvait, par quelque moyen , la mettre dans le cas de faire usage de ses yeux et de ses oreilles pendant la même période de temps, depuis la naissance, et dans une contrée retirée. L’enchaînement de ses idées parait dirigé par les mêmes principes que ceux des esprits les plus profonds; ses actions n’indiquent ni incohérence ni faiblesse d’esprit; mais chaque chose qu’il fait parait être la suite de motifs raisonnables. J’ajouterai : pourquoi pas, puisqu'il a un cerveau bien organisé! 11 manifeste toujours le désir d’acquérir des connaissances. 11 explore chaque jour quelque terre où il n’a pas été auparavant. Il désire connaître chaque chose qui tombe sous scs mains. Il s’amuse à visiter le charpentier ou d’autres ouvriers, maniant leurs instrumens , et cherchant à découvrir ce qu’ils font. Il connaît l’usage de toutes les choses communément employées, et il est satisfait quand l’usage de quelque chose avec quoi il n’est pas accoutumé lui est communiqué.
Un jour, et lorsqu’il était encore jeune, il fut surprisse traînant sur ses mains et ses genoux le long d’un pont étroit en bois qui traverse la rivière
dans un endroit où la source est profonde et rapide. Son père désirant le détourner d’une nouvelle tentative, ordonna à un domestique de le pousser et de le plonger une ou deux fois dans la rivière : celte mesure eut l’effet qu’on en attendait. Mais plusieurs années après , s’ètant mis en colère contre le jeune domestique pendant qu’ils jouaient dans un bateau, il le prît , le plongea dans l’eau , et le relira de la même manière que l’on avait employée à son égard . Il fut bientôt attentif aux avantages dont les autres personnes jouissent. Il allait quelquefois seul dans ses excursions ; mais trouvait-il quelque obstacle , il attendait jusqu’à ce que le garçon arrivât et l’aidât. Il va maintenant à de grandes distances, par exemple de Nairn au Fort-Georges.
Il apprit facilement à mesurer le temps. Sa mère ayant quitté un jour la maison, il parut en concevoir de l’inquiétude. Sa sœur inclina un peu sa tête doucement en la plaçant sur un oreiller , en fermant ses yeux une fois pour chaque nuit que sa mère devait être absente, dans l’intention de lui montrer qu’il dormirait autant de fois avant son retour. On lui indiquait de cette manière combien de jours se passeraient avant que ses nouveaux vêtemens fussent terminés. Sa prompte interprétation des signes, prouve un degré considérable de réflexion : il emploie des signes qui s’adressent tous à la vue de ceux avec qui il converse. Quand il a faim , il vient près de sa mère ou de sa sœur, les touche d’une manière très-expressive , porte sa main à sa bouche et la dirige vers le buffet où les alimens sont déposés. Sa sœur lui exprime sa satisfaction ou son mécontentement en touchant sa tête ou ses épaules de diverses manières. Un petit coup est un signe de satisfaction, un coup plus fort celui de mécontentement. Il indique la manière d’aller à cheval en élevant son pied et plaçant les doigts de chaque main sous le pied pour imiter l’ètrier. Lorsqu’il désire aller au lit, il incline sa tête de côté comme s’il voulait la poser sur un oreiller. Il indique un cordonnier en imitant avec ses bras lesmouvemens d’un cordonnier qui lire son ligneul. Il indique un tailleur de la même manière , c’est-à-dire par les mouvemens que celui-ci fait en cousant.
Il résulte des faits précédons , que l’esprit de Michel déploie une grande dose de dispositions naturelles , et se trouve seulement dépourvu des moyens qui servent à les mettre en évidence , les yeux et l’ouïe.
C’est vraiment une grande pitié qu’il n’ait reçu aucune éducation, puisqu’il n’est pas une seule faculté qu’il ne manifeste. A l’aide du toucher , il aurait pu apprendre plusieurs signes artificiels ; mais l’activité de son esprit est perdue pour ceux qui l’entourent et conséquemment pour l’étude de l’homme* Après tout, il fournit une preuve évidente qu’il existe des dispositions innées, et que les sens externes ne sont pas la cause des facultés intellectuelles et affectives. »
Cette observation , bien que Irès-intérressante, ne prouve pas plus que beaucoup d’autres que nous pouvons faire tous les jours, que les sens soient la cause des facultés intellectuelles et affectives. Ceux-là ne sont sans doute que les instrumens de celles-ci. Mais. encore ces inslrumens sont-ils nécessaires?
Ils ont été, si j’ai bien lu l’observation de Spurzheim, les plus puissans moyens de transmission pour le jeune Michel. C’est aussi par leur secours qu’il est parvenu à faire connaître aux autres les réactions de son cerveau sur les impressions perçues par les sens. Effectivement, son odorat est exquis, son toucher parfait , son organe du goût ne diffère en rien de celui des autres ; il n’est pas aveugle , puisqu’il peut distinguer certaines couleurs ; enfin je dirai qu’il n’est pas non plus complètement sourd , puisqu’une boîte à musique placée entre ses dents a paru lui procurer quelques sensations agréables.
Toutes les facultés intellectuelles et affectives ne se manifestent pas à la même époque chez l’homme et les animaux , phénomène qui devrait cependant avoir lieu , si le système nerveux agissait en masse dans l’exercice de ces actes : nos lecteurs se rappellent sans doute ce que nous avons dit à ce sujet dans notre première partie.
Les observations fournies par l'anatomie pathologique auraient été plus que suffisantes pour établir la pluralité des organes cérébraux, si l’on ne savait qu’en médecine , comme en toute autre science , le vulgaire présente le même caractère, ne vit que d’idées acquises, ou de faits superficiellement observés; de là ces théories et ces pratiques formulées d’avance. Qu’un homme, plus heureusement organisé ou meilleur observateur que ses confrères, ne se laisse point influencer par les idées reçues; qu’il marche à part , aussitôt tout le corps médical s’élève contre lui. C’est ce que dous avons vu pour Gall, et c’est ce que l’on verra toujours pour tous les hommes supérieurs. Cependant la vérité chemine, elle s’infiltre peu à peu dans les esprits, et remet l’homme de génie à sa place. Une fois les choses arrivées à ce point, les savans se divisent en plusieurs classes bien tranchées : l’une est celle des hommes qui, mieux organisés que les autres, ont su apprécier les vérités d’une science et prévoir son succès : ceux-ci doivent s’attendre à voir leurs partisans s’accroître ; l’autre , et c’est la plus nombreuse, se compose de penseurs par procuration, qui deviendront, si l’âge le leur permet, Gallistes, comme ils étaient partisans de Locke, Condillac, etc., etc. Vient enfin la classe des incurables , c’est-à-dire celle des gens incapables ou do mauvaise foi , par conséquent doublement impossible à convertir.
C’est donc par faiblesse d’esprit, habitude ou mauvaise foi, que certains hommes n’ont pas reconnu l’évidence de la pluralité des organes cérébraux; pluralité si bien mise au jour par les lésions de l’intelligence. Pénétrez dans une maison d’aliénés , et vous serez surpris du nombre d’affections partielles qui s’y rencontrent , bien que souvent réunies à une justesse et à une profondeur de pensées qui vous étonnent. Comment concilier des phénomènes aussi contradictoires en apparence , si ce n’est par la diversité de fibres ou d’organes ayant chacun une fonction spéciale? El de même qu’il peut exister une lésion de la vue , de l’ouïe , du goût , de même aussi doit-on s’attendre à rencontrer des lésions de la bienveillance, du sentiment d’approbation, de l’or-
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gueil, etc. ; autant de modes de perception ou de sensation, qui diffèrent trop , pour ne pas avoir , comme les organes des sens , des fibres propres à leur manière de sentir. Mais, diront les partisans de l’action des sens, dans les phénomènes intellectuels, l’anatomie démontre clairement les variétés d’organisation des sens , et il n’en est pas de meme des autres organes cérébraux. A cela je répondrai que l’on ne connaît bien, jusqu’à ce jour, que l’extrémité nerveuse extérieure des sens : quant à celle qui se confond avec le système nerveux cérébral , je défie le plus habile anatomiste de me la préciser : il en est de même des parties affectées aux facultés morales et intellectuelles, parties dont l’expansion périphérique se trouve démontrée parla voie expérimentale. Quand même les faits si nombreux , que la mauvaise foi ou l’ignorance seules peuvent révoquer en doute, n’existeraient pas, l’évidence de la pluralité de facultés et d’organes ne serait pas moins démontrée par les variétés de sensations chez les individus de la même espèce ou d’espèces différentes. Étudiez avec moi l’immense variété d’actes intellectuels et affectifs dans les animaux , et expliquez , s’il est possible , autrement que par les différences de systèmes nerveux, la diversité de ces actes. Dans telle espèce , la femelle seule prend soin des petits; dans une autre, le père et la mère s’en occupent alternativement ; dans telle classe, la reproduction de l’espèce a lieu plusieurs fois dans l’année ; dans telle autre , seulement une fois. Ici nous voyons deux oiseaux du même genre se ressembler sous tous les rapports, une seule faculté exceptée , ainsi , l’un reste dans les lieux qui l’ont vu naître (ou s’en écarte très-peu) ; l’autre, au contraire , sans instruction préalable, franchit , des espaces de sept , huit et douze cents lieues. Avec les mêmes instrumens , certaines espèces présentent des différences on ne peut -plus remarquables sous le rapport de quelques facultés : les unes placent leurs œufs sur la terre ou le sable , d’autres au contraire les déposent dans un nid aussi remarquable par son élégance que par sa commodité. On a réellement lieu d’être surpris que des naturalistes et des physiologistes n’aient pas su apprécier et reconnaître l’exactitude de faits aussi nombreux et aussi importans, et qu’au lieu d’avoir eu recours à l’anatomie et à la physiologie pour expliquer ces phénomènes, ils se soient contentés d’une expression qui n’a aucun sens quand elle est généralisée : on prévoit que nous voulons parler du mot instinct. Ainsi un acte avaitil lieu chez un animal, c’était, disait-on, le résultat de son instinct ; l’instinct, toujours l’instinct 1 mais instinct de quoi ? Car vous ne m’apprenez rien en me disant que cet acte est le résultat d’un instinct : après votre grand mot lâché, je ne suis pas plus avancé qu’auparavant, et la science n’a rien gagné. Joignez-y la division de M. Magendie en instinct brut et en instinct éclairé, vous n’aurez pas fait un pas de plus en physiologie cérébrale. Selon ce médecin, les animaux auraient seulement l’instinct brut, l’homme seul au contraire serait pourvu de l’instinct éclairé (1). Ainsi , voici un chien qui reconnaît le9 lieux mieux que
(t) Magendie, Physiologie , 2e édition, p. 207.
moi , un autre qui apprend ce que vou s ne pourriez pas enseigner à certains individus de l’espèce humaine, et vous appelez cela instinct hrut! Eh bien moi je l’appelle intelligence ; et quand je vois un animal faire certaines choses tout aussi bien et quelquefois mieux que beaucoup d’hommes, je dis qu’il y a eu de sa part attention, jugement, réflexion, en un mot intelligence, et non instinct brut. A propos de cet instinct que l’on appelle brut , je ne puis passer sous silence l’histoire d’un èlèpliant qui avait pour cornac un homme extrêmement dur, et qui le battait chaque fois qu’il lui enseignait quelque chose. Leschâtimens étaient d’autant plus sévères que les leçons étaient plus difficiles. Il y avait déjà quelque temps que cet homme entendait toutes les nuits et à la même heure, un bruit sourd qui paraissait venir de l’endroit où était logé l’éléphant : curieux d’en connaître la cause, il s’achemine doucement vers cette place. Mais que l’on juge de sa surprise en voyant l’animal qui répétait une leçon très-difficile de la veille I Et voilà ce qu’on appelle instinct brut .
Ainsi ce que l’on appelle instinct, ne doit signifier, selon nous, et comme le mot l’indique , qu’une impulsion intérieure qui présentera autant de variétés que de modifications de texture et de complication du système nerveux cérébral. Et comme nous le démontrerons plus tard, plus ce système , considéré comme organe, présentera de volume dans les espèces , et plus sa sphère d’action sera étendue. Concluons donc , en disant 1° qu’il n’existe pas de rapport direct entre les sens et l’étendue d’action des actes intellectuels et des facultés
affectives de l’homme et des animaux.
2° Que ces actes ne peuvent avoir lieu qu’à l’aide de fibres nerveuses ou d’organes particuliers.
3° Que ces variétés d’organes expliquent les caractères qui distinguent les espèces et les individus de la même famille , et font connaître les différences présentées par les facultés d’un seul homme.