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Observations sur quelques principes de philosophie enseignés dans les écoles.
Depuis plusieurs années , les éludes philosophiques ont pris dans les écoles une direction qui conduirait infailliblement, ce nous semble, dans une voie opposée aux phénomènes naturels, je veux dire qui n’aurait plus pour base l’étude de l’organisation et des fonctions. Si des physiologistes ont cru , mais
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à tort, qne l’anatomie et la physiologie pouvaient suffire pour arriver à une connaissance parfaite de l’homme moral et intellectuel, d’un autre côté les philosophes ont commis une autre faute, en supposant que, sans connaissances anatomiques et physiologiques, il serait possible d’arriver au même résultat. C’est là, ce me semble, le double écueil contre lequel ont échoué des hommes doués d’ailleurs de facultés fort distinguées. Selon les philosophes dont je veux parler, tous les hommes pourraient arriver aux mêmes résultats intellectuels : il suffirait , pour cela , de donner à son esprit une direction particulière , ou , pour me servir de l’expression généralement employée par eux et leurs partisans, s’écouter penser. Je demande pardon à mes lecteurs si je les entretiens d’un sujet qui a déjà été l’objet de discussions et de critiques amères et virulentes ; mais comme il ne s’agit rien moins que de phénomènes intellectuels, actes résultant , selon nous , de l’action des organes qui composent le cerveau , il est de notre devoir d’examiner si les nouveaux principes philosophiques peuvent cadrer avec les faits physiologiques. J’emprunterai les propres expressions du chef de cette nouvelle école , en les faisant suivie d’observations puisées dans la physiologie intellectuelle. Voici doue ce que dit à cet égard M. Jouffroy (1) , en qui nous nous plaisons à reconnaître un talent fort distingué, bien que ses pensées ne s’accordent pas avec notre manière de voir.
« Nous ne croyons pas, avec les naturalistes , qu’il n’y ait de faits que ceux » qui tombent sous les sens. Nous croyons qu’il y a des faits d’une autre na- » ture, qui ne sont point visibles à l’œil , point tangibles à la main , que le » microscope ni le scalpel ne peuvent atteindre si parfaits qu’on les suppose, » qui échappent également au goût, à l’odorat et à l’ouïe , et qui cependant » sont très-observables et très-susceptibles d’être constatés avec une absolue » certitude. Admettant des faits d’une autre nature que les faits sensibles, » nous sommes forcé d’admettre aussi une autre observation que celle qui » s’opère par les sens ; nous reconnaissons donc deux espèces de faits. »
Observation.
Je ne vois pas, jusqu’à présent , en quoi cette méthode diffère de celle des anciens philosophes, puisqu’ils admettaient une action de l’esprit indépendante de celle des sens. Il ne nous parait pas exact non plus de dire que les naturalistes n’admettent comme positives que les impressions perçues par les sens ; nous verrons plus loin que les physiologistes ont bien su distinguer leur action de celle des sensations dont nous avons la conscience, et auxquelles l’action des sens est complètement étrangère.
« Nous croyons que les sciences philosophiques ne méritent point encore
(1) Esquisse de philosophie morale f par Pugald Stewart, traduit de l'anglais par Th. Jouffroy. (Voir la préface.)
DE PHRENOLOGIE.
» le titre de sciences , parce qu’elles sont encore livrées à cet esprit de sys- » tème auquel échappent à peine la plupart des sciences naturelles ; mais nous » croyons qu’elles sont susceptibles de devenir des sciences aussi certaines » que les sciences naturelles. »
Observation.
Et nous aussi nous croyons que les sciences philosophiques ne méritent point encore le titre de sciences ; mais à quoi faut-il s’en prendre , si ce n’est à ce que chaque philosophe a interprété la nature à sa manière , ne l’a vue qu’à travers le prisme de son organisation , et n’a pas voulu se soumettre à l’observation pure et simple des faits qu’elle nous présente? Au lieu de se renfermer dans l’étude de ses propres facultés, il était nécessaire d’étudier les variétés que les facultés présentent d’homme à homme ; il était surtout important , pour arriver à la philosophie de la science , d’étudier comme points de comparaison eide développement, les variétés psychologiques présentées par les principaux vertébrés. Voilà quelle devait être , selon nous , la marche la plus sûre, pour arriver à un corps de science à l’abri des vacillations.
« Les questions philosophiques ne se rapportent pas à la réalité sensible ,
» elles ne peuvent être résolues par des faits sensibles; mais la réalité qui » tombe sous nos sens , n’est pas , comme le pensent les naturalistes , toute la » réalité. Il en est une autre qu’ils oublient , et à laquelle précisément se » rapportent les questions philosophiques. Cette autre réalité n’est pas moins » observable que la réalité sensible , quoiqu’elle le soit d’une autre manière ;
» on y découvre des faits d’une autre espèce que les faits sensibles, et dans )> lesquels les questions philosophiques trouvent leur solution naturelle ; et » comme ces faits sont aussi certains que les faits sensibles , et que rien n’em- » pêche d’en tirer des inductions aussi rigoureuses , les sciences philosophi- » ques sont susceptibles d’une aussi grande certitude que les sciences nalu- » relies. L’erreur des naturalistes est de méconnaître cette autre réalité et « cette autre série de faits, que les mains et les yeux ne rencontrent point » et ne peuvent atteindre ; c’est là ce qui les rend injustes et faux quand ils )> raisonnent des sciences philosophiques. L’erreur des philosophes est d’avoir » négligé l’observation de ces faits, et de n’avoir pas suffisamment compris » que tout ce qu’on peut apprendre de certain sur les questions philosophiques » s’y trouve et ne se trouve pas ailleurs: c’est là ce qui a retenu dans le berceau » etdiscrédité les sciences philosophiques. Userait donc important, pour dé- » truire les préjugés des naturalistes et du public contre les sciences pliilosophi- » ques, de montrer qu’il y a une autre réalité et d’autre faits que la réalité et le3 » faits sensibles; et pour mettre enfin la philosophie et les philosophes dans » les voies de la certitude et de la science , de faire voir que toutes les ques- » lions philosophiques dont la solution est possible, sont, en dernière anr- )) lyse, des questions de faits comme les questions naturelles, et qui sont
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» exclusivement comme elles de la compétenco de l’observation et de l’indur- » tion. Le plus grand service que l’on pût rendre en France aux sciences » philosophiques, consisterait, selon nous, à mettre en lumière ces deux » vérités. »
Observation.
J’ai déjà dit que M. Jouffroy supposait gratuitement que les naturalistes n’admettaient comme certain ou positif que les impressions provenant des sens : presque tous au contraire , parmi ceux qui sont à la tête de la science , ont abandonné l’école condillacienne ; ce qui ne devrait pas être dans la supposition de M. Jouffroy. L’erreur des naturalistes n’est donc pas, comme le prétend ce savant , d’avoir méconnu une autre réalité que les yeux et la main ne rencontrent point; car ils savent très-bien que les sens sont insuffisans pour acquérir toutes les connaissances; ils n’ignorent pas qu’il existe , comme je l’ai déjà énoncé , des actes indépeudans de leur action ; seulement ils ne partagent pas votre opinion sur votre manière d’arriver à votre résultat philosophique. 11 s’en faut aussi de beaucoup que le langage que vous employez pour convaincre vos disciples , soit considéré par les naturalistes et les physiologistes comme le meilleur employé jusqu’à ce jour. Ou je connais mal leur manière d’envisager l’élude delà philosophie, ou vos principes leur paraissent peu concorder avec l’étude de l’organisation et les fonctions du système nerveux , seule base , selon eux , de la meilleure philosophie. Mais voyons, puisque M. Jouffroy trouve que c’est pour avoir négligé les faits qu’il enseigne à ses élèves, que les naturalistes sont devenus faux et injustes quand ils ont raisonné des sciences philosophiques, voyons, dis-je, quelle est sa méthode de philosopher.
Des phénomènes intérieurs, et de la possibilité de constater leurs lois.
« Il est un fait peu remarqué , attendu qu’il se répète en nous conlinuelle- » ment , et que nous finissons par devenir insensibles aux phénomènes qûi » nous sont familiers » (il n’est pas exact, ce me semble, de dire que nous devenons insensibles aux phénomènes qui nous sont familiers : l’habitude peut faire que nous y donnions moins d’attention , mais nous n’y sommes pas insensibles) ; « mais que personne cependant ne peut refuser de reconnaître » et d’accepter , c’est que nous sommes incessamment informés de ce qui se » passe en dedans de nous, dans le sanctuaire impénétrable de nos pensées, » de nos sensations et de nos déterminations. Quoi que fasse notre intelligence, » quoi qu’éprouve notre sensibilité , quoi qu’agite notre volonté , nous en som- » mes instruits à l’instant même , nous en avons conscience. » Ce fait de conscience n’est pas chose nouvelle ; nous ne croyons pas cependant que tous les hommes l’éprouvent , du moins de la même manière. « Rien , dans l’état » de veille , ne paraît suspendre ni interrompre celle conscience de ce qui se
» passe en nous. 11 est inutile de faire observer que cette perception continue » de notre état intérieur, n’est pas l’œuvre des sens; c’est une chose assez èvi- » dente d’elle-même , et que tout le monde connaît aisément. Ce qu’il est im- » portant de remarquer, c’est que de toutes les convictions possibles , il n’en » est pas de plus forte , de plus complète que celle qui s’attache à cette infor- » mation. Ce qu’il y aurait de plus absurde , ce serait de contester à un hommo » qu’il souffre quand il sent qu’il souffre, qu’il désire telle chose quand il ), sent qu’il la désire, qu’il est occupé de telle pensée, qu’il se souvient de * telle personne, qu’il prend telle résolution , quand il a conscience en lui do
tous ces faits. » Certainement il serait absurde de contester à un homme qu’il souffre, qu’il désire, etc. ; aussi ne trouve-t-on personne assez absurde pour nier cette vérité : pourquoi donc ce raisonnement et où nous mènera-t-il? Voyons. «Tout ce que nous témoigne cette vue intérieure, nous paraît d’une » incontestable certitude. » Eh bon dieul qu’est-ce qui vous a jamais soutenu le contraire? « Les choses que voient nos yeux , que louchent nos mains, ne » vous semblent pas d’une réalité plus assurée que les faits dont nous avons » conscience. » Sans nul doute; aussi les naturalistes et les physiologistes ne l’ont jamais contesté , ainsi que vous le supposez.
« Nous ne chercherons pas, comme on l’a tenté plusieurs fois, à élever » l’autorité du sens intime au-dessus de celle des sens ; mais nous poserons au » moins comme un fait hors de doute et que personne ne contestera , l’égale » autorité de ces deux perceptions ; » mais jamais les naturalistes ou les physiologistes n’ont soutenu le contraire. «Bien que , dans l’état actuel, notre al- » lention se dirige habituellement vers les choses extérieures, une foule de » faits concourent à démontrer qu’elle conserve la faculté de se replier sur Us » phénomènes intérieurs, et que sa direction habituelle n’est point une direc- )> tion nécessaire. Sans parler des hommes célèbres , qui , dans tous les temps, » ont possédé à un éminent degré la faculté de considérer et de discerner les » phénomènes intérieurs, l’expérience démontre que toutes les circonstances » qui peuvent diminuer l’attraction qu’exercent sur notre intelligence les » choses extérieures , et toutes celles qui peuvent réveiller son intérêt ou sa » curiosité pour les phénomènes intérieurs, la détournent plus ou moins et » sans effort de ses voies accoutumées : c’est ainsi , d’une part , que le silence » qui laisse en repos notre oreille, que l'obscurité qui nous débarrasse des » perceptions de la vue, que la solitude qui nous sépare du mouvement et » des intérêts de la vie sociale, nous ramènent naturellement au sentiment de » ce qui se passe en nous. » Si par ce que nous venons de lire , M. Jouffroy a voulu dire , que les facultés rèllectives agissent avec d’autant plus d’énergie que les sens externes sont sans action , il n’a rien appris de nouveau aux physiologistes et aux naturalistes ; car il n’en est pas un seul qui ne sache combien le repos des sens extérieurs aide à la réflexion.
« Un tempérament froid, lourd et peu sensible aux impressions extérieures » produit souvent le même résultat chez les personnes qui en sont douées.
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» Une nature triste et monotone, repoussant pour ainsi dire l’épancliement de » l’intelligence au dehors, est une autre circonstance qui porte à la réflexion. » Une nature triste qui repousse l’épanchement de l’intelligence au-dehors est un langage sans doute propre à l’auteur; j’avoue que pour moi il ne présente pas un sens très-clair, et ce que M. Jouffroy ajoute ne me paraît pas propre à le rendre plus intelligible. « Et pour le dire en passant si les peuples du Nord » ont plus de capacité pour les études métaphysiques que ceux du midi , si » dans la poésie des uns, les phénomènes de l’ame y jouent un plus grand » rôle, et ceux de la nature dans l’autre, c’est à ces deux dernières causes » réunies qu’il faut l’attribuer. » En admettant comme vrai que les peuples du Nord aient plus de disposition pour les études métaphysiques, nous croyons qu’il eût été plus sage d’en chercher la cause dans leur organisation cérébrale que de l’attribuer à un tempérament froid et lourd , à une nature triste et monotone.
« D’un autre côté , la pénétration qu’acquièrent tout-à-coup en matière » d’observation intérieure, les personnes les moins réfléchies, quand les faits « de conscience prennent accidentellement en elles une grande véhémence, » ou qu’un puissant intérêt les engage à les étudier. » Voilà pour le coup qui nous parait étonnant! Car nous qui avons fait par profession, une étude spéciale de l’homme intellectuel et moral, nous n’avons pas été assez heureux pour rencontrer de ces personnes les moins réfléchies , qui acquièrent tout-àcoup une grande pénétration. Ce serait vraiment, selon moi, le triomphe de la science et de l’humanité que de faire connaître les circonstances qui pourraient rendre les individus les moins réfléchis capables d’une grande pénétration. Selon M. Jouffroy rien n’est plus facile. Voyons donc en quoi consiste une méthode aussi précieuse qu’importante pour l’humanité.
« Le procédé d’enseignement et de démonstration en matière de faits intè- )) rieurs nous est très-familier; nous l’employons vingt fois dans un jour, et « avec autant de succès que de confiance; mais nous ne le remarquons pas, pré- » cisément parce qu’il est d’un usage trivial. Quand nous voulons transmet- » Ire à quelqu’un l’idée d’un fait sensible, nous nous trouvons dans l’un ou » l’autre de ces trois cas : ou bien nous pouvons montrer le fait , et alors nous » le montrons ; ou bien nous ne le pouvons pas, et alors de deux choses l’une : » ou la personne a vu le fait , ou elle ne l’a pas vu ; si elle ne l’a pas vu , elle » est forcée de s’en rapporter à notre témoignage; si elle l’a vu, nous nous » adressons pour la convaincre à sa mémoire, nous décrivons avec tous les » détails possibles le fait en question, de manière à ce qu’elle en reconnaisse » la circonstance caractéristique, et tombe d’accord avec nous sur l’idée que » l’on doit s’en faire. Ce dernier procédé, qui s’emploie accidentellement en » matière de faits naturels, et au moyen duquel deux personnes, qui ont vu un » même phénomène , tombent d’accord ensemble sur la nature de ce phéno- » mène , est précisément , en matière de faits intérieurs , le procédé habituel » de démonstration eide transmission. Nous l’avons déjà dit, rien ne se passe
DE PnRÉNOLOGIE.
» en nous sans que nous en ayons conscience , et nous parlons ici des phéno- » mènes constitutifs de notre nature, les seuls qui intéressent la science; il » n’en est pas , disons-nous, que le dernier paysan, comme le plus grand phi- » losophe, n’ait éprouvé et senti plusieurs fois. Ce sentiment rapide et irrèflè- » chi ne suffit pas assurément pour donner des idées précises ; autrement la » science des phénomènes intérieurs serait faite dans toutes les consciences; » toutefois il laisse des traces , il imprime dans l’entendement des notions fi- » dèles, quoique vagues et confuses, de tous les phénomènes intérieurs; et »> c’est à l’aide de ces notions, que tout homme est capable de rendre plus ou »> moins sessentimens et de comprendre ceux des autres quand ils en parlent. y> Les faits de conscience ne sont donc pour personne des faits. Avant que le » philosophe les observe avec attention et les décrive avec précision , il en »> avait, et tout le monde comme lui en avait une idée vague : c’est à ce souve- » nir d’impressions mille fois éprouvées de phénomènes mille fois sentis, que » s’adresse le philosophe, soit qu’il professe, soit qu’il écrive, pour commu- » niquer et démontrer ses découvertes.
« Quel que soit le phénomène qu’il ait observé et qu’il veuille décrire , ce
)> phénomène n’est point inconnu môme au commun des hommes ; il s’agit
» uniquement de ramener la mémoire des lecteurs ou des auditeurs sur la trace
» de ce fait , de manière à ce qu’ils le reconnaissent ; et pour cela ce n’est pas *
» l’idée analysée et précisée qu’il doit d’abord présenter ; sous cette forme le » phe'nomène ne serait pas reconnu; c’est le sentiment que tout le monde en » a qu’il doit peindre et dans les termes et sous les images dont le vulgaire » se sert partout pour l’exprimer quand il parle : sous cet habit populaire il » sera reconnu par toutes les consciences. Or, une fois que vous avez gagné » ce premier point , et fixé le souvenir des auditeurs sur le fait en question , » il n’y a plus entre eux et vous qu’une seule différence : ils ont une idée » confuse du phénomène , vous en avez une distincte. Mais à quoi lient qu’ils » n’ent ont qu’une idée confuse? uniquement à ce qu’ils ne se sont jamais ap- » pliqués à en démêler les èlémens. La notion qu’ils ont, renferme tousles » élémens du phénomène; mais la réflexion n’ayant jamais séparé et dislin- » gué ces élémens , la notion estpour ainsi dire tout d’une pièce : c’est l’idée » au berceau , l’idée quand elle n’est pas encore analysée , l’idée sous sa » forme primitive quand on ne l’appelle encore qu’une impression , un senli- » ment. Votre notion précise n’est donc que l’analyse de leur notion confuse ; » c’est le meme mot , mal écrit dans leur intelligence , distinctement écrit » dans la vôtre. Il suffit donc pour amener vos auditeurs ou vos lecteurs à la » notion précise que vous voulez leur transmettre, de leur faire remarquer » les élémens de la notion confuse , élémens que cette notion contient, mais » que , faute d’attention , ils n’y ont jamais remarqués. Et pour y parvenir il » faut partir de leur impression et peu à peu démêler avec eux les circon- » stances du fait dont elle est l’empreinte , de manière à ce qu’ils reconnais- » sent toujours l’identité de ce que vous dites avec ce qu’ils sentent ; jusqu’à
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» ce qu’enfm leur notion vague et concrète se trouve transformée en une idée » précise et analytique , qui est précisément celle que vous voulez leur com- » muniquer. El remarquez bien que ce procédé n opère pas seulement la trans- » mission de votre idée, il en opère encore la démonstration : vous n’imposez
» pas votreconnaissance à ceuxquivousècoulent ou vous lisent, vous leur faites » acquérir la même connaissance que vous avez , et de la même manière que » vous l’avez acquise, par l’analyse d’une notion confuse qui est en eux comme » elle était en vous. Vous n’èles pas pour eux un voyageur qui raconte ce qu’il » a vu dans un pays ignoré; vous êtes un démonstrateur , comme le professeur » de physique , qui fait remarquer aux autres ce qu’il a remarqué lui-même. » Aussi la conviction qui accompagne la démonstration bien faite d’un phéno* » mène intérieur , n’est point la confiance au témoignage du professeur, c’est » la confiance au témoignage de la conscience , qui, sollicitée et dirigée par » les indications du professeur, remarque, dans un phénomène qu’elle a w mille fois senti, des circonstances très-réelles qu’elle n’y avait jamais dis- » tinguèes. Cette conviction est de même nature et de même force que celle » qui accompagne la démonstration d’un fait visible et tangible; toute la dif- » férence qu’il y a, c’est que d’un côté c’estla mémoire qui vérifie les indica- » tions du professeur , et de l’autre les sens.
« On ne saurait croire dans combien de circonstances de la vie s’opère, sans )) que nous le remarquions, et accompagnée d’nne conviction parfaite, cette » transmission de notions intérieures. Ce n’est point un fait extraordinaire , » c’est un fait de tous les jours et presque de tous les instans ; il se renouvelle » toutes les fois que deux personnes se communiquent leurs sentimens inti- » mes. Quand un ami décrit à son ami ce qu’il a éprouvé dans telle situation » de sa vie , si celui-ci le comprend , s’il se fait une idée nette de ce que l’au- » Ire lui dépeint , c’est qu’il retrouve dans sa mémoire le souvenir d’impres- » sions pareilles : ne les ayant jamais éprouvées fortement, il n’en avait ja- » mais remarqué tous les détails : mais à la description que son ami lui fait, » il les reconnaît, il les démêle, il les comprend distinctement : c’est de la » même manière que les personnes les moins capablss d’analyses intérieures, » comprennent parfaitement la peinture du cœur humain qu’elles trouvent » dans les moralistes et les romans. Mais jamais ce phénomène ne se produit » avec plus d’évidence qu’aux représentations de théâtre. Voyez avec quel » assentiment vif et unanime les spectateurs accueillent ces traits naïfs de la » nature humaine , si profondément sentis et si franchement exprimés dan9 » les bonnes comédies de Molière. Parmi tant d’hommes rassemblés, il n’en » est pas un qui n’ait eu conscience plusieurs fois de ces mouvemens naturels » de la passion, et qui n’en ait plusieurs fois remarqué les signes chez les » autres; et néanmoins chez presque tous , ces observations familières , que » la réflexion n’est point venue préciser et fixer , ont été aussitôt abandonnées » que recueillies, et n’ont laissé aucune idée arrêtée dans l’intelligence; mais » la mémoire en a secrètement gardé l’impression ; et quand le peintre de la
» nature humaine la marque et la signale par ces traits, tout le monde re- » connaît la vérité de l’imitation et l’atteste par ses applaudissemens. La » représentation d’une tragédie ou d’une comédie est un véritable cours d’ob- » servation intérieure. Si le poëte peut transmettre au public quelques frag- » mens de la science de Pâme humaine , le philosophe le peut; et si le pu- » blic est compétent pour apprécier l’exactitude ou la fausseté des observations » du poëte , il ne doit pas être incapable de reconnaître la vérité des analyses » du philosophe , si le philosophe sait les présenter avec art et sous des for- » mes convenables. Eu général, quand le philosophe échoue auprès du public » dans la transmission ou la démonstration de ses idées , c’est la faute de ses » observations qui ne sont pas justes , ou de ses formes qui ne sont pas intelli- » gibles. Toutefois n’exagérons rien , il y a dans les phénomènes de conscience, » comme dans les phénomènes naturels, des circonstances de deux espèces , » les unes saillantes et fortement prononcées; les autres subtiles, délicates, » qui exigent, pour être saisies, un degré peu commun d’attention.
« Quant à celles-ci, elles échappent également à la vérification du commun » des hommes, dans les faits naturels et dans les faits de conscience : il faut » être naturaliste ou philosophe pour les démêler avec sûreté. Mais, de même » qu’il est toujours possible au professeur de physique ou de chimie de faire » remarquer à ses auditeurs les circonslances principales d’un phénomène, de )> même notre expérience nous a appris qu’il était toujours facile d’évoquer » dans les consciences le souvenir des grandes et saillantes circonstances des » phénomènes intérieurs.
« Nous avons toujours vu que ces circonstances étaient aisément remarquées » et nettement distinguées, même par les esprits les moins cultivés et les » moins réfléchis. D’un autre côté, c’est en vain que l’on voudrait altérer par » de fausses descriptions ia nature des circonstances ; tant qu’on n’est pas ar- » rivé à des observations fidèles, les esprits réclament ou résistent : saus pou- » voir substituer des peintures plus vraies aux peintures altérées que vousprè- » sentez, le sens commun répugne et refuse d’adhérer à vos observations; on » vous suit avec inquiétude, avec surveillance; les consciences pleines du » sentiment de la vérité , qu’elles ue peuvent pourtant démêler , semblent at- » tendre qu’elle paraisse pour la reconnaître; mais quand une fois vous avez al- » trapé les caractères vrais du phénomène , l’assentiment est aussi prompt, » aussi vif, que unanime ; ce que vous avez dit , répond si bien à ce que tout » le monde sentait, qu’il devient évident que votre analyse traduit fidèlement » la conscience commune, qui n’est elle-même qu’une empreinte de la » réalité. »
Observation.
Nous demanderons aux philosophes , si , après avoir lu ce passage do M. Jouffroy avec attention , ils ont appris quelque chose de neuf, et si de pareilles observations les conduiront mieux à la connaissance de l’homme moral
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et intellectuel. Il n’est personne qui ne sache , aussi bien que M. Jouffroy , qu’une multitude de faits se présentent constamment à notre esprit, et que pour en avoir une conscience nette, exacte et profonde , nous devons nous appesantir sur eux , leur donner notre attention. Quant aux phénomènes de conscience qui se produisent au théâtre , qui donnent lieu à cet assentiment vif et unanime, que ce philosophe considère comme si remarquable, nous ne voyons là rien que de très- simple, de très-naturel. Tout le monde sait que les représentations théâtrales mettent surtout en jeu les facultés affectives de l’homme , ou roulent sur des faits intellectuels que tout le monde peut saisir. Ajoutons que le silence qui règne dans les salles de spectacle , et l’attention que les hommes donnent naturellement à ce qui les intéresse , rend l’impression plus vive. Nous ne voyons pas à quoi ce phénomène , connu dès la plus haute antiquité , peut être utile à la philosophie de l’homme intellectuel. Nous avouerons même qu’après avoir lu tout ce que nous venons de citer, nous n’avons rien vu de bien précis sur ce que l’autour appelle sens intérieur. Nous croyons aussi y avoir aperçu plusieurs contradictions; car l’auteur, après avoir dit positivement que dans les phénomènes de conscience, ainsi que dans les phénomènes naturels, il y avait de très-grandes difficultés à saisir, et qui échappaient au commun des hommes, ajoute que les principales circonstances pouvaient être appréciées et entièrement distinguées par, le commun des hommes, et même par les esprits les moins cultivés. Nous n’insisterons pas sur ces faits , le lecteur les jugera quand il aura lu toutes les observations qui se rattachent à ce que l’auteur appelle sens intérieur. Nous allons passer maintenant à ce que le même philosophe dit ou fait dire aux physiologistes , sur les faits de conscience , parce que ses observations nous touchent de plus près.
Sentiruens des physiologistes sur les faits de conscience.
« Parmi les vérités que nous avons cherché à établir dans les considérations » précédentes , les plus importantes , celles qui servent de fondement à toutes » les autres , sont actuellement reconnues et plus ou moins explicitement » avouées par les physiologistes. En effet , ils conviennent dans leurs écrits , » de la réalité des faits de conscience, de la différence de nature qui les dis- » tingue des faits sensibles, de la nécessité de les soumettre à l’observation, » et enfin de la possibilité de les constater avec certitude : ils vont plus loin ; » ils introduisent dans leur science un certain nombre de ces faits qu’ils admet- » tent avec la même confiance , et qu’ils posent comme aussi incontestables » que les faits sensibles de l’organisation humaine. Quand ou examine com- » ment se conduisent les physiologistes dans l’étude des phénomènes de la vie, » on s’aperçoit bientôt qu’ils sont guidés dans cette étude par une idée supè- » rieure et antérieure à leurs recherches; idée qui est vraie pour eux à priori , » qui leur indique à l’avance le but qu’ils doivent poursuivre et les expériences » qu’ils doivent faire pour l’atteindve; idée, en un mot, qui est le principe
» de leur méthode , et sans laquelle ils n’auraient jamais rien découvert , puîs- « qu’ils n’auraient jamais rien cherché. Cette idée est celle des circonstances » constitutives , ou , si l’on veut , des élémens inlégrans et nécessaires de tout » phénomène. Ouvrez les livres des physiologistes, vous verrez que l’étude » d’un phénomène, ou d’une fonction quelconque de la vie, consiste pour
eux dans la recherche de cinq circonstances principales : 1° l’organe qui » est le principe du phénomène ; 2° l’occasion excitante qui détermine l’or-
» gane à produire le phénomène ; l’opération par laquelle le phéuomène » est produit; -4° le phénomène lui-même ; la cause finale ou le but pour » lequel le phénomène est produit. Pour donner à nos lecteurs une idée nette » de ces cinq circonstances, monlrons-les dans un phénomène, celui de la » mastication, par exemple : la bouche, la langue, les mâchoires avec les » muscles qui les soulèvent, constituent l’appareil organique ou l’organe de la » fonction ; la faim , la volonté , la présence des aîimens , sont les occasions » excitantes et déterminantes de la fonction ; le broiement des alimens , à » l’aide de la langue et des dents, est l’opération ; le phénomène proprement » dit est le changement d’état des alimens , qui , après l’opération , se trou- » vent triturés et imbus de salive ; le but du phéuomène est immédiatement » la possibilité d’avaler les alimens , ultérieurement celle de les digérer , et )) finalement la nutrition du corps.
« Non-seulement l’étude d’une fonction quelconque consiste , pour le phy- )> siologiste , dans la détermination de ces cinq circonstances, mais on peut tirer » de l’examen de leur méthode , et quiconque l’a étudiée en conviendra , les » résultats suivans.
« 1° Tant que ces cinq circonstances ne sont pas déterminées, ils ne croient » pas avoir une idée complète de la fonction ; c’est ce qui a lieu pour la plu- » part des fonctions vitales, et par exemple pour la sécrétion de la bile. On » ne connaît de cette fonction que trois circonstances : l’organe, qui est le foie; » le phénomène, qui est la sécrétion de la bile ; le but, qui. est la digestion : » encore ignore-t-on comment la bile contribue à la digestion. Quant à l’opéra- » tion de la sécrétion et aux circonstances qui la déterminent, elles sont in- » connues. Le phénomène de la mastication est du petit nombre de ceux qui » sont connus dans toutes leurs circonstances. » M. Jouffroy prête ici aux physiologistes, et conséquemment aux phrénologistesy une prétention qu’ils n’ont jamais eue, c’est-à-dire celle de connaître les causes qui président à une fonction. Tous s’occupent des conditions organiques nécessaires pour qu’elle ait lieu, mais aucun que je sache, n’a prétendu connaître comment il se fait que les molécules du foie convertissent le sang en bile, celles du rein en urine, etc., pas plus que le botaniste ne connaît comment, des vingt plantes placées sur la même portion de terre, l’une assimilera à sa propre substance et convertira en principes différens, les mêmes sucs qu’elles ont absorbés. Le chimiste connaît très-bien toutes les circonstances nécessaires pour que deux corps
puissent se modifier l’un par l’autre ; il peut même dire d’avance par la pro-
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portion de ces corps, quelles seront les qualités de la nouvelle combinaison... Mais comment celle-ci s’esl-elle opérée? voilà ce qui lui échappera toujours. Les physiologistes et les phrénologistes ne s’occupent en aucune manière do l’action propre du cerveau dans les actes intellectuels; ils s’enquièrent seulement du développement des parties nerveuses, parce qu’ils savent que c’est une loi générale de la nature , que l’action d’un organe est d’autant plus puissante , qu’il présente plus de volume. Ils s’occupent aussi de certaines conditions extérieures ou intérieures qui peuvent en faciliter le jeu ou l’action ; enfin ils étudient avec soin leurs altérations, parce qu’ils savent que rien n’est plus propre à éclairer l’histoire des fonctions que l’état des altérations présentées par les organes qui les exécutent. En cela , comme on le voit , ils se renferment dans un cercle de faits naturels et positifs. Quant à l’histoire de la mastication, nous croyons que le rapprochement fait par M. Jouffroy n’est pas heureux; car elle consiste dans une action purement mécanique des organes qui l’exécutent : elle ne peut donc être comparée à l’action d’un organe sécrétoire , ou à celle des organes qui composent le système nerveux.
Nous laissons de côté une foule d’expressions, qui ne font que développer l’idée mère de l’auteur que nous venons de combattre, pour passer à la section IV où il traite du principe des phénomènes de conscience.
« Il resterait à examiner, si, de même qu’il y a en nous des faits d’une » autre nature que les faits sensibles, il n’y aurait pas aussi en nous une réalité » d’une autre nature que la réalité sensible, une ame, comme on dit, dis- » tincte du corps et à laquelle il fallut rapporter tous les faits de conscience » comme à leur principe ou à leur sujet véritable? En d’autres termes, doit- » on croire à un être spécial, dont la sensibilité, la volonté, l’intelligence, » seraient les attributs spèciaux , et qui serait distinct des réalités matérielles, » comme ces phénomènes le sont des phénomènes sensibles? Ou bien est-il » plus à propos de penser que ces phénomènes émanent de quelque organe » du corps, dont la fonction serait de les produire, comme la fonction do » l’estomac est de digérer, et celle du foie de sécréter la bile. Assurément » cette question est fort importante enelle-même; mais quelque solution qu’on » lui donne , ce que nous nous sommes proposé de prouver dans ce discours » n’en restera pas moins vrai. Soit, en effet, que l’on admette une ame , soit » que l’on rapporte au cerveau tous les phénomènes que ses partisans lui attri- » buent, il n’en est pas moins indispensable, si l’on veut connaître la nature » humaine , de faire la science des phénomènes de conscience. Car, à quelque » principe que l’on rattache ces phénomènes , toujours est-il qu’ils font partie, » et certainement une partie très-importante , des phénomènes de la nature » humaine ; toujours est-il que ces phénomènes n’étant point perceptibles à » l’observation sensible* il est nécessaire de les rechercher par l’observation » interne, qui seule les atteint ; toujours est-il , en un mot , que la science de » ces faits doit être élevée en même temps que la physiologie , emprunter son » secours, lui prêter le sien , afin que par son concours, on tire enfin la science
» de l’homme des ténèbres où elle est perdue , et dans lesquelles elle conli- » uuera de languir, tant qu’on ne prendra l’homme que par un côté, tant » qu’on commencera par le mutiler pour le connaître. » Certainement, comme l’observe judicieusement M. Jouffroy, c’est du concours de la physiologie et de l’analyse des facultés que doit résulter la meilleure philosophie; mais c’est à tort, je pense , que M. Jouffroy suppose que les physiologistes, vraiment dignes de ce nom , n’aient pas jugé nécessaire d’étudier ce que ce savant appelle phénomènes intérieurs. Il est vrai que quelques physiologistes ont cru qu’en s’observant soi-même , et en ajoutant les idées de Locke et de Condillac à quelques expériences mutilaloires, on parviendrait à former une psychologie. Mais nous sommes le premier à convenir que celte manière de voir n’a produit jusqu’à ce jour qu’un fatras qui ne mérite pas memei’altention d’une tête bien organisée, et dont le, bon sens des médecins et des philosophes distingués a déjà fait justice. Mais revenons aux observationsde M. Jouffroy. Ce philosophe, après avoir insisté sur les faits de conscience, qu’il considère comme perçus par un principe indèpendaut du cerveau, bien que sa présence, assure-l-il, soit indispensable à leur production, est moins éloigné qu’on ne pourrait le croire, de la manière de voir des phrénologistes ; cependant il se range du côté des métaphysiciens, puisqu’il attribue à l’ame ce qua les physiologistes attribuent au cerveau. Le là le reproche qu’il adresse à M. Magendie , pour avoir avancé que le physiologiste reçoit de la religion la croyance consolatrice de l’existence de l’ame, mais que la sévérité de langage et de logique que comporte maintenant la science, exige que l’on traite de l’intelligence humaine, comme si elle était le résultat d’un organe. (1)
« Pour que la sévérité de logique que comporte la science, ditM. Jouffroy, exigeât pareille chose , il faudrait , ou que la production des phénomènes intellectuels par un organe ne fut pas une hypothèse, ou tout au moins quelle fut une hypothèse plus claire , plus vraisemblable , plus conforme aux faits , que la supposilionconîraire. Or, sans vouloir entrer ici dans le fond de la question , nous ne croyons pas que l’on puisse contester les vérités suivantes.
« 1° Attribuer à un appareil organique quelconque la vertu de produire certains phénomènes, c’est lui attribuer une faculté que nous ne découvrons pas en lui, et que nous ne saurions y découvrir. Nous voyons bien , par l’êxpérience, qu’il y aune dépendance entre l’appareil organique et la production; et comme cette dépendance existerait également si cet appareil, au lieu d’être le principe de cette production, n’en était que l’instrument, il est impossible d’assigner une raison de préférer à la première supposition la seconde opinion qui identifie la cause d’un phénomène avec son organe : celle-ci n’est donc qu’une explication arbitraire , qu’on peut rejeter ou admettre ; loin d’être prouvée pour le cerveau, elle ne l’est pour aucun organe du corps humain. »
Pourquoi M. Jouffroy n’est-il pas fidèle au précepte si sage qu’il a donné ,
(i) Précis élémentaire de physiologie , par Magendie, p. 175,2* édition.
TRAITE
il y a peu de temps, d’employer le concours de la physiologie et la perception des faits de conscience , pour arriver à la connaissance de l’homme moral et intellectuel?
Ainsi qu’on a pu le voir , nous sommes très-loin de partager les opinions de M. Magendie quant aux explications qu’il donne des facultés intellectuelles et affectives de l’homme et des animaux; mais nous croyons avec lui, que Ton ne peut expliquer les facultés de l’ame qu’en les considérant comme la suite de l’action d’un organe. Les faits physiologiques qui appuient cette assertion , sont trop nombreux pour être apportés ici ; je vais seulement indiquer les principaux que j’ai déjà fait connaître. l°Le développement des facultés intellectuelles se trouve constamment en relation chez l’homme et les animaux avec celui de l’instrument de l’ame ou le cerveau ; 2° la perte de l’encéphale est accompagnée de celle des facultés de l’ame ; enfin la diminution des facultés intellectuelles accompagne toujours celle du cerveau, etc. Conséquemment, quand le physiologiste voit de pareils phénomènes coïncider avec telle condition anatomique , physiologique et pathologique d’un organe , il doit nécessairement et logiquement en tirer la conséquence, que le cerveau joue le principal rôle dans les actes des facultés intellectuelles et morales; et comme le physiologiste ne s’occupe que de choses positives , il doit sur-tout avoir en vue l’organe qui tombe sous les sens , sans chercher à expliquer comment il se trouve lié à l’ame, étude qu’il abandonne tout à fait aux métaphysiciens.
M. Jouffroy poursuit ainsi : « l’observation ne découvre dans le cerveau , comme dans tout autre organe , qu’un amas de particules matérielles arrangées d’une certaine manière. Comment cet amas de particules matérielles est-il capable de produire quelque chose? C’est ce que les physiologistes ne comprennent pas du tout : ils ont une idée de l’appareil organique, ils n’en ont aucune de sa vertu productive. Le mot organe , employé pour désigner la cause de certains phénomènes, ne laisse donc pas dans l’esprit une idée plus nette de cette cause que le mot aine ; ce sont deux mots employés pour indiquer une cause inconnue , qu’ils n’expliquent pas plus l’un que l’autre. Dire que l’appareil organique a la vertu de produire certains phénomènes , ou dire que celte vertu appartient à un principe distinct de l’appareil , revient donc au même pour la clarté. »
Il est certain que le cerveau , comme tout autre organe , n’est qu’un amaa de particules matérielles. Mais il est impossible de ne pas admettre , après les faits que nous venons de faire connaître , que cet amas de particules soit capable de produire quelque chose : soutenir le contraire me paraît une absurdité. Nous voyons tous les jours le chimiste donner lieu à la formation d’un nouveau corps, en mettant en contact un amas de particules matérielles : comment le phénomène a-t-il lieu? nous l’ignorons ; mais il n’est pas moins vrai qu’il a été produit. Le physiologiste obéit donc à une saine logique, quand
il dit que les actes intellectuels dépendent de l’organisation cérébrale , puisqu’il existe un rapport entre eux et cette organisation.
« La manière dont nous nous servons de divers instrumens pour produire » certains résultats, ou dont nous appliquons à certaines machines, comme » un moulin ou un métier à filer , certaines forces naturelles , comme l’eau , le b vent ou la vapeur, nous aide à concevoir l’hypotlièse d’une force servie par » des organes. Tandis que nous ne concevons pas du tout comment des parties » matérielles, qui n’ont par elles-mêmes ni la propriété de digérer, ni celle » de penser, peuvent constituer par leur réunion seule et le mode de leur » arrangement , des forces digestives et pensantes. Hypothèse pour hypo- » thèse, celle de la distinction de la cause et de l’organe est donc la plus » intelligible. »
Il n’était pas nécessaire, selon nous, de citer l’exemple d’un moulin à filer mis en action par certaines forces naturelles , comme aidant à concevoir comment des parties matérielles pourront avoir la propriété de digérer, etc., puisque l’expérience vient nous démontrer que cela se passe ainsi.
« Comme il est démontré que les organes des sens et les nerfs sont indispensables à la perception et à la sensation, et ne sont cependant que des inslruinens qui ne sentent pas et ne connaissent pas, et, d’autre part, que les nerfs, les muscles et les membres sont également indispensables à la production des mouvement volontaires, et cependant ne sont aussi que des instrumens impuissans par eux-mêmes, il nous est facile de concevoir par analogie que le cerveau , tout indispensable qu’il est à la perception, à la sensation, au mouvement volontaire, n’est lui-même qu’un instrument, une autre condition de la production des phénomènes. Tous les raisonnemens qu’on fait pour prouver que le cerveau est le principe des mouvemens volontaires , le sujet de la sensation et de l’intelligence étant fondé sur ce que le cerveau est indispensable à la production de ces phénomènes , et sur ce qu’on altère ces phénomènes en altérant cet organe, pourraient s’appliquer avec la même rigueur aux nerfs, aux muscles , aux membres, aux organes des sens. Ces raisonnemens ne sont pas concluans pour le cerveau , puisqu’ils ne le sont pas pour toutes les parties du corps. Si l’on n’a pas de peine à comprendre que ces parties soient des instrumens, on n’en peut avoir à concevoir que le cerveau en soit un , tandis qu’on en a beaucoup à se figurer qu’il soit une cause. Dans cette application , l’hyolhèse de la distinction a donc sur l aulre une supériorité de clarté particulièrement remarquable. » Dans ce passage , M. Jouffroy rentre entièrement dans le domaine de la physiologie; mais, loin que les faits qu’il emprunte aux physiologistes déposent en faveur doses raisonnemens , ils nous paraissent au contraire les détruire. En disant que les nerfs et les sens ne sont que des instrumens, M. Jouffroy a tort de dire qu’ils ne sentent pas. Leur propriété ou sensibilité, est d’être influencée par certains corps et de transmettre celle impression au cerveau qui la modifie. Dire ensuite que celui-ci n’est à son tour qu’un instrument , c'est ce que personne ne nie; mais instrument
TRAITÉ
de quoi, si ce n’est des facultés intellectuelles et morales. 11 est vraiment singulier que M. Jouffroy trouve que les physiologistes aient tort de fonder leur raisonnement sur ce que le cerveau étant altéré , les phénomènes cérébraux le sont aussi. Et sur quoi donc faudra-t-il raisonner, si ce n’est sur ce que l’observation et l’expérience démontrent journellement ? Pourquoi donc remonter à une autre cause, si les phénomènes peuvent s’expliquer par l’action de l’encéphale ? Si les actes intellectuels et moraux pouvaient réellement avoir lieu sans le cerveau , oh 1 alors la manière de procéder des physiologistes serait peu conséquente ; mais puisqu’il n’en est pas ainsi , leur marche est donc celle qu’il faut suivre. Ainsi, les physiologistes considèrent le cerveau comme étant l’instrument sans lequel la manifestation des facultés intellectuelles et morales ne peut avoir lieu. Les expressions suivantes , empruntées à M. Jouffroy , vont encore servir à développer ce que nous avançons. •
« On parvient par différentes altérations du cerveau , à nous enlever , l’une après l’autre, toutes nos sensations, toutes nos perceptions, tous nos mouvemens volontaires, et même la direction du mouvement. Certaines maladies produisent les mêmes effets. Mais aucune maladie , aucune opération n’est encore parvenue à supprimer en nous la volonté. Cela s’explique très-bien, dans l’hypothèse des métaphysiciens , mais non dans celle des physiologistes. D’une part les sensations et les perceptions nous viennent du dehors. » Nous démontrerons plus loin le contraire.
« Si l’on supprime les intermédiaires , on doit les intercepter. D’autre part, pour exécuter et diriger les mouvemens volontaires , il faut des iDstrumens dociles , qui ne soient pas désorganisés. Mais pour vouloir, il ne faut rien, et si le principe volontaire est distinct du cerveau (c’est justement ce que M. Jouffroy ne prouve pas ) , aucune opération sur le cerveau ne doit avoir l’effet de l’abolir en nous. (On peut renvoyer M. Jouffroy, pour le convaincre du contraire, aux attaques d’apoplexie.) L’intelligence de l’homme se compose de phénomènes tellement diffèrens de tout ce que présente d’ailleurs la nature, qu’on les rapporte à un être particulier que l’on regarde comme une émanation divine , et dont le premier attribut est l’immortalité. »
Bien certainement qu’avec plus de connaissances physiologiques et pathologiques, M. Jouffroy n’eût pas soutenu qu’aucune maladie, aucune opération n’étaient parvenues à supprimer la volonté chez l’homme. Se prononcer ainsi, c’est avancer une assertion détruite par une multitude de faits et d’expériences.
Comme les observations suivantes de M. Jouffroy ne font que développer son idée dominante, c’est-à-dire les faits de conscience, nous terminerons ici des citations qui doivent seulement trouver leur place dans un ouvrage consacré à l’examen critique des principes philosophiques. Nous engageons nos lecteurs à lire dans le livre que nous avons cité les paragraphes suivans de cet auteur. 1° Des phénomènes de conscience et de la possibilité de constater leurs lois ; 2° de la transmission et de la démonstration des notions de cob-
science ; 3° des sentimens des physiologistes sur les faits de conscience ; -4° enfin , des principes des phénomènes de conscience.
J’ai lu avec toute l’attention dont je suis capable ces quatre paragraphes , et j’avoue, tout en rendant justice au talent de M. Jouffroy , qu’il s’en faut de beaucoup , selon moi , que sa manière de philosopher soit celle qui convienne pour arriver à une connaissance parfaite de l’homme moral et intellectuel. Voici , ce nous semble , à quoi se réduit le fond de l’argumentation de M. Jouffroy et de ses partisans. Je ne puis expliquer comment la matière pense , donc il existe une substance immatérielle qui pense en nous. A cela je répondrai : je ne puis expliquer plus facilement comment une substance immatérielle peut penser : bien plus je ne conçois en aucune manière l’existence d’une substance immatérielle, car sans l’étendue et l’impénétrabilité, je ne vois que le néant. Si, comme le dit M. Jouffroy , la physiologie doit venir au secours de l’analyse des faits de conscience, on peut lui adresser le reproche de ne l’avoir pas étudiée : certainement qu’il aurait pu en tirer un grand parti.
Nous ne passerons point ici en revue tous les systèmes de philosophie publiés jusqu a ce jour. Quelques-uns sont complètement tombés en désuétude, ou leurs idées principales refondues dans les systèmes de philosophie moderne . Ainsi Descartes et Leibnitz n’ont fait que modifier les idées de Platon, comme Locke et Condillac celles d’Aristote : il n’est pas un seul ouvrage de ces grands hommes, qui ne contienne des vues très-profondes, des pensées annonçant de puissantes facultés réflectives ; mais on peut dire , d’une manière générale, que tous manquent justement par le point essentiel, celui qui doit être par dessus tout la base de tout système philosophique , je veux dire la connaissance de l’organisation et des fonctions de l’organe de l’ame , ou l’anatomie et la physiologie du cerveau.
L’étude de la doctrine de Gall qui va faire l’objet du chapitre suivant, fera mieux ressortir toute l’importance de l’étude de la physiologie , en môme temps qu’elle mettra au grand jour l’imperfection des systèmes de la philosophie moderne.