XIII
Organe de la circonspection.
L'homme et les animaux ont reçu en partage plusieurs facultés propres à
TRAITÉ
le9 garantir des circonstances extérieures. Chez quelques espèces , ainsi que je l’ai déjà dit , fuir à l’aspect du moindre objet qui leur porte ombrage , est leur seule ressource ; d’autres ne se contentent pas de prendre la fuite , mais elles l’accompagnent encore de mille détours propres à tromper leur ennemi; enfin il en est d’autres qui présentent une faculté dominante , ayant surtout pour caractère d’être toujours sur leurs gardes , à s’envelopper de précautions lors même qu’il n’existe aucune apparence de danger. Les animaux ainsi organisés sont, avec juste raison, appelés précautionnès ou circonspects.
Les actes du loup , de la loutre, du renard, sont souvent empreints d’un caractère admirable de prévoyance. Qui n’a pas entendu parler des précautions dont celui-ci s’environne ? précaution dans le choix de l’habitation ou du terrier; précaution dans les lieux qui l’entourent, et qu’il examine scrupuleusement avant de s’y fixer; examen minutieux des places les plus propres à favoriser la fuite , ou à se cacher au besoin. Va-t-il à la recherche du gibier? le renard, au lieu de courir et de s’élancer sur lui , comme le feraient d’autres animaux, n’y arrive qu’avec lenteur, sans négliger d’être sur ses gardes contre tout ce qui pourrait lui porter ombrage. Plus il approche de sa proie , et plus il redouble de précautions : pas le moindre mouvement imprudent qui puisse déceler sa présence , ses pieds ne font en quelque sorte qu’effleurer la terre : si l’animal qu’il guette se dirige vers lui , il s’arrête court , et s’élance sur lui comme un trait quand il le croit à une distance convenable.
Les corbeaux , chez les oiseaux , nous offrent un exemple frappant d’une extrême circonspection ou de prévoyance. On sait que ces animaux placent plusieurs de leurs camarades en sentinelles, tandis que le gros de la troupe est occupé à manger ; à la moindre alerte tout le corps se met en mouvement. Voient-ils passer une personne à cheval ou en voiture? ils savent qu’ils n’ont rien à redouter , et ne quittent pas leur poste. Ils distinguent parfaitement l’homme armé d’un fusil de celui qui ne porte qu’un bâton ; à l’aspect de l’arme meurtrière tous les corbeaux s’enfuient avec rapidité , et ralentissent leur vol quand ils se trouvent à certaine distance. II m’est arrivé plusieurs fois de voir une troupe de corbeaux se diriger vers des chasseurs, et s’abattre à une distance qu’ils savaient être au delà de la portée du fusil (1).
J’ai vu au mois d’avril 1827 , deux pies qui avaient fait leur nid au sommet d’un grand platane n’ayant alors que très-peu de feuilles. Survint un coup de vent qui ébranla l’édifice à moitié construit : le jour même les pies portèrent brin à brin les matériaux de leur demeure dans un vieux sapin très* touffu , prévoyant sans doute que dans cet endroit il serait à l’abri d’une nouvelle secousse.
(1) On attribue, mais à tort, la fuite des corbeaux, à l’aspeot d’un homme armé d’un fusil, à l’émanation de la poudre. J’ai mis le feu à une traînée de poudre sous des arbres où les corbeaux venaient se coucher : les corbeaux ne parlaient jamais , quelque forte que fût l’odeur de la poudre, tandis que le moindre bruit suffisait pour leur faire prendre la fuite.
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Je ne rapporterai pas , car ils sont trop nombreux, les faits qui démontrent que la prévoyance ou la circonspection forme un des caractères distinctifs de quelques espèces. Je ne puis cependant passer sous silence la conduite d’un oiseau très-remarquable , par f habitude où il est d’être continuellement sur ses gardes. Je veux parler de l’épeiche, le moyen pic , dont Buffon a raconté la conduite avec une rare fidélité. J’emprunterai avec d’autant plus de confiance ce que cet auteur dit de cet oiseau , que des détails à peu près semblables m’ont été procurés par une personne digne de foi , qui a bien voulu m’envoyer deux èpeiclies. « L’épeiche parait défiant, car lorsqu’il aperçoit quelqu’un , il se tient immobile après s’être caché derrière les branches. En été, dans le temps des sécheresses, ou tue souvent des èpeiclies auprès des mares d’eau qui se trouvent dans les bois, et où ces oiseaux viennent boire. Celui-ci arrive toujours à la muette, c’est-à-dire sans faire de bruit, ce qui annonce évidemment de la prévoyance ; il ne vient pour l’ordinaire qu’en voltigeant d’arbre en arbre : à chaque pas qu’il fait , il semble chercher à reconnaître s’il n’y a rien à craindre pour lui dans les environs ; il a l’air inquiet, il écoute , il tourne la tête de tous les côtés et la baisse pour voir à terre , à travers le feuillage des arbres , et le moindre bruit qu’il entend suffit pour le faire rétrograder. Lorsqu’il est arrivé sur l’arbre le plus voisin de la mare d’eau, il descend de branche en branche jusqu’à la plus basse, et de cette dernière sur le bord de l’eau ; à chaque fois qu’il y trempe son bec il écoute encore , et regarde autour de lui; dès qu’il a bu , il s’éloigne promptement sans faire de pose comme lorsqu’il est venu. »
Que prouve cet attirail de précaution et de défiance chez l’épeiche, sinon une extrême prévoyance ou circonspection? quel contraste entre cette conduite et celle que tiennent ordinairement une foule d’oiseaux !
Ce caractère de prévoyance que nous venons de voir si prononcé chez certaines espèces , se retrouve dans l’espèce humaine avec des nuances tout aussi frappantes.
Quelques hommes mettent dans leurs actions une promptitude , quelquefois même une légèreté poussée jusqu’à l’étourderie. D’autres, au contraire , n’agissent qu’après avoir examiné avec soin , vu et revu sur toutes leurs faces les choses dont ils s’occupent. Ces deux caractères si opposés sont ordinairement désignés par les noms d’étourdis ou légers, et de circonspects, prudens ou prévoyans.
Le défaut de circonspection porté trop loin constitue véritablement des êtres incomplets. L’inconséquence de leurs actes est quelquefois portée si loin , que quelque bonnes que soient leurs qualités , il est rare qu’ils ne finissent par perdre l’estime des personnes qui les entourent. Trop légers pour tenir compte des différences et des nuances de caractère des hommes, des circonstances dans lesquelles ils se trouvent, ils se compromettent à chaque instant ou compromettent les autres. Je n’ai jamais rencontré une personne manquant de circonspection dans un haut degré , qui ait pu inspirer une véritable con-
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fiance. Les personnes ainsi organisées sont peu propres aux professions qui demandent de la gravité et une grande réserve.
Dans un haut degré , la faculté qui nous occupe imprime à ceux qui la possèdent un caraclère de sagesse et de maturité qui se laisse quelquefois apercevoir dès l’âge le plus tendre. Pour peu que celte faculté se trouve réunie à des senlimens supérieurs et à quelque intelligence, il y a pour ces personnes plus de chances de succès dans ce qu’elles entreprendront , que pour d’autres plus intelligentes peut-être , mais dépourvues de circonspection.
Portée trop loin , celte faculté peut être la cause d’une infinité d’abus. Je ne crois pas avec Spurzheim qu’elle donne lieuà la peur, pas plus qu’elle ne produit, comme il l’assure, la mélancolie. J’ai rencontré des personnes très-braves et très-circonspectes , comme j’ai vu des personnes très-èfourdies et trés-mèlancoliques. Je crois seulement que cette faculté ne fait qu’ajouter à ces deux manières d’être , sans en être la cause principale. Gall croyait que, portée à l’extrême, celte faculté donnait lieu au suicide. Je ne crois pas que les faits qu’il a observés soient assez nombreux pour étayer son opinion. D’un autre côté, je possède déjà un grand nombre d’observations qui ne s’accordent pas avec ses remarques. Je présume que le penchant au suicide , comme la mélancolie, tiennent à un mode d’organisation particulier du système nerveux cérébral , augmenté sans doute par le développement ou le défaut d’action de certaines facultés, mais dans des proportions qui n’ont pas été étudiées sur un assez grand nombre d’individus pour avoir tous les caractères d’une chose démontrée. Les deux crânes de suicides qui font partie de la collection de Gall , ne prouvent en aucune manière que l’extrême circonspection ait été la cause de leur funeste penchant : leur extrême épaisseur prouve qu’il existait depuis bien longtemps une lésion de tout le système nerveux cérébral.
Gall a bien précisé le siège de l’organe de la circonspection chez l’homme, où il occupe la région moyenne de l’os pariétal , pl. LXXXIX , fig. 2 , n° 18. Quand cette partie cérébrale est très-développée , elle fait tomber toute la partie moyenne de cet os, de manière à lui donner une forme particulière. Les deux figures de la pl. XCIX présentent cet organe dans un haut, et dans uu faible degré de développement. Le crâne de la figure 1 est celui d’un forçat qui s’était évadé deux fois du bagne, en trompant par son extrême circonspection la vigilance de ses compagnons et de ses gardiens, l’autre est celui d’uu homme qui était un vrai modèle d’étojj>rderie. Le Jules César représenté dans les œuvres de Plutarque, peut servir à donner un exemple d’un beau développement de cet organe. Je trouve la même organisation fortement exprimée sur le buste de Georges Cuvier.
Quelques peuplades sauvages, les Papous, par exemple, sont remarquables par un grand développement de la circonspection. La même faculté est le caractère distinctif de la nation allemande. Le contraire se remarque chez les Français : il n’est pas rare de voir en France un assez grand nombre de têtes présentant un très-fàible degré de développement de la région de la circoos-
DK PHRÉNOLOGIE.
pection : on peut même dire que la masse de la nation ne la présente que dans un degré moyen de développement ; cependant on conçoit que sur une population de trente et quelques millions d’habitans , on doit s’attendre à trouver un assez grand nombre d’exceptions. Nous reviendrons sur ce sujet eu traitant des têtes nationales.
Siège de l’organe de la circonspection chez les animaux.
Les personnes peu versées dans l’anatomie comparée, commettraient de grandes méprises , si , sans connaissances préalables sur cette science , elles voulaient faire des applications aux crânes des animaux. C’est ce qui est arrivé à Gall qui se contente souvent, après avoir indiqué le siège d’un organe chez l’homme , de dire , je retrouve le même organe très-dèveloppè chez telle ou telle espèce. Ainsi, d’après cet auteur, ce serait la région moyenne pariétale qui serait encore le siège de la circonspection chez les animaux ; tandis qu’il est de fait, comme je vais le démontrer , qu’elle n’y répond en rien chez certaines espèces , et que chez d’autres elle n’en forme que la moitié ou environ. Pour bien saisir le siège de l’organe de la circonspection chez les oiseaux, il faut se rappeler , ainsi que je l’ai dit dans la première partie : 1° que dans celte classe d’animaux, les frontaux, en général, forment une cavité où se trouve logée la plus grande masse des hémisphères cérébraux ; 2° que chez certaines espèces les pariétaux présentent un développement peu considérable ; telle est la famille des gallinacés.
Si nous étudions maintenant la forme du crâne des oiseaux Lien connus pour très-circonspects, nous verrons que ce qui le distingue est le développement remarquable de la région placée à quelques lignes au-dessus de la partie moyenne du bord postérieur de l’os frontal. Chez les oiseaux très-circonspects, cette région est non-seulement très-étendue , mais elle se trouve encore augmentée par le développement considérable du pariétal. Le n° 13 de la fig. 3, pl. XCIIÏ , indique exactement le siège de l’organe de la circonspection chez les oiseaux.
On peut, en jetant les yeux sur les crânes appartenant aux oiseaux suivans, avoir une idée du mode de conformation qui caractérise les oiseaux circonspects : la corneille des clochers, pl. XLIY, fig. 15; la corneille manleléc, id. pl. , fig. 3; le pic vert id. pl. , fig. 2 ; la pie id. pl. , fig. 4. 11 est, comme on le voit, très-apparent chez l’épeiche , id. pl. , fig. 1 : c’est le développement extrême de la circonspection , qui contribue à donner au crâne de cet oiseau une forme globuleuse.
On retrouve la même organisation chez la buse , pl. LXIX , fig. 2 ; la sousbuse, id. pl. , fig. 5. Je l’ai trouvée dans un degré de développement excessivement remarquable chez une espèce de très-petite chouette qui fut tuée dans une forêt près des bords du Rhin : son crâne est représenté id. pl. , fig. 4 et 3.
Plusieurs crânes d’oiseaux réputés circonspects, se trouvent encore représentés dans mon allas ; je ne les citerai pas ; car les exemples que je viens de donner suffisent pour les faire reconnaître au premier coup d’œil.
On peut comparer maintenant avec les crânes que je viens d’indiquer , et comme contraste, ceux de la poule et du dinde, pl. LVII , fig. 1 , 2, 3 et 4. Que l’on compare les crânes de deux animaux de la même classe , mais présentant la circonspection dans un degré différent, et l’on trouvera dans la région qui est le siège de son orgaue, une différence facile à saisir. Je donnerai comme exemple le crâne du coq représenté fig. 6 , pl, CVIII , et celui de la petite outarde , fig. 3, pi. LXVIII, Chez le premier , la région de la circonspection est peu développée ; elle est , au contraire , assez apparente chez le second-
J’ai constamment trouvé la région de la circonspection plus étendue sur le crâne des oiseaux femelles que sur celui des mâles. Il en est même chez qui elle contribue d’une manière frappante à donner plus de volume à la tête : je citerai comme exemple la buse , l’èpervier , la cresserelle et quelques aigles.
Chez les quadrumanes , l’organe de la circonspection occupe la même place que chez l’homme. Dans les quadrupèdes , la portion cérébrale affectée à la circonspection est celle qui se trouve indiquée , par le n° 9 , sur le cerveau du chat, pl. LXXV, fig. 2. Lorsqu’elle est très-développée , elle fait saillir dans toute sa longueur la partie moyenne de l’os pariétal ; c’est ce que l’on voit chez le renard, pl. XXXV, fig, 1 ; la marte, le putois et la belette, pl, XXXVI, fig. 2 , 4 et 6 : elle est très-apparente sur le crâne d’un loup représenté pl. XXXI, tig. 1. Les deux crânes de chiens représentés pl. XL, offrent un exemple d’un faible et d’un assez grand degré de développement de la région de la circonspection ; la conduite de ces animaux dont j’ai suivi attentivement les habitudes, répondait parfaitement à leur organisation.
Chez les herbivores, la situation de l’organe de la circonspection est la même; mais comme la circonvolution est moins alongée, il en résulte que la surface extérieure du ciâne est plus bombée et plus arrondie dans le point qui y répond. Ou voit que chez le chevreuil, pi. XXVII, et l’isard, espèce de chamois des Pyrénées, pl. XXXVIII , la région de la circonspection est trèsapparente. Il est probable que c’est en partie au grand développement de la circonspection, qu’il faut attribuer le peu d’accidens qui arrivent aux mules employées pour voyager dans les lieux escarpés, Humboldt raconte que lorsque ces animaux se croient en danger , ils s’arrêtent, tournent leur tête à droite et à gauche; le mouvement de leurs oreilles paraît indiquer qu’ils réfléchissent sur la décision qu’ils doivent prendre : leur résolution est lente , mais toujours sûre , si elle est libre , c’est-à-dire , si elle n’est pas dérangée ou précipitée par l’imprudence du voyageur. C’est sur le chemin effrayant des Andes, et pendant un voyage de six ou sept mois, dit ce célèbre voyageur , à travers des montagnes creusées par des torrens , que l’intelligence des bêtes de fardeau se déploie dans un degré étonnant. Aussi , on entend les montagnards dire , je ne vous donnerai pas la mule dont le pas est le plus agréable , mais celle qui raisonne le mieux.