TI
Esprit de causalité.
Les facultés intellectuelles de l’homme ne se bornent pas toujours à connaître les objets et leurs rapports , elles cherchent quelquefois à saisir la cause de leur formation et des modifications qu’ils éprouvent. Je suppose que plusieurs personnes assistent à l’ascension d’un ballon. Pour le plus grand nombre , les perceptions qui auront lieu se borneront à la forme , au volume et a la rapidité avec laquelle l’aérostat s’élèvera dans l’air. D’autres, indépendamment de ces perceptions, chercheront à saisir la cause qui fait que le ballon s’élève dans l’air. Ce que je viens de diré d’un ballon , est applicable à une multitude de phénomènes extérieurs qui frappent journellement nos sens. Deux personnes voient l’eau s’élever dans un tube à la hauteur de 82 pieds, et le mercure à celle de 28 pouces. L’une est seulement frappée de ces phénomènes, et se contente de voir leur différence : l’autre, au contraire, se demande d’abord pourquoi l’élévation de ces deux corps liquides, et pourquoi ils ne s’élèvent pas tous deux à la même hauteur. Comment expliquer cette différence de percevoir chez deux êtres intelligens de la même espèce ? Si ce n’est que chez l’un , il n’y a perception que pour les phénomènes extérieurs sans idée de remonter à leur cause , tandis que le contraire a évidemment lieu chez l’autre. Reste à savoir maintenant, puisqu’il ne peut exister d’effet sans cause , s’il existe une disposition organique par laquelle on puisse reconnaître le caractère d’esprit propre aux personnes qui ont une tendance naturelle à remonter aux causes.
Gall arriva à la découverte de ce mode d’organisation , en examinant avec soin la conformation de la tête des hommes qui se sont fait remarquer par ce qu’on appelle , dans le langage ordinaire , profondeur d’esprit. Chez tous il trouva un développement considérable de la portion cérébrale placée sur les côtés de l’organe de la comparaison , pl. XCI, fig. 2, n° 81. Gall a donné dans son ouvrage , comme exemple d’un grand développement de cet organe , le portrait du philosophe Kant.
(l) C'est le chiffre 3 placé à droite qui se trouve sur la portion de circonvolution que je crois être l'organe de la comparaison, celui de gauche indique une autre partie cérébrale.
TRAITÉ
La faculté de causalité est sans contredit une des plus précieuses que l’homme puisse posséder : je dirai même plus, c’est elle qui complète une tête pensante , et sans elle rien de neuf ne peut avoir lieu dans les arts , les sciences et la philosophie. Je ne connais pas d’exemple d’un seul homme de génie sans un développement plus ou moins considérable de l’organe de causalité. Il est très-apparent sur les portraits de Platon , de Socrate , de Bacon , de Newton , de Galilée, etc. En un mot, chez tous les hommes qui se sont fait remarquer par une grande sagacité, ou faculté de remonter aux causes de tous les phénomènes, et d’en saisir les lois ou les relations. Les écrits de tous les écrivains qui présentent cet organe très-faible, se font ordinairement remarquer par le défaut de système , de vues et de conceptions : leurs travaux ne se composent que de détails ou de pièces de rapports , ne se rattachant à aucune théorie.
Dans un trop haut degré , et lorsque les facultés perceptives sont faibles , l’esprit de causalité peut donner lieu à beaucoup d’abus. Il dispose à donner comme généraux des principes qui ne sont fondés que sur un petit nombre de faits. Les personnes ainsi organisées font d’abord leur système , qui ne tarde pas à crouler devant l’examen d’un grand nombre de faits mieux observés.
Je suis très-disposé à croire que la faculté de causalité existe chez certains animaux, tels que l’éléphant, l’orang-outang , le chien, mais dans un degré d’infériorité tel, qu’elle ne peut être comparée à celle de l’homme. Je crois que c’est au développement considérable de cette faculté chez ce dernier, qu’il faut surtout attribuer la distance immense qui existe entre lui et les animaux.
S III
Esprit de discrimination. — Esprit de combinaison. — Esprit caustique, de saillie, ( Gall). — Gaîté ,
(Spurzheim).
Plus je me suis attaché à l’observation des actes et de l’organisation des personnes qui présentent comme trait saillant de leur caractère ce que Gall appelle esprit caustique , esprit de saillie , et plus je suis demeuré convaincu que Spurzheim a doublement erré en plaçant cette faculté au nombre des sentimens, et en la considérant comme la cause de la gaîté. L’esprit de saillie, l’esprit caustique, résulte selon moi de la combinaison de plusieurs facultés : d’abord, de celle dont je traite maintenant, puis du sens du langage, de ceux de l’imitation , des formes , des couleurs, des tons, etc. Sa sphère d’action est excessivement étendue : elle me paraît surtout consister dans la réaction sur les impressions produites par les autres facultés.
Gall dit que pour avoir une idée de la faculté qu’il appelle esprit caustique, esprit de saillie, il n’avait rien de mieux à faire qu’en la décrivant comme le caractère dominant de Rabelais, de Cervantes, de Boileau , de Racine, de Swift , de Sterne , de Voltaire , de Piron. Il est certain , comme il le fait ob-
DE PlIKÉNOLOüI.E.
server, qu’il existe entre la conformation du crâne de tous ces hommes dans le point indiqué par le n° 82 , pl. XCIII bis , fig. 1 , une très-grande ressemblance. Mais combien d’hommes célèbres ont présenté cette disposition sans avoir le caractère de ceux que je viens de citer. D’un autre coté , que de nuances entre la manière dont Voltaire, Cervantes, Sterne et Rabelais ont exprimé leurs pensées, dont l’esprit de saillie n’est pas toujours le caractère distinctif? Quant à l’humeur gaie provenant , selon Spurzheim , de celte faculté , le contraire est évidemment démontré par l'exemple de personnes la présentant dans un haut degré et dont le caractère était extrêmement triste : Molière était dans ce cas. Je connais deux personnes remarquables par la tournure d’esprit propre aux hommes que j’ai cités plus haut , et qui sont dans leur intérieur d’une tristesse très- voisine de la mélancolie. Jean-Jacques, dont tous les actes sont frappés au coin de l’hypocondrie la plus profonde, présente cependant , assez développée sur son plâtre , la région de l’organe auquel Spurzheim attribue la gaîté. Cette faculté a donc évidemment une au tre qualité que celle que lui ont attribuée Gall et Spurzheim. Combinée avec d’autres , elle constitue le style distinctif de plusieurs auteurs.
La faculté dont il est maintenant question, a fixé particulièrement l’attention de trois phrènologistes d’un grand mérite : ce sont M. Schwartz de Stockholm , et MM. Scott et Hewet-Walson d’Edimbourg. Leurs travaux , trop étendus pour être cités ici , ont été insérés dans 1 e journal phrénologique de celte ville. Je vais en présenter ici le sommaire.
D’abord tous s’accordent sur un point capital , c’est que cette faculté n’est pas un pur sentiment , comme le prétendait Spurzheim , mais bien une faculté réflective. Selon M. Scott , elle aurait surtout pour fonction d’apprécier les différences entre les choses , tandis que la faculté que nous avons désignée sous le nom de comparaison, apprécierait les ressemblances ou les analogies. M. Hewet- Watson pense , au contraire, que cette faculté prend connaissance de la nature intrinsèque des choses. Enfin , M. Schwartz lui attribue la propriété de considérer les objets dans leurs relations de moyens pour arriver à un but. Je ne connais pas, dit-il, de nom qui puisse mieux la désigner que l’expression faculté de combinaison. Ces trois phrènologistes ont, dans leur manière de présenter leurs idées , fait preuve d’infiniment de talent. Rien que je ne partage pas sur tous les points l’opinion de M. Schwartz, il me paraît être cependant celui qui aurait le mieux fait ressortir toute la sphère d’étendue d’action de la faculté que j’appelle discrimination , ou , avecM. Schwartz, combinaison. Comme ce que cet auteur dit de celte faculté n’est pas trèsétendu , je vais le rapporter ici.
Après avoir, ainsi que je l’ai dit précédemment, considéré celte faculté comme le caractère distinctif des hommes remarquables par la combinaison de leurs pensées ou leurs actions, M. Schwartz s’exprime ainsi : « Chacun sait que ce que l’on appelle présence d’esprit est une qualité que très-peu de personnes possèdent : nous l’admirons dans les saillies de l’esprit , dansl’origina-
iitô du savant; chez le guerrier , dans la faculté dont il fait preuve en profitant des moyens qui se présentent d’eux-même sur le terrain ; chez le joueur, dans la prévoyance de ses calculs ; chez le marchand , dans la bonne conception de ses spéculations; chez le mécanicien , dans ses nouvelles conceptions ; et pareillement dans chaque condition de la vie. C’est celte faculté qui, dans mon opinion , étant accompagnée d’un développement remarquable d’une faculté perceptive, celle des tons, des nombres, delà forme, constitue ce que l’on appelle proprement génie , et qui nous frappe par l’originalité et la richesse de ses résultats. Cette faculté, que l’on pourrait aussi nommer talent inventif , est le principe créateur dans les beaux arts aussi bien que dans la vie domestique. Réunie à l’idéalité (poésie) elle produit ce qu’on appelle imagination : avec le penchant au merveilleux, elle donne lieu aux illusions, et avec ces deux pouvoirs réunis elle constitue le talent poétique. Réunie au langage, elle se manifeste dans les belles-lettres, et combinée avec la faculté des tons, de la couleur, des formes, de la construction et de l’imitation , elle se fait reconnaître par une aptitude à l’acoustique , la chromatique, l’art de modeler et les arts mécaniques. Combinée avec le talent poétique et le penchant à la destruction , elle dispose au sarcasme et à la satire ; avec le courage, au caractère résolu. La disposition à amuser et provoquer le rire , en montrant l’inconvenance ou l’absurdité d’une chose relativement à un but que l’on veut atteindre , provient évidemment de la même faculté.
Les personnes douées dans un haut degré du talent de combinaison , montrent, même dès le jeune âge, dans leurs discours, leurs actions et leurs écrits, ce que l’on appelle sens solide : elles ne s’exposent pas promptement à ce qui est inconvenant ou ridicule ; précisément parce qu’elles ont un coup d’œil particulier pour observer les défauts des autres. Dans le langage ordinaire , les Allemands appellent celte faculté klugheit. Réunie à un moral élevé, elle est appelée sagesse. Avec un manque de moralité et la ruse trèsactive, elle donne lieu à des fraudes de toutes espèces. Le défaut de celte faculté produit l’embarras, ou l’impossibilité d’avoir ce que l’on appelle présence d’esprit , et donne lieu à un air de stupidité, tel que celui que Lafontaine présentait, à ce que l’on assure. Quelquefois l’organe se confond, comme dans le buste de Gall , avec les facultés réflectives ; d’autres fois avec l’idéalité , la poésie , et donne lieu à une largeur particulière de la partie supérieure du front, comme chez Sterne et Washington. Il est rarement peu développé sur la tête des hommes distingués. Il parait être plus commun dans le Midi que dans le Nord , et être un des élèmens de la présence d’esprit des Français, et du talent d’improviser des Italiens. »
Je n’ai rien rencontré dans l’organisation et les fonctions des animaux vertébrés , qui puissent présenter quelque analogie avec la faculté que je viens de faire connaître.